Le Brésil

Dans un billet, j’ai dit que je préférais les Brésiliennes et les Brésiliens au pays Brésil. Je l’ai dit un peu vite, parce que je n’ai pas toujours le temps de développer, le temps ou l’énergie. Je l’ai dit, du bout des doigts, parce que je sentais bien qu’il y avait un soupçon de contradiction dans pareille affirmation. Depuis, une question me titille les méninges : c’est quoi, pour toi aujourd’hui, le Brésil ?

J’ai mis les pieds au Brésil pour la première fois en 1982. Je dis « mis les pieds » parce que je n’y ai passé que cinq semaines et que je n’en ai vu, perçu, senti, qu’une fraction infime. Je n’étais pas venu en touriste — du moins, c’est ce que je prétendais. Un prétexte m’avait décidé à venir, une rencontre avec l’ami Chaudanne, que je ne connaissais qu’à travers des courriers échangés suite à la publication simultanée de quelques uns de nos textes dans les mêmes revues.

Il y avait aussi d’autres prétextes, parmi lesquels ma découverte de la langue portugaise lors de deux séjours au Portugal, l’un pendant les 18 mois de la Révolution des Œillets, l’autre peu de temps après son échec, un échec attendu mais néanmoins fécond, quoi qu’on en pense.

J’avais aussi commencé à m’intéresser de près à la musique brésilienne dès le début des années 70, à un moment où je commençais à trouver l’univers rock un tantinet étroit pour mes oreilles, mon cœur et mon corps. À la fac, nous n´étions alors pas très nombreux — c’est le moins que l’on puisse dire — à tendre l’oreille vers la bossa nova et, plus généralement, la MPB.

J’avais aussi abordé le continent littéraire brésilien, à partir de Guimaraes Rosa et Ferreira Gullar, dont Chaudanne avait publié en France une traduction — sans doute non autorisée ! — de son Poème Sale...

Bref, j’avais finalement débarqué à Rio, accompagné de Mademoiselle de Beaufort. Et, trois ou quatre jours après avoir joué aux touristes, nous avions pris un bus pour Teresina, capitale du Piauí, où créchait alors Chaudanne. Un voyage de 48 heures, à l’arrivée un autre monde. Mais ceci est une autre histoire, qui ne doit pas me dévier de cette insistante question : c’est quoi le Brésil ?

Mon Brésil

« Nous ne voyons pas les choses comme elles sont, nous les voyons comme nous sommes », dit le Talmud. Krishnamurti ne dit pas autre chose : « L’observé est l’observateur. » Faut-il que je fasse détour par des anecdotes autobiographiques avant d’entrer dans le vif du sujet ? La réponse à cette question se trouve dans le Talmud et chez Krishnamurti, entre autres.

Rassurez-vous, je n’en dirai guère plus, sinon qu’après divers allers et retours entre le Brésil et la France, puis un mariage avec une Brésilienne, j’ai fini par choisir de m’installer à Vitória. D’où ce blog, d’où ce questionnement sur ce qu’est le Brésil, du moins mon Brésil, d’où cette tentative d’y répondre après quelques années de vie ici.

Puisqu’il n’est pas question ici de se lancer dans une description encyclopédique de ce pays — il y a, par exemple, Wikipedia pour ça —, et parce que je ne sais pas par quel bout me saisir de l’objet, il va bien falloir que je me jette à l’eau et que je sorte une première énormité. Une énormité, parce que je vais avancer à tâtons, me contredire et me corriger sans cesse.

Alors disons le tout de go : le Brésil est le pays du chaos moyen. Je commence par cette phrase, plutôt banale, parce que souvent je reviens à cette conclusion, banale, après avoir tenté d’analyser telle ou telle facette de l’objet. « Chaos », bien évidemment, parce qu’il n’y a pas de pays, de société qui n’ait atteint aujourd’hui, par entropie, une complexité hors de contrôle. « Chaos moyen », parce que le Brésil me paraît être loin du meilleur comme loin du pire de notre monde.

On le voit, déjà, le simple fait de situer le Brésil sur une sorte d´échelle qui irait du pire au meilleur exige que je précise mes références. Ce que je considère le meilleur n’est sans doute pas ce que tous mes lecteurs considèrent comme le meilleur des mondes.

Pour qui ne vit que pour le ski — pour prendre un cas limite et de saison pour les Européens —, le Brésil ne sera jamais le meilleur des pays où vivre. Pour qui ne vit que pour l’étude de la sexualité des piranhas, le Brésil sera sans doute le meilleur endroit où poser son sac et ses éprouvettes.

Je sens que je ne m’en tirerai pas comme cela et qu’il va falloir que je me découvre un peu plus, que j’essaie de définir ce qu’est mon échelle de référence, pour mieux situer le Brésil sur cette échelle.

Le chaos moyen

Le chaos moyen, donc. Mon dictionnaire dit qu’au figuré le chaos est « ce qui semble inorganisé, désordonné, confus, parfois incohérent ou obscur ». Dans un commentaire, Achille nous dit que le Brésil est le « pays de l’organisation aléatoire ». Et il pointe le manque de clarté et de cohérence. Quant à la future épouse d’Achille, elle y voit une « zona total », le bordel intégral. Comme les Français, et peut-être les Belges, les Brésiliens sont très critiques vis-à-vis de leur propre pays, mais admettent moins facilement que les mêmes critiques viennent des gringos... Que mes lecteurs brésiliens me pardonnent et ne voient aucune mauvaise intention dans nos propos, nous essayons simplement d’y voir un peu clair.

Inorganisé, désordonné, confus, parfois incohérent et obscur, toutes ces épithètes peuvent s’appliquer au Brésil, plus qu’à la Suisse, pour citer un exemple parmi les pays que je classerai à l’une des extrémités de mon échelle de valeurs. Mais il y a largement plus inorganisé, désordonné, confus, incohérent et obscur que le Brésil, dans certains pays d’Afrique ou d’Asie.

Par quel bout prendre cet objet qui secoue, qui ne se laisse pas facilement saisir qu’est le Brésil ? C’est une des difficultés, le Brésil ne se prêtant pas facilement au jeu de l’analyse rationnelle. Il n’est pas possible de se saisir du Brésil comme d’une tasse de thé, avec le petit doigt en l’air, et de se demander : « Qu’est-ce que le Brésil ? », ni même « Qu’est-ce que c’est le Brésil ? ». Non, il faut lui rentrer dedans, gentiment certes. D’où la formulation de la question en « C’est quoi le Brésil ? »

Un peu de politique

Il faut pénétrer dans les deux Chambres pour comprendre. Rien de plus facile, puisque deux chaînes de télévision retransmettent en intégralité et en direct les débats. « Débats » est un bien grand mot. Que voit-on ? Installé à un pupitre, un homme, parfois une femme, discourt. Dans la salle, les parlementaires sont, la plupart, debout, dans les travées, ou encore tout en bas, ou même sur l’estrade où se tient le président. Ils vont et viennent par petits groupes, occupés à des conciliabules, ou seuls, un téléphone vissé à l’oreille. De quoi parlent-ils ? Sans doute pas de la teneur des propos de l’orateur dûment inscrit sur la liste des intervenants. Des garçons, en uniforme impeccable, vont et viennent eux aussi, leur plateau chargé de tasses de café et de verres d’eau. Oh, bien sûr, il y a des moments plus intenses. On se souvient d’une député du PT s’étant mise à danser pour célébrer la joie de vivre et l’absolution d’un de ses pairs.

Il est peut-être heureux qu’ils ne travaillent pas plus. L’ensemble des lois constitue un tel maquis que personne ne peut prétendre y voir clair. Et c’est sans compter les décrets, encore plus nombreux...

Il serait erroné de mettre cet état de fait sur le compte de l’incompétence. C’est bien d’un système cohérent dont il s’agit, non pas cohérent pour le vulgaire citoyen, mais un système qui assure une parfaite cohérence entre la défense des intérêts d’une élite, seule capable de se payer les avocats capables de faire durer 20 ans les procédures que favorise le maquis des lois, et la défense des intérêts d’une classe politique chargée de représenter en tout premier lieu cette élite.

Au pays du chaos moyen, les pratiques sont aussi celles d’une démocratie très moyenne.

L'exemple de l'impôt

Comme exemple d’un système cohérent bâti en faveur des plus riches, on peut citer la répartition des impôts entre impôts indirects et directs. Au Brésil, les recettes émanant des impôts indirects représentent la moitié des recettes fiscales, quand cette part n’est que de 17% aux États-Unis, de 25% en France et en Suède, ou de 30 à 35% au Royaume Uni, en Hollande ou au Danemark. Ainsi les 10% de Brésiliens les plus pauvres consacrent près de 30% de leurs revenus au paiement de l’impôt, presque exclusivement indirect, tandis que les 10% les plus riches n’y consacrent au maximum que moins de 25%, tous impôts confondus, et à la condition de déclarer la totalité de leurs revenus ! Pareille répartition qui fait peser proportionnellement la charge de l’impôt plus fortement sur les plus pauvres ne s’explique peut-être pas uniquement par la volonté unanime des politiques au pouvoir de favoriser les élites. Mais le fait est qu’aucun président ne s’est lancé dans une réforme fiscale qui tendrait à rendre l’impôt plus juste.

Un peu de politique, encore

Nous en étions restés au comportement des élus qui exsude le mépris des citoyens. Mais peut-on parler de citoyens, de citoyenneté ? On en parle beaucoup au Brésil, comme d’un objectif à atteindre. Même les écoles de samba — du moins certaines — en parlent, en font dans leurs discours un objectif. Il est d’ailleurs assez symptomatique qu’au sein d’un des instruments traditionnels du clientélisme affleure parfois une exigence de citoyenneté. Ce n’est pas l’écume provoquée par un trémoussement exagéré, c’est le résultat du travail de certaines ONG, voire d’équipes municipales, qui tentent d’apporter une réponse aux attentes nouvelles d’une partie de la population, une minorité certes mais active, qui a compris que le clientélisme est loin d’être le « moins pire des systèmes » — idée largement répandue dans l’inconscient collectif brésilien — quand il s’agit de résoudre les problèmes très prosaïques auxquels sont confrontées les populations.

Mais il y a encore très loin entre la réalité actuelle fondée, pour l’essentiel, sur le clientélisme et ces objectifs de formation d’une citoyenneté. Dans un référentiel droite gauche des plus flous — pour ne pas dire à géométrie variable — des maires de grandes villes se font élire avec plus de 80% des voix et le soutien parfois de la quasi totalité des partis...

Les partis politiques, justement, sont l’un des « maillons faibles » du système démocratique brésilien. Y chercher les traces d’une idéologie structurante ou même l’ébauche d’un programme relève de l’entreprise vouée à l’échec. Nombre d’élus changent d’étiquette en fonction de leurs intérêts privés, chacun essayant de se ménager une place de leader potentiel conforme à son ambition personnelle — aux niveaux local, estadual ou fédéral — à un instant donné. Le phénomène est devenu à ce point préoccupant que des velléités d’y mettre un peu d’ordre sont apparues récemment, mais sans grand succès à ce jour malgré le vote d’une loi censée renforcer la fidélité partisane.

Le manque de consistance des partis s’est élargi depuis l’élection de Lula à la présidence. Dans l’opposition, le PT constituait un parti plus proche de la conception qu’on en a en Europe occidentale. Même si différents courants idéologiques le traversaient (de la théologie de la libération au trotskisme), on pouvait dire qu’il était le grand parti de gauche du Brésil, « gauche » étant à prendre dans son acception européenne. Après l’élection de Lula, l’afflux de dizaines de milliers de nouveaux adhérents, habitués des réseaux clientélistes, ouvrait grand la porte à un alignement sur les pratiques des autres partis et, par conséquent, à un affaiblissement de l’éthique du PT. Pour ne rien arranger, le choix de Lula de privilégier l’alliance du parti dont il est issu avec une constellation hétéroclite de petits partis, allait signer l’arrêt de mort des ambitions éthiques des secteurs les plus exigeants du PT, les contraignant soit à s’aligner, soit à quitter le parti — tel a été notamment le choix de Heloísa Helena.

Corollaire du clientélisme, le populisme a régné avec Lula avec une vigueur qu’il n’avait plus connue depuis Getúlio Vargas, auquel il ne déplaît pas à Lula d’être comparé. Le taux d’approbation de 84%, qu’a atteint Lula, est un indicateur de la conjonction entre un populisme intelligemment mené et une situation économique favorable, le Brésil ayant remarquablement su mettre à profit l’élan de croissance du PIB mondial de ces dernières années, on sait désormais à quel prix.

D’une manière générale, les scores électoraux qui s’éloignent trop des équilibres 50/50 sont un des signes d’une dérive des pratiques démocratiques. Le score obtenu par Lula lors de sa réélection, les scores obtenus par nombre de maires, y compris de grandes villes, lors des dernières élections municipales, signalent que le système démocratique brésilien tient avant tout du simulacre.

Les Brésiliens ne sont d’ailleurs pas dupes, qui se déclarent majoritairement opposés à la démocratie comme système de gouvernement. Des études complémentaires mériteraient d’être entreprises afin d’éclairer avec plus de nuances cet état de défiance. Quelle est la part de la désillusion, quelle est celle du calcul cynique, par exemple, dans pareil résultat ? Rappelons qu’en réponse à un sondage effectué il y a 3 ans, 80% des Brésiliens admettaient participer activement ou passivement aux pratiques de corruption.

Clientélisme, populisme et corruption, on peut être tenté de résumer le système politique brésilien à ces trois composantes. Mais cela serait ignorer que la société brésilienne a atteint un niveau de complexité — celui du « chaos moyen » — qui n’autorise pas à en rester à une lecture aussi simpliste. Des forces, plus ou moins organisées, travaillent à remettre en cause les vieilles habitudes, héritées d’un très long passé — qu’il sera passionnant d’analyser plus avant. Mieux encore, ces forces travaillent la pensée, consciente autant qu’inconsciente, d’un nombre croissant de Brésiliens. Il ne se passe pas un jour sans que des amis brésiliens ne me disent : « Je le fais parce que tout le monde le fait ». Il faut en effet beaucoup de détermination, voire du courage physique, pour rester sourd au chant des sirènes « habituelles ».

Malgré tout, des initiatives aboutissent à des résultats positifs, qui rapprochent les pratiques politiques des pratiques démocratiques. C’est le cas des « budgets participatifs », lorsqu’ils sont menés avec honnêteté et non pas pour revêtir d’habits neufs les vieilles pratiques clientélistes. Une gestion participative exige des efforts de formation et un contrôle sévère des leaderships qui, inévitablement, apparaissent au cours des processus. Le fait est que les villes les mieux organisées en terme d’habitat, de transport, de réseaux et de services, sont souvent celles où ont été mises en place des structures vouées à l’exercice de ces « budgets participatifs ».

On me demande souvent si les principes qui régissent une démocratie directe — je pense à la Confédération helvétique comme modèle — sont compatibles avec la taille du Brésil. La réponse se trouve, à mon avis, contenue dans la structure actuelle du fédéralisme brésilien, largement inefficace. Ce qui la différencie d’une fédération (ou d’une confédération) efficace est la dose de démocratie directe instillée dans les rouages des prises de décision. Cela n’a pas de rapport avec la taille d’un pays. Lorsqu’aux échelons de plus petite taille, les décisions sont prises par les citoyens, formés et actifs, les échelons de taille supérieure se passent plus facilement des leaderships outrancièrement personnalisés.

Cet avènement n’est pas pour demain au Brésil, d’autant que les facteurs extérieurs — les modèles — n’y incitent guère. Deux des modèles de référence des Brésiliens cèdent au contraire de plus en plus aux tentation populistes. Le moins que l’on puisse dire, en effet, c’est que ni Obama aux États-Unis, ni Sarkozy en France — puisqu’il s’agit d’eux — ne montrent la voie.

De la carnavalisation

Après m’être laissé aller à discourir plus que de raison sur les mœurs politiques brésiliennes, je voudrais marquer une petite halte pour reprendre ma respiration, l’occasion de m’interroger sur un concept taillé pour le Brésil.

J’ignore qui a inventé le concept de « carnavalisation » — et mes recherches sont restées vaines. Je constate que c’est un concept qui a fleuri dans différents domaines de la connaissance — et surtout dans les très bavardes études littéraires. Et je reste sur ma faim, n’ayant pas réussi à retrouver un texte produit par un universitaire guyanais, qui pointait la carnavalisation de la société brésilienne, au sens du concept qui m’intéresse ici.

En un sens — celui employé par cet universitaire —, le concept est tentant, qui semble vouloir dire que tout se transforme en clowneries — palhaçadas, en brésilien —, que rien ne serait sérieux au pays du Carnaval roi.

Or s’il y a quelque chose de sérieux au Brésil, peut-être la chose la plus sérieuse, c’est justement le Carnaval, qui est une somme de rituels très précisément codifiés. Je ne fais pas ici seulement allusion aux défilés des écoles de samba qui, pour être notés, exigent une abondance de règles à observer scrupuleusement. Je prends en compte toutes les formes de Carnaval, comme celui de Salvador qui, pour paraître le plus débridé des grands Carnavals, n’en est pas moins un rituel tout autant codifié. Les milliers de Filhos de Gandhi qui parcourent la ville s’habillent tous de la même façon dans les moindres détails — il n’est que d’observer la pose du turban blanc.

Quant aux millions de « fêtards » qui viennent de tout le Brésil pour suivre en dansant les trios elétricos, ils respectent, à leur manière, un autre rituel qui consiste à vider les corps de toute leur énergie et les têtes de toutes les mauvaises pensées qui les encombrent, avant d’aborder le cycle de vie d’une nouvelle année.

Par conséquent, je me demande si ceux qui emploient le concept de carnavalisation pour dire, comme De Gaulle l’aurait dit, que « le Brésil n’est pas un pays sérieux », n’emploient pas un concept fondamentalement erroné.

Les inégalités sociales

À en croire les classements établis par divers organismes, le Brésil serait l’un des pires pays de la planète. Admettons le, même s’il serait utile de s’interroger sur le recueil des données effectué dans de nombreux pays dont la fiabilité des instruments statistiques laisse plus qu'à désirer.

Le fait est que le Brésil se caractérise par un niveau d’inégalité sociale qui dépasse largement les limites du raisonnable. On peut discuter sans fin de ce qu’est un « niveau raisonnable » d’inégalité, je dirai simplement que l’on atteint ici l’insupportable et que cet « insupportable » suffira pour l’instant à qualifier le niveau d’inégalité sociale du Brésil.

J’entends souvent en France que cette extrême inégalité sociale se traduit par la formulation suivante : « Au Brésil, ou bien l’on est très riche, ou bien l’on est très pauvre ». Je pense que la plupart des lecteurs de ce blog savent que cette traduction est erronée. Si je le souligne ici, c’est pour éclairer ensuite un autre malentendu. Il y a donc au Brésil, entre les foyers les plus riches et les foyers les plus misérables, des foyers qui occupent tous les niveaux de revenus intermédiaires. Pour dire les choses un peu schématiquement, la société brésilienne peut être divisée en 3 classes à peu près égales en nombre de représentants, des classes qui n’ont d’ailleurs rien d’étanches, mais dont les proportions restent relativement stables depuis des décennies.

Un tiers des foyers brésiliens appartiennent à la « classe des consommateurs » — je préfère cette appellation à celle de « classe moyenne ». Ce sont les familles, certaines extrêmement riches, la plupart jouissant simplement d’un niveau de vie comparable à celui de leurs homologues de l’Europe occidentale ou de l’Amérique du Nord. Ce sont les familles qui vivent dans des logements disposant de tout le confort dit moderne — d’un niveau plutôt supérieur à celui de leurs homologues français, soit dit en passant —, qui possèdent un ou plusieurs véhicules, un ou plusieurs ordinateurs et une foultitude d’équipements dont la nécessité ne saute ni aux yeux ni aux méninges. C’est parmi les foyers de cette première catégorie que les scénaristes de novela situent le cœur de l’action de leurs intrigues abracadabrantesques.

Vient ensuite un deuxième tiers. Ce sont les familles dont les revenus permettent de satisfaire les besoins basiques, qui mangent à leur faim, qui disposent de logements en « construction permanente », des équipements jugés indispensables que sont, par exemple, un ou plusieurs téléviseurs, un ou plusieurs téléphones portables généralement prépayés. Ce sont des familles qui possèdent souvent une motocyclette, rarement une voiture, qui ne souscrivent pas d’assurance santé et qui, par conséquent, recourent uniquement au service public hospitalier (SUS). Ces familles consacrent une part modeste mais croissante de leur budget aux loisirs. Ces familles n’intéressent guère les scénaristes de télévision comme de cinéma.

Le troisième tiers vit dans des favelas ou des quartiers qui leur ressemblent, qui ne disposent pas toujours — loin s’en faut, à dire vrai — des accès aux services publics que sont l’eau courante, les égouts, l’électricité — mais dans ce cas, des branchements au réseau sont bricolés — ou le téléphone. Ces familles ne mangent pas toujours à leur faim, s’habillent de vêtements de récupération — à interpréter au sens large — et disposent d’équipements de seconde main — le taux d’équipement en téléviseurs y est toutefois de 99% — cédés par des membres de la famille mieux lotis ou leurs employeurs — les femmes de ménage obtiennent ainsi une part significative de leurs revenus en nature. La plus grande part de ces familles sont bénéficiaires de la Bolsa Família, les autres étant des retraités ou des personnes seules sans enfant à charge. C’est dans ces quartiers que le trafic de drogue est le plus solidement implanté et que sont commis la plus grande part des homicides — presque toujours des règlements de compte. Cette catégorie inspire les scénaristes — Cidade de Deus en est l’exemple le plus fameux ; « Linha de Passe », le film de Walter Salles en est une illustration moins esthétisante et plus « réaliste » (« Une famille brésilienne » en est le titre français).

Cette description à travers le filtre de la consommation est certes un peu schématique et incomplète, mais elle me semble avoir le mérite de dire, mieux que l’indice de Gini, ce qu’est la société brésilienne.

Économiquement parlant

Une fois posée une description de la société brésilienne à travers le prisme du niveau de vie, je vais tenter d’aborder le second point sur lequel je voulais attirer l’attention. Au passage, remarquons que nous avons l’habitude d’employer l’expression « niveau de vie » pour parler de « niveau de consommation » quand nous devrions penser la vie bien au-delà de ses contingences matérielles. Comme au Brésil, où les différents « niveaux de vie » se délimitent en fonction de questions primordiales, comme l’alimentation, l’éducation et la santé, plus nettement qu’en France...

D’un point de vue économique, le marché brésilien se concentre sur ce que j’ai appelé la « classe des consommateurs », des consommateurs qui participent du marché mondial depuis la fin du 19ème siècle, une époque où, que je sache, l’on ne parlait pas de mondialisation. Et pourtant ! L’Histoire du Brésil, depuis le 16ème siècle, est fortement liée à l’Histoire du commerce mondial. C’est notamment le commerce triangulaire : navires européens se rendant sur les côtes africaines pour échanger des esclaves contre des marchandises ; puis transfert des esclaves au Brésil et échange contre une lettre de change, du sucre, du café, du cacao ; enfin acheminement des produits brésiliens vers les ports européens. Ce sont les cycles du pau brasil (le bois brésil), du sucre, de l’or, du café, du caoutchouc, qui permettent le développement économique du Brésil et l’apparition d’une classe de consommateurs et de commerçants qui importent les meilleures marchandises d’Europe destinées à ces consommateurs.

Des chroniqueurs s’extasient parfois sur la formidable croissance de l’ensemble BRIC, un rapprochement malheureux, tant ces pays connaissent des dynamiques différentes. Si la Chine s’est lancée à corps perdu dans une course de rattrapage avec pour objectif la restauration de sa puissance passée, le Brésil quant à lui ne peut pas avoir cette ambition qui n’a pas de sens, compte tenu de son Histoire. Au mieux, une partie de son élite rêve de rejoindre le club plutôt fermé du « premier monde ». Rêve car, pour autant, n’est pas prête à faire les réformes que nécessiterait pareil objectif, réformes qui exigeraient une remise en question de ses privilèges exorbitants.

Si le Brésil est devenu ces dernières années un marché important, c’est parce que sa classe des consommateurs est devenue mécaniquement, comme conséquence de sa croissance démographique, un marché aussi important que la France ou le Royaume Uni. Un tiers de 30 millions d’habitants faisait 10 millions de consommateurs, un tiers de 190 millions d’habitants fait aujourd’hui 63 millions de consommateurs. Par le PIB calculé en parité de pouvoir d’achat, ces 3 pays se tiennent en effet dans un mouchoir de poche.

Le Brésil progresse certes, comme progresse le monde, mais le Brésil ne rattrape pas son retard par rapport aux pays du « premier monde ». On parle du Brésil comme du « pays du futur » depuis des décennies. On en parle de nos jours avec de plus en plus d’insistance. Mais tout porte à croire que l’on en parlera encore dans 25 ou 50 ans. Rien ne laisse présager qu’une profonde réforme des institutions, au sens large, alliée à une transformation radicale des mentalités se prépare. Cependant, si les révolutions sont désormais télévisées, elles ne sont jamais annoncées par les programmes de télévision !

À suivre...
Dans un billet, j’ai dit que je préférais les Brésiliennes et les Brésiliens au pays Brésil. Je l’ai dit un peu vite, parce que je n’ai pas toujours le temps de développer, le temps ou l’énergie. Je l’ai dit, du bout des doigts, parce que je sentais bien qu’il y avait un soupçon de contradiction dans pareille affirmation. Depuis, une question me titille les méninges : c’est quoi, pour toi aujourd’hui, le Brésil ?

J’ai mis les pieds au Brésil pour la première fois en 1982. Je dis « mis les pieds » parce que je n’y ai passé que cinq semaines et que je n’en ai vu, perçu, senti, qu’une fraction infime. Je n’étais pas venu en touriste — du moins, c’est ce que je prétendais. Un prétexte m’avait décidé à venir, une rencontre avec l’ami Chaudanne, que je ne connaissais qu’à travers des courriers échangés suite à la publication simultanée de quelques uns de nos textes dans les mêmes revues.

Il y avait aussi d’autres prétextes, parmi lesquels ma découverte de la langue portugaise lors de deux séjours au Portugal, l’un pendant les 18 mois de la Révolution des Œillets, l’autre peu de temps après son échec, un échec attendu mais néanmoins fécond, quoi qu’on en pense.

J’avais aussi commencé à m’intéresser de près à la musique brésilienne dès le début des années 70, à un moment où je commençais à trouver l’univers rock un tantinet étroit pour mes oreilles, mon cœur et mon corps. À la fac, nous n´étions alors pas très nombreux — c’est le moins que l’on puisse dire — à tendre l’oreille vers la bossa nova et, plus généralement, la MPB.

J’avais aussi abordé le continent littéraire brésilien, à partir de Guimaraes Rosa et Ferreira Gullar, dont Chaudanne avait publié en France une traduction — sans doute non autorisée ! — de son Poème Sale...

Bref, j’avais finalement débarqué à Rio, accompagné de Mademoiselle de Beaufort. Et, trois ou quatre jours après avoir joué aux touristes, nous avions pris un bus pour Teresina, capitale du Piauí, où créchait alors Chaudanne. Un voyage de 48 heures, à l’arrivée un autre monde. Mais ceci est une autre histoire, qui ne doit pas me dévier de cette insistante question : c’est quoi le Brésil ?

Mon Brésil

« Nous ne voyons pas les choses comme elles sont, nous les voyons comme nous sommes », dit le Talmud. Krishnamurti ne dit pas autre chose : « L’observé est l’observateur. » Faut-il que je fasse détour par des anecdotes autobiographiques avant d’entrer dans le vif du sujet ? La réponse à cette question se trouve dans le Talmud et chez Krishnamurti, entre autres.

Rassurez-vous, je n’en dirai guère plus, sinon qu’après divers allers et retours entre le Brésil et la France, puis un mariage avec une Brésilienne, j’ai fini par choisir de m’installer à Vitória. D’où ce blog, d’où ce questionnement sur ce qu’est le Brésil, du moins mon Brésil, d’où cette tentative d’y répondre après quelques années de vie ici.

Puisqu’il n’est pas question ici de se lancer dans une description encyclopédique de ce pays — il y a, par exemple, Wikipedia pour ça —, et parce que je ne sais pas par quel bout me saisir de l’objet, il va bien falloir que je me jette à l’eau et que je sorte une première énormité. Une énormité, parce que je vais avancer à tâtons, me contredire et me corriger sans cesse.

Alors disons le tout de go : le Brésil est le pays du chaos moyen. Je commence par cette phrase, plutôt banale, parce que souvent je reviens à cette conclusion, banale, après avoir tenté d’analyser telle ou telle facette de l’objet. « Chaos », bien évidemment, parce qu’il n’y a pas de pays, de société qui n’ait atteint aujourd’hui, par entropie, une complexité hors de contrôle. « Chaos moyen », parce que le Brésil me paraît être loin du meilleur comme loin du pire de notre monde.

On le voit, déjà, le simple fait de situer le Brésil sur une sorte d´échelle qui irait du pire au meilleur exige que je précise mes références. Ce que je considère le meilleur n’est sans doute pas ce que tous mes lecteurs considèrent comme le meilleur des mondes.

Pour qui ne vit que pour le ski — pour prendre un cas limite et de saison pour les Européens —, le Brésil ne sera jamais le meilleur des pays où vivre. Pour qui ne vit que pour l’étude de la sexualité des piranhas, le Brésil sera sans doute le meilleur endroit où poser son sac et ses éprouvettes.

Je sens que je ne m’en tirerai pas comme cela et qu’il va falloir que je me découvre un peu plus, que j’essaie de définir ce qu’est mon échelle de référence, pour mieux situer le Brésil sur cette échelle.

Le chaos moyen

Le chaos moyen, donc. Mon dictionnaire dit qu’au figuré le chaos est « ce qui semble inorganisé, désordonné, confus, parfois incohérent ou obscur ». Dans un commentaire, Achille nous dit que le Brésil est le « pays de l’organisation aléatoire ». Et il pointe le manque de clarté et de cohérence. Quant à la future épouse d’Achille, elle y voit une « zona total », le bordel intégral. Comme les Français, et peut-être les Belges, les Brésiliens sont très critiques vis-à-vis de leur propre pays, mais admettent moins facilement que les mêmes critiques viennent des gringos... Que mes lecteurs brésiliens me pardonnent et ne voient aucune mauvaise intention dans nos propos, nous essayons simplement d’y voir un peu clair.

Inorganisé, désordonné, confus, parfois incohérent et obscur, toutes ces épithètes peuvent s’appliquer au Brésil, plus qu’à la Suisse, pour citer un exemple parmi les pays que je classerai à l’une des extrémités de mon échelle de valeurs. Mais il y a largement plus inorganisé, désordonné, confus, incohérent et obscur que le Brésil, dans certains pays d’Afrique ou d’Asie.

Par quel bout prendre cet objet qui secoue, qui ne se laisse pas facilement saisir qu’est le Brésil ? C’est une des difficultés, le Brésil ne se prêtant pas facilement au jeu de l’analyse rationnelle. Il n’est pas possible de se saisir du Brésil comme d’une tasse de thé, avec le petit doigt en l’air, et de se demander : « Qu’est-ce que le Brésil ? », ni même « Qu’est-ce que c’est le Brésil ? ». Non, il faut lui rentrer dedans, gentiment certes. D’où la formulation de la question en « C’est quoi le Brésil ? »

Un peu de politique

Il faut pénétrer dans les deux Chambres pour comprendre. Rien de plus facile, puisque deux chaînes de télévision retransmettent en intégralité et en direct les débats. « Débats » est un bien grand mot. Que voit-on ? Installé à un pupitre, un homme, parfois une femme, discourt. Dans la salle, les parlementaires sont, la plupart, debout, dans les travées, ou encore tout en bas, ou même sur l’estrade où se tient le président. Ils vont et viennent par petits groupes, occupés à des conciliabules, ou seuls, un téléphone vissé à l’oreille. De quoi parlent-ils ? Sans doute pas de la teneur des propos de l’orateur dûment inscrit sur la liste des intervenants. Des garçons, en uniforme impeccable, vont et viennent eux aussi, leur plateau chargé de tasses de café et de verres d’eau. Oh, bien sûr, il y a des moments plus intenses. On se souvient d’une député du PT s’étant mise à danser pour célébrer la joie de vivre et l’absolution d’un de ses pairs.

Il est peut-être heureux qu’ils ne travaillent pas plus. L’ensemble des lois constitue un tel maquis que personne ne peut prétendre y voir clair. Et c’est sans compter les décrets, encore plus nombreux...

Il serait erroné de mettre cet état de fait sur le compte de l’incompétence. C’est bien d’un système cohérent dont il s’agit, non pas cohérent pour le vulgaire citoyen, mais un système qui assure une parfaite cohérence entre la défense des intérêts d’une élite, seule capable de se payer les avocats capables de faire durer 20 ans les procédures que favorise le maquis des lois, et la défense des intérêts d’une classe politique chargée de représenter en tout premier lieu cette élite.

Au pays du chaos moyen, les pratiques sont aussi celles d’une démocratie très moyenne.

L'exemple de l'impôt

Comme exemple d’un système cohérent bâti en faveur des plus riches, on peut citer la répartition des impôts entre impôts indirects et directs. Au Brésil, les recettes émanant des impôts indirects représentent la moitié des recettes fiscales, quand cette part n’est que de 17% aux États-Unis, de 25% en France et en Suède, ou de 30 à 35% au Royaume Uni, en Hollande ou au Danemark. Ainsi les 10% de Brésiliens les plus pauvres consacrent près de 30% de leurs revenus au paiement de l’impôt, presque exclusivement indirect, tandis que les 10% les plus riches n’y consacrent au maximum que moins de 25%, tous impôts confondus, et à la condition de déclarer la totalité de leurs revenus ! Pareille répartition qui fait peser proportionnellement la charge de l’impôt plus fortement sur les plus pauvres ne s’explique peut-être pas uniquement par la volonté unanime des politiques au pouvoir de favoriser les élites. Mais le fait est qu’aucun président ne s’est lancé dans une réforme fiscale qui tendrait à rendre l’impôt plus juste.

Un peu de politique, encore

Nous en étions restés au comportement des élus qui exsude le mépris des citoyens. Mais peut-on parler de citoyens, de citoyenneté ? On en parle beaucoup au Brésil, comme d’un objectif à atteindre. Même les écoles de samba — du moins certaines — en parlent, en font dans leurs discours un objectif. Il est d’ailleurs assez symptomatique qu’au sein d’un des instruments traditionnels du clientélisme affleure parfois une exigence de citoyenneté. Ce n’est pas l’écume provoquée par un trémoussement exagéré, c’est le résultat du travail de certaines ONG, voire d’équipes municipales, qui tentent d’apporter une réponse aux attentes nouvelles d’une partie de la population, une minorité certes mais active, qui a compris que le clientélisme est loin d’être le « moins pire des systèmes » — idée largement répandue dans l’inconscient collectif brésilien — quand il s’agit de résoudre les problèmes très prosaïques auxquels sont confrontées les populations.

Mais il y a encore très loin entre la réalité actuelle fondée, pour l’essentiel, sur le clientélisme et ces objectifs de formation d’une citoyenneté. Dans un référentiel droite gauche des plus flous — pour ne pas dire à géométrie variable — des maires de grandes villes se font élire avec plus de 80% des voix et le soutien parfois de la quasi totalité des partis...

Les partis politiques, justement, sont l’un des « maillons faibles » du système démocratique brésilien. Y chercher les traces d’une idéologie structurante ou même l’ébauche d’un programme relève de l’entreprise vouée à l’échec. Nombre d’élus changent d’étiquette en fonction de leurs intérêts privés, chacun essayant de se ménager une place de leader potentiel conforme à son ambition personnelle — aux niveaux local, estadual ou fédéral — à un instant donné. Le phénomène est devenu à ce point préoccupant que des velléités d’y mettre un peu d’ordre sont apparues récemment, mais sans grand succès à ce jour malgré le vote d’une loi censée renforcer la fidélité partisane.

Le manque de consistance des partis s’est élargi depuis l’élection de Lula à la présidence. Dans l’opposition, le PT constituait un parti plus proche de la conception qu’on en a en Europe occidentale. Même si différents courants idéologiques le traversaient (de la théologie de la libération au trotskisme), on pouvait dire qu’il était le grand parti de gauche du Brésil, « gauche » étant à prendre dans son acception européenne. Après l’élection de Lula, l’afflux de dizaines de milliers de nouveaux adhérents, habitués des réseaux clientélistes, ouvrait grand la porte à un alignement sur les pratiques des autres partis et, par conséquent, à un affaiblissement de l’éthique du PT. Pour ne rien arranger, le choix de Lula de privilégier l’alliance du parti dont il est issu avec une constellation hétéroclite de petits partis, allait signer l’arrêt de mort des ambitions éthiques des secteurs les plus exigeants du PT, les contraignant soit à s’aligner, soit à quitter le parti — tel a été notamment le choix de Heloísa Helena.

Corollaire du clientélisme, le populisme a régné avec Lula avec une vigueur qu’il n’avait plus connue depuis Getúlio Vargas, auquel il ne déplaît pas à Lula d’être comparé. Le taux d’approbation de 84%, qu’a atteint Lula, est un indicateur de la conjonction entre un populisme intelligemment mené et une situation économique favorable, le Brésil ayant remarquablement su mettre à profit l’élan de croissance du PIB mondial de ces dernières années, on sait désormais à quel prix.

D’une manière générale, les scores électoraux qui s’éloignent trop des équilibres 50/50 sont un des signes d’une dérive des pratiques démocratiques. Le score obtenu par Lula lors de sa réélection, les scores obtenus par nombre de maires, y compris de grandes villes, lors des dernières élections municipales, signalent que le système démocratique brésilien tient avant tout du simulacre.

Les Brésiliens ne sont d’ailleurs pas dupes, qui se déclarent majoritairement opposés à la démocratie comme système de gouvernement. Des études complémentaires mériteraient d’être entreprises afin d’éclairer avec plus de nuances cet état de défiance. Quelle est la part de la désillusion, quelle est celle du calcul cynique, par exemple, dans pareil résultat ? Rappelons qu’en réponse à un sondage effectué il y a 3 ans, 80% des Brésiliens admettaient participer activement ou passivement aux pratiques de corruption.

Clientélisme, populisme et corruption, on peut être tenté de résumer le système politique brésilien à ces trois composantes. Mais cela serait ignorer que la société brésilienne a atteint un niveau de complexité — celui du « chaos moyen » — qui n’autorise pas à en rester à une lecture aussi simpliste. Des forces, plus ou moins organisées, travaillent à remettre en cause les vieilles habitudes, héritées d’un très long passé — qu’il sera passionnant d’analyser plus avant. Mieux encore, ces forces travaillent la pensée, consciente autant qu’inconsciente, d’un nombre croissant de Brésiliens. Il ne se passe pas un jour sans que des amis brésiliens ne me disent : « Je le fais parce que tout le monde le fait ». Il faut en effet beaucoup de détermination, voire du courage physique, pour rester sourd au chant des sirènes « habituelles ».

Malgré tout, des initiatives aboutissent à des résultats positifs, qui rapprochent les pratiques politiques des pratiques démocratiques. C’est le cas des « budgets participatifs », lorsqu’ils sont menés avec honnêteté et non pas pour revêtir d’habits neufs les vieilles pratiques clientélistes. Une gestion participative exige des efforts de formation et un contrôle sévère des leaderships qui, inévitablement, apparaissent au cours des processus. Le fait est que les villes les mieux organisées en terme d’habitat, de transport, de réseaux et de services, sont souvent celles où ont été mises en place des structures vouées à l’exercice de ces « budgets participatifs ».

On me demande souvent si les principes qui régissent une démocratie directe — je pense à la Confédération helvétique comme modèle — sont compatibles avec la taille du Brésil. La réponse se trouve, à mon avis, contenue dans la structure actuelle du fédéralisme brésilien, largement inefficace. Ce qui la différencie d’une fédération (ou d’une confédération) efficace est la dose de démocratie directe instillée dans les rouages des prises de décision. Cela n’a pas de rapport avec la taille d’un pays. Lorsqu’aux échelons de plus petite taille, les décisions sont prises par les citoyens, formés et actifs, les échelons de taille supérieure se passent plus facilement des leaderships outrancièrement personnalisés.

Cet avènement n’est pas pour demain au Brésil, d’autant que les facteurs extérieurs — les modèles — n’y incitent guère. Deux des modèles de référence des Brésiliens cèdent au contraire de plus en plus aux tentation populistes. Le moins que l’on puisse dire, en effet, c’est que ni Obama aux États-Unis, ni Sarkozy en France — puisqu’il s’agit d’eux — ne montrent la voie.

De la carnavalisation

Après m’être laissé aller à discourir plus que de raison sur les mœurs politiques brésiliennes, je voudrais marquer une petite halte pour reprendre ma respiration, l’occasion de m’interroger sur un concept taillé pour le Brésil.

J’ignore qui a inventé le concept de « carnavalisation » — et mes recherches sont restées vaines. Je constate que c’est un concept qui a fleuri dans différents domaines de la connaissance — et surtout dans les très bavardes études littéraires. Et je reste sur ma faim, n’ayant pas réussi à retrouver un texte produit par un universitaire guyanais, qui pointait la carnavalisation de la société brésilienne, au sens du concept qui m’intéresse ici.

En un sens — celui employé par cet universitaire —, le concept est tentant, qui semble vouloir dire que tout se transforme en clowneries — palhaçadas, en brésilien —, que rien ne serait sérieux au pays du Carnaval roi.

Or s’il y a quelque chose de sérieux au Brésil, peut-être la chose la plus sérieuse, c’est justement le Carnaval, qui est une somme de rituels très précisément codifiés. Je ne fais pas ici seulement allusion aux défilés des écoles de samba qui, pour être notés, exigent une abondance de règles à observer scrupuleusement. Je prends en compte toutes les formes de Carnaval, comme celui de Salvador qui, pour paraître le plus débridé des grands Carnavals, n’en est pas moins un rituel tout autant codifié. Les milliers de Filhos de Gandhi qui parcourent la ville s’habillent tous de la même façon dans les moindres détails — il n’est que d’observer la pose du turban blanc.

Quant aux millions de « fêtards » qui viennent de tout le Brésil pour suivre en dansant les trios elétricos, ils respectent, à leur manière, un autre rituel qui consiste à vider les corps de toute leur énergie et les têtes de toutes les mauvaises pensées qui les encombrent, avant d’aborder le cycle de vie d’une nouvelle année.

Par conséquent, je me demande si ceux qui emploient le concept de carnavalisation pour dire, comme De Gaulle l’aurait dit, que « le Brésil n’est pas un pays sérieux », n’emploient pas un concept fondamentalement erroné.

Les inégalités sociales

À en croire les classements établis par divers organismes, le Brésil serait l’un des pires pays de la planète. Admettons le, même s’il serait utile de s’interroger sur le recueil des données effectué dans de nombreux pays dont la fiabilité des instruments statistiques laisse plus qu'à désirer.

Le fait est que le Brésil se caractérise par un niveau d’inégalité sociale qui dépasse largement les limites du raisonnable. On peut discuter sans fin de ce qu’est un « niveau raisonnable » d’inégalité, je dirai simplement que l’on atteint ici l’insupportable et que cet « insupportable » suffira pour l’instant à qualifier le niveau d’inégalité sociale du Brésil.

J’entends souvent en France que cette extrême inégalité sociale se traduit par la formulation suivante : « Au Brésil, ou bien l’on est très riche, ou bien l’on est très pauvre ». Je pense que la plupart des lecteurs de ce blog savent que cette traduction est erronée. Si je le souligne ici, c’est pour éclairer ensuite un autre malentendu. Il y a donc au Brésil, entre les foyers les plus riches et les foyers les plus misérables, des foyers qui occupent tous les niveaux de revenus intermédiaires. Pour dire les choses un peu schématiquement, la société brésilienne peut être divisée en 3 classes à peu près égales en nombre de représentants, des classes qui n’ont d’ailleurs rien d’étanches, mais dont les proportions restent relativement stables depuis des décennies.

Un tiers des foyers brésiliens appartiennent à la « classe des consommateurs » — je préfère cette appellation à celle de « classe moyenne ». Ce sont les familles, certaines extrêmement riches, la plupart jouissant simplement d’un niveau de vie comparable à celui de leurs homologues de l’Europe occidentale ou de l’Amérique du Nord. Ce sont les familles qui vivent dans des logements disposant de tout le confort dit moderne — d’un niveau plutôt supérieur à celui de leurs homologues français, soit dit en passant —, qui possèdent un ou plusieurs véhicules, un ou plusieurs ordinateurs et une foultitude d’équipements dont la nécessité ne saute ni aux yeux ni aux méninges. C’est parmi les foyers de cette première catégorie que les scénaristes de novela situent le cœur de l’action de leurs intrigues abracadabrantesques.

Vient ensuite un deuxième tiers. Ce sont les familles dont les revenus permettent de satisfaire les besoins basiques, qui mangent à leur faim, qui disposent de logements en « construction permanente », des équipements jugés indispensables que sont, par exemple, un ou plusieurs téléviseurs, un ou plusieurs téléphones portables généralement prépayés. Ce sont des familles qui possèdent souvent une motocyclette, rarement une voiture, qui ne souscrivent pas d’assurance santé et qui, par conséquent, recourent uniquement au service public hospitalier (SUS). Ces familles consacrent une part modeste mais croissante de leur budget aux loisirs. Ces familles n’intéressent guère les scénaristes de télévision comme de cinéma.

Le troisième tiers vit dans des favelas ou des quartiers qui leur ressemblent, qui ne disposent pas toujours — loin s’en faut, à dire vrai — des accès aux services publics que sont l’eau courante, les égouts, l’électricité — mais dans ce cas, des branchements au réseau sont bricolés — ou le téléphone. Ces familles ne mangent pas toujours à leur faim, s’habillent de vêtements de récupération — à interpréter au sens large — et disposent d’équipements de seconde main — le taux d’équipement en téléviseurs y est toutefois de 99% — cédés par des membres de la famille mieux lotis ou leurs employeurs — les femmes de ménage obtiennent ainsi une part significative de leurs revenus en nature. La plus grande part de ces familles sont bénéficiaires de la Bolsa Família, les autres étant des retraités ou des personnes seules sans enfant à charge. C’est dans ces quartiers que le trafic de drogue est le plus solidement implanté et que sont commis la plus grande part des homicides — presque toujours des règlements de compte. Cette catégorie inspire les scénaristes — Cidade de Deus en est l’exemple le plus fameux ; « Linha de Passe », le film de Walter Salles en est une illustration moins esthétisante et plus « réaliste » (« Une famille brésilienne » en est le titre français).

Cette description à travers le filtre de la consommation est certes un peu schématique et incomplète, mais elle me semble avoir le mérite de dire, mieux que l’indice de Gini, ce qu’est la société brésilienne.

Économiquement parlant

Une fois posée une description de la société brésilienne à travers le prisme du niveau de vie, je vais tenter d’aborder le second point sur lequel je voulais attirer l’attention. Au passage, remarquons que nous avons l’habitude d’employer l’expression « niveau de vie » pour parler de « niveau de consommation » quand nous devrions penser la vie bien au-delà de ses contingences matérielles. Comme au Brésil, où les différents « niveaux de vie » se délimitent en fonction de questions primordiales, comme l’alimentation, l’éducation et la santé, plus nettement qu’en France...

D’un point de vue économique, le marché brésilien se concentre sur ce que j’ai appelé la « classe des consommateurs », des consommateurs qui participent du marché mondial depuis la fin du 19ème siècle, une époque où, que je sache, l’on ne parlait pas de mondialisation. Et pourtant ! L’Histoire du Brésil, depuis le 16ème siècle, est fortement liée à l’Histoire du commerce mondial. C’est notamment le commerce triangulaire : navires européens se rendant sur les côtes africaines pour échanger des esclaves contre des marchandises ; puis transfert des esclaves au Brésil et échange contre une lettre de change, du sucre, du café, du cacao ; enfin acheminement des produits brésiliens vers les ports européens. Ce sont les cycles du pau brasil (le bois brésil), du sucre, de l’or, du café, du caoutchouc, qui permettent le développement économique du Brésil et l’apparition d’une classe de consommateurs et de commerçants qui importent les meilleures marchandises d’Europe destinées à ces consommateurs.

Des chroniqueurs s’extasient parfois sur la formidable croissance de l’ensemble BRIC, un rapprochement malheureux, tant ces pays connaissent des dynamiques différentes. Si la Chine s’est lancée à corps perdu dans une course de rattrapage avec pour objectif la restauration de sa puissance passée, le Brésil quant à lui ne peut pas avoir cette ambition qui n’a pas de sens, compte tenu de son Histoire. Au mieux, une partie de son élite rêve de rejoindre le club plutôt fermé du « premier monde ». Rêve car, pour autant, n’est pas prête à faire les réformes que nécessiterait pareil objectif, réformes qui exigeraient une remise en question de ses privilèges exorbitants.

Si le Brésil est devenu ces dernières années un marché important, c’est parce que sa classe des consommateurs est devenue mécaniquement, comme conséquence de sa croissance démographique, un marché aussi important que la France ou le Royaume Uni. Un tiers de 30 millions d’habitants faisait 10 millions de consommateurs, un tiers de 190 millions d’habitants fait aujourd’hui 63 millions de consommateurs. Par le PIB calculé en parité de pouvoir d’achat, ces 3 pays se tiennent en effet dans un mouchoir de poche.

Le Brésil progresse certes, comme progresse le monde, mais le Brésil ne rattrape pas son retard par rapport aux pays du « premier monde ». On parle du Brésil comme du « pays du futur » depuis des décennies. On en parle de nos jours avec de plus en plus d’insistance. Mais tout porte à croire que l’on en parlera encore dans 25 ou 50 ans. Rien ne laisse présager qu’une profonde réforme des institutions, au sens large, alliée à une transformation radicale des mentalités se prépare. Cependant, si les révolutions sont désormais télévisées, elles ne sont jamais annoncées par les programmes de télévision !

À suivre...
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