18 mars 2012

Ragoût de Chevron

En novembre dernier, Chevron avait fait à ses dépens la une des journaux brésiliens. Puis la presse étrangère avait cru devoir célébrer la condamnation de l'entreprise nord-américaine à payer une amende de 50 millions de reais (environ 21 millions d'euros).

L'exécution de cette décision n'a pas encore été mise en œuvre qu'une nouvelle fuite de pétrole renvoie Chevron en une. Il n'est pour l'instant pas question d'une nouvelle amende, mais du dépôt d'une plainte au pénal. Et comme la majorité des responsables concernés sont des gringos, un procureur a décidé d'interdire à 17 cadres de l'entreprise de quitter le territoire brésilien.

Cela sera sans doute le quart d'heure de gloire peu ragoûtant de ces 17 « criminels » potentiels. Cependant, après délibération entre ma conscience et mon inconscient, il ne saurait être question que je livre en pâture les noms de ces lampistes, contrairement à ce qu'a fait, par exemple, la Folha de São Paulo. En revanche, je ne crois pas inutile de préciser que l'actuel CEO de Chevron se nomme John S. Watson, qu'une certaine Condoleeza Rice a fait partie du conseil d'administration (avant de servir George W. Bush) et que l'un des principaux actionnaires de la multinationale est la compagnie d'assurance française AXA.

15 mars 2012

Bris de verre

Jonathan Taplin ? Inconnu au bataillon ! Ne fait pas partie de mon bataillon imaginaire. Mais un vieux mec qui trouve que Bono aime trop la compagnie des puissants est a priori du bon côté de la barricade. Et quand il dit que si aux États-Unis les personnes se sont résignées, sont devenues obèses et arrogantes, c'est parce qu'elles disposent de 500 chaînes de télévision, ça ne peut pas laisser indifférent. À mon humble avis, l'arrogance ne date pas de l'avènement de la téloche, mais qu'importe ! En revanche, sur la résignation, je suis bien d'accord. D'ailleurs, il y a belle lurette que cette foutue tv, soi-disant multiple, est l'instrument numéro un de la désinformation et de notre aliénation, un instrument totalitaire, donc. Si nous voulons un jour reprendre le contrôle de nos vies, il faudra supprimer toutes les chaînes, sauf une. Et celle-là, unique, il faudra en avoir le contrôle, non pas en la servant sur un plateau à un gouvernement, fut-il pavé des meilleures intentions. Une coopérative devra gérer cette télé unique, en liaison avec son comité des téléspectateurs. Une télé que je n'aurai jamais l'occasion de regarder, c'est certain !

Je n'embrayerai pas sur la télévision brésilienne, cela nous plongerait trop bas. Asseyons-nous plutôt à la table d'un restaurant. J'ignore pourquoi mon vis-à-vis est nerveux, au point de heurter un verre, de le faire basculer et de ne pouvoir l'empêcher de se briser. Pour le mettre à l'aise, je lui dis que je n'ai jamais cassé autant de verres que depuis que je vis au Brésil. Et c'est vrai. Les fabricants ont trouvé le filon : le verre cassable. Made in Brazil, ces verres ? Pas toujours. Nous en avions acheté des turcs. Pas mieux. Et ça me fait penser aux pneus. Leur qualité n'est pas forcément en jeu, ils peuvent produire les meilleurs pneus du monde, ils feront difficilement 25.000 kilomètres. Sur ce coup-là, c'est le déplorable état des routes qui fait la fortune des manufacturiers. Verres, pneus, la liste est ouverte à vos témoignages. Résultat, la consommation s'en trouve stimulée, cela aide à la croissance du PIB, mais ça ne participe pas de l'accumulation des richesses. Quelle serait la croissance réelle s'il n'y avait ces besoins artificiellement gonflés du fait de la mauvaise qualité, voulue ou non, des produits, des infrastructures et des services ?

Photo (c) PixeLuz / Francis Juif

10 mars 2012

Désindustrialisation du Brésil : retour à 1956

Et dire qu'en France, mes chers compatriotes se plaignent de la désindustrialisation de leur économie, de son accélération ! Quel est, d'ailleurs, le candidat à la présidentielle qui ne s'en plaint pas ? Et leurs index accusateurs pointent, à l'extrémité de mains qui se veulent éloquentes, les pays en voie de développement, Chine en tête.

La Chine, oui, personne n'oserait dire le contraire. Mais n'allez surtout pas lui coller le Brésil, au prétexte que l'un et l'autre appartiennent aux BRICS ! Soit dit en passant, le sens de ce regroupement relève du baratin vendu à longueur de communiqués par l'entreprise qui emploie son créateur. Le Brésil, donc. Eh bien le Brésil connaît une désindustrialisation spectaculaire, qui en 2011 l'a ramené au niveau de 1956.

La part de l'industrie dans son PIB est en effet retombé à 14,6%, résultat d'une longue érosion qui a commencé en 1985, qui est l'année de son apogée (près de 27%). Il faut remonter à 1956 pour retrouver un niveau aussi bas : 13,8%. C'était avant Juscelino Kubitschek, le président qui a donné le signal du développement d'une industrie brésilienne.

Nous pouvons certes tempérer notre jugement. Les chiffres considérés sont des pourcentages qui expriment des parts de PIB, ils ne signifient évidemment pas une décroissance du volume d'affaires en chiffres absolus. Néanmoins, ce n'est pas un bon signal. La preuve en est que le gouvernement brésilien s'en préoccupe. C'est en effet le signe d'un manque de compétitivité du Brésil. Les tenants du libéralisme nous diront que les salaires y sont trop élevés, que les charges patronales sont insupportables, que le poids des impôts étouffe les meilleures volontés. Est-ce vraiment le problème ?

Remarquons d'abord que la productivité est généralement médiocre, que la qualité laisse souvent à désirer. Ajoutons que le Brésilien confond souvent esprit d'entreprise et goût pour le système D. Rappelons surtout que toute l'histoire du Brésil nous enseigne que le modèle économique dominant y a toujours été extrativiste. Ici, comme ailleurs, l'abondance de matières premières joue contre le besoin de créativité et d'efficacité. C'est, d'ailleurs, elle aussi qui favorise les inégalités sociales. Posséder la terre ou les mines suffit à faire des heureux héritiers ou des intrépides prédateurs des hommes – rarement des femmes, mais c'est un autre débat à mener – assis sur des tas d'or, l'or pouvant prendre ici toutes les couleurs.

Malgré la perte de poids de l'industrie, l'économie brésilienne affiche d'un point de vue macro-économique des performances qui peuvent paraître satisfaisantes. Le Brésil n'est-il pas devenu en 2011 la sixième économie mondiale par le PIB, passant le Royaume Uni et s'apprêtant à éjecter la France de sa cinquième place ? Sans doute, mais on l'a vu, cela tient à la part prépondérante qu'offrent les matières premières dans la richesse nationale. Que leurs prix sur les marchés cessent de monter, voire baissent, et le PIB reculera.

Une baisse des prix des matières premières est-elle envisageable ? Cela paraît peu probable, si on dégage les tendances en lissant. Sur une planète qui consomme plus qu'il n'est raisonnable de consommer, les prix devraient continuer de monter, même si l'on pourra observer ici ou là des ralentissements. C'est donc la chance du Brésil d'être un pays béni des dieux, s'agissant des ressources naturelles.

Malgré tout, une augmentation des richesses comme conséquence d'une augmentation des prix des matières premières et non des volumes, ne signifie probablement pas une croissance des besoins directs en main d’œuvre, au contraire de ce que permettrait une croissance de l'industrie. Le taux de chômage pourrait donc repartir à la hausse.

Que sera donc le Brésil de demain ? Sans doute, n'est-il pas près d'accéder au statut des grandes puissances industrielles où l'innovation sert d'aiguillon. Sans doute n'est-il pas près de voir les inégalités se réduire. Sans doute continuera-t-on de s'y passionner pour le football et le carnaval. Sans doute les Brésiliens continueront-ils de se dire heureux. Sans doute auront-ils raison car leur sort, globalement, s'améliorera, industrie ou pas.

Et la France dans tout ça ? Ses ressources naturelles étant des plus limitées, elle est condamnée à briller par son industrie et ses services. Faute de quoi...

08 mars 2012

Silva

Nul n'est prophète en son pays, le dicton se vérifie une fois de plus avec Silva. Silva, c'est Lúcio Silva de Souza, un Capixaba de 23 ans, un comme qui dirait compatriote, un mec de Vitória, quoi. Aurait-il échappé à ma veille locale ? Le fait est que je ne me souviens pas avoir lu un papier dans nos gazettes et tribunes. Il aura fallu qu'un article de la Folha – décidément ! – attire mon attention sur ce jeune homme au moment où il s'apprêtait à donner un concert.

Que la renommée lui vienne de São Paulo, plutôt que de Rio, n'est d'ailleurs pas pour surprendre. Car à écouter sa musique, c'est avant tout à la nouvelle vague pauliste que l'on songe : un mouvement informel, qui trouve sa cohérence, en premier lieu, par les interactions entre musiciens locaux ou attirés par la métropole maximale du Brésil et, en second lieu, par un esprit d'ouverture et d'aventure qui rend ses productions passionnantes. Si Rio continue d'explorer avec plus ou moins de bonheur le riche filon où brillent les pépites samba et bossa nova, São Paulo se laisse moins attirer par ce qui brille au premier coup d’œil et jette ses innombrables oreilles à l'écoute non seulement d'elle-même et du Brésil, mais aussi du monde, boussole orientée en priorité vers l'hémisphère nord.

Ce serait quoi, alors, ce son de Sampa, comme il y a eu, en d'autres temps et sous d'autres latitudes, des sons west coast ou motor city ? La volonté ou le désir d'avancer en terra incognita, de mixer les couleurs, de secouer les rythmes dans le grand shaker mondial, de construire des arrangements qui marquent une rupture avec les traditions trop bien établies.

Fils d'une professeure de piano, violoniste avant tout mais aussi multi-instrumentiste, né et habitant au pays des oiseaux-mouches – l'Espírito Santo – Lúcio nous offre un premier EP d'excellente facture – mixé par Matt Colton, en toute simplicité – et la promesse de grands projets à venir.

Pour le découvrir, il suffit de se diriger le plus simplement du monde vers la musicoteca qui, outre une présentation du disque, permet de le télécharger. En toute légalité, cela va sans dire.

06 mars 2012

PIB : ça ralentit aussi au Brésil

On s'y attendait, la croissance du PIB en 2011 n'aura été que de 2,7% – selon la première évaluation de l'IBGE, qui a coutume de réviser ses chiffres dans les semaines qui suivent. Rappelons qu'en 2010, la croissance avait été évaluée à 7,5%... On s'y attendait donc, mais on rappellera que le gouvernement tablait sur 5% et le sacro-saint marché espérait 4,5%. Confirmation, une fois de plus, que les gouvernements et les marchés se trompent, comme vous et moi.

L'IBGE en a profité pour revoir le chiffre du troisième trimestre 2011 à – 0,1%, au lieu du 0% précédemment publié. Quant au quatrième trimestre, cela serait un petit mais positif 0,3%.

Hors effet démographique, la croissance a été de 1,8%.

Si l'on compare avec l'Allemagne – en crise et dont la population stagne, voire diminue –, le Brésil est sorti de 2011 la tête basse. Souhaitons lui des jours meilleurs en 2012 et un IDH en hausse, ce qui serait autrement plus significatif qu'un PIB gonflé aux stéroïdes.

Enfin, pour donner à réfléchir, le quotidien espagnol El País a publié il y a quelques jours une analyse qui se résume ainsi : tout le monde répète que le Brésil va bien et personne ne voit que le Mexique, dont tout le monde dit le plus grand mal, va pourtant mieux que lui.

02 mars 2012

Itinéraire d'un petit Machiavel

Ils ont été jeunes. Ils se sont connus à l'université. La ville et sa banlieue comptaient alors trente fois moins d'habitants qu'aujourd'hui. Les familles étaient rares et prolifiques, elles étaient connues de tous, de près ou de loin. Leurs patronymes étaient surtout italiens et allemands, et encore suisses, portugais, français...

L'opposition à la dictature rassemblait ces étudiants. L'assassinat du père Gabriel les a secoués. Beaucoup d'entre eux ont nourri très tôt et très secrètement des ambitions. Beaucoup rêvaient déjà de faire carrière politique. Ils ont adhéré à des partis « de gauche » au moment où les militaires commençaient à lâcher la bride. Pour la plupart, le PT a été le premier parti auquel ils ont adhéré.

Les années ont passé, leurs chemins se sont écartés. Quelques uns ont changé de parti au gré de leurs intérêts. Une fois, deux fois, trois fois. L'un d'entre eux a été élu gouverneur, un autre maire de la capitale. Parmi les amis de jeunesse, beaucoup ont été appelés pour assumer des responsabilités. Les renvois d'ascenseur se sont multipliés. Certains en ont profité pour s'enrichir.

Aujourd'hui, l'un a quitté le palais du gouvernorat, l'autre s'apprête à laisser la mairie, atteints qu'ils sont par la limite de deux mandats successifs, celle-là même qui a empêché Lula d'être élu une troisième fois d'affilée. À l'approche des élections municipales, le premier envisage de succéder au second. Sans doute est-ce moins « valorisant », mais ça peut être un moyen de se maintenir en forme et de préparer le coup suivant. Notre petit Machiavel n'est jamais aussi créatif, au risque de se montrer pervers, que dans l'adversité. N'orchestre-t-il pas déjà une machination visant son ancien allié et, par ricochet, son dauphin présumé ? Les journaux locaux ne se font pas prier pour relayer les accusations de corruption, fussent-elles aberrantes. Il est vrai qu'en accusant un rival, il souffle sur l'écran de fumée qui peut le protéger lui-même et fait, de la sorte, d'une pierre deux coups. Machiavel en action !

Il leur arrive de se croiser, l'un et l'autre, de participer aux mêmes événements, d'être invités aux mêmes fêtes. Il faut les observer se prendre dans les bras l'un l'autre et se donner d'amicales tapes dans le dos. Faut-il rappeler qu'en nombre de contrées l'embrassement a été remplacé par la poignée de mains et l'échange de regards ? L'embrassement permettait de porter trop facilement les coups de dague dans le dos !

Photo (c) PixeLuz / Francis Juif

28 février 2012

La fête du coq de la vingt-cinquième heure

Puisque cette histoire commence en famille, je commencerai par évoquer cette parentèle. Est-ce ses origines pour partie portugaises – et le coq y est là aussi un symbole national – toujours est-il qu'elle a pris l'habitude de se réunir une fois l'an, de tuer quelques coqs, d'en cuisiner longuement les morceaux dans une immense cocotte et de les manger au douzième coup de minuit.

Puis, de familiale, la tradition s'est élargie aux amis – amis à prendre au sens brésilien, il va de soi. C'est ainsi que, mon épouse et moi, avons été invités une première fois à ces agapes nocturnes à la fin d'un été.

Lors d'un voyage avec l'organisateur de cette fête, alors qu'il s'interrogeait tout haut sur la date de la prochaine édition, en m'expliquant les difficultés à la choisir pour concilier les disponibilités et les souhaits des uns et des autres, mon sang n'a fait qu'un tour et je lui ai donné la solution. Puisque la fête avait lieu vers la fin de l'été, une date mettrait définitivement tout le monde d'accord : ce serait le dernier samedi de l'horaire d'été, le samedi où à minuit l'horloge recule d'une heure, le seul samedi de l'année long de 25 heures, façon de donner littéralement du temps au temps pour célébrer l'amitié. Ainsi est née a festa do galo da vigésima-quinta hora, la fête du coq de la vingt-cinquième heure.

Photo (c) Francis Juif


C'était donc samedi dernier, occasion de retrouver amis et connaissances, occasion parfois de les revoir après un an d'absence, de donner de grandes tapes dans le dos des hommes, de caresser ceux des femmes et de faire ripaille.

Les musiciens de la tribu se relaient pour reprendre des classiques de la MPB et tout le monde, sauf le grincheux de plantão (1), reprend les refrains en se déhanchant doucement. Il y a là une ambiance un peu boy-scout et, peut-être, le moyen de raviver quelque flamme ancienne, de se remémorer une jeunesse qui a foutu le camp depuis belle lurette, de se donner l'illusion d'une fraternité vraie. Mais, quoiqu'il en soit, ce rituel paisible en vaut bien d'autres et est sans nul doute préférable à bien des rituels guerriers qui rythment, inconsciemment souvent, nos vies ordinaires.

Samedi, toutefois, une surprise nous attendait dont l'initiative m'avait échappé et dont j'ai pris connaissance quand quelqu'un est venu vers moi avec son appareil photo et m'a demandé d'immortaliser le moment qui approchait : les musiciens allaient, me disait-on, reprendre une chanson de Wando, décédé récemment. « Une photo (2) de quoi ? », ai-je grommelé, mi-étonné, mi-irrité. « De la scène », m'a-t-elle répondu, comme si cela allait de soi. « La scène ? », me suis-je demandé, perplexe, sans oser exiger plus de précisions.

Et la scène a fini par se dérouler sous mes yeux. Tandis que le fantôme de Wando venait rôder parmi nous, les dames, qui s'étaient délestées de leur petite culotte en toute discrétion, ont commencé à agiter leurs attributs de coton légers et colorés au-dessus de leur tête, tout en se dandinant et en reprenant en chœur les immortelles paroles de la chanson de Wando. Oserais-je dire que, faute d'être du meilleur goût, cette scène avait de quoi émouvoir en faisant s'agiter, tel un Sacré-cœur en bouteille sur lequel tombe la neige, le souvenir de ce qui avait dû être de grands moments de jeunesse pas toujours sages. Bref, la fête du coq de la vingt-cinquième heure s'était transformée pour quelques minutes en fête des poulettes d'une première heure depuis longtemps évanouie.

Accessoirement, l'heure légale a, elle aussi, changé et quatre heures nous séparent désormais, pour quelques semaines, du cœur de la vieille Europe.

(1) De service.
(2) Je n'ai toujours pas reçu mes photos.

25 février 2012

Échanges entre le Brésil et la paire Chine États-Unis : les lignes bougent


Au mois de janvier, pour la première fois depuis deux ans, les échanges commerciaux entre le Brésil et les États-Unis ont dépassé les échanges entre le Brésil et la Chine : 14,58% contre 14,14% du total. Et comment explique-t-on ce retournement ? Nul miracle économique côté américain, mais tout bêtement une augmentation (+31%) des exportations du Brésil vers le « grand frère » nord-américain – tu parles d'un grand frère ! – et une diminution (- 2,6%) des exportations du Brésil vers la Chine. Et de quoi sont-ils si gourmands les Étasuniens ? De produits semi-manufacturés dérivés du fer et d'acier charbon et de pétrole, pardi ! Les économies d'énergie ne sont toujours pas à l'ordre du jour. Et d'autres sources se tarissent, soubresauts géopolitiques obligent.

Photo (c) PixeLuz / Francis Juif

22 février 2012

Carnaval 2012 : les classements

On aura donc vécu un dépouillement inédit à São Paulo. Alors que celui-ci n'était pas très loin de s'achever, un homme s'est jeté sur des paquets de notes et les a emportés, rendant impossible leur prise en compte. Et cela a fini avec l'incendie de deux chars, une confusion générale, l'arrestation de cinq hommes. Après quelques heures de pourparlers entre patrons des écoles de samba, Mocidade Alegre a été déclarée champion 2012. Mais la Jeunesse n'ayant pas le cœur à la fête, celle-ci a été annulée, rompant avec le rituel habituel.

On aura entendu, suite à ces violences, qui auraient été selon la police orchestrées, des commentaires à n'en plus finir, comme si la Terre avait été tout près de s'arrêter de tourner. On aura entendu notamment les opposants au carnaval de service reprendre leur rengaine et, ma foi, tout dans les heures chaudes de la journée semblait leur donner raison. Mais entre l'adoration et la détestation, n'y a-t-il pas la place pour une opinion plus mesurée ? Sans doute pas, tant le Carnaval déchaîne les passions. Comme l'écrivait, samedi dernier, l'ami Chaudanne dans le cahier Pensar de notre gazette locale : « Le carnaval est un art total. Et le carnaval brésilien est, par excellence, le carnaval de tous les carnavals ». Et donc la passion des passions.

Malgré tout, puisqu'il s'agit d'un art, faut-il qu'on en fasse un championnat au même titre que le football, cette autre passion brésilienne ? Depuis hier, le carnaval s'est rapproché un peu plus du football en faisant jouer de la pire des espèces ses torcidas organisées, en ayant recours à la provocation et à la violence, en roulant dans le caniveau. Cela nous annonce-t-il pour les années qui viennent mort d'homme ?

« L'opéra de la rue », pour reprendre encore les propos de Chaudanne, a-t-il besoin d'être noté ? Une école de samba a-t-elle besoin d'être déclarée championne ? Certainement pas ! Tant que tout se passait dans un esprit bon enfant, y compris les arrangements en coulisse, on pouvait s'en amuser et puis l'oublier dès le lendemain. L'incident d'hier nous montre non seulement à quel point tout est, par les temps qui courent, rabaissé à une compétition mais aussi que tous les moyens sont bons pour triompher et cracher son mépris à la face des concurrents.

À Rio de Janeiro, les choses se sont passées plus tranquillement et c'est Unidos da Tijuca qui l'a emporté, avec 299,9 points sur 300 possibles, un petit dixième perdu pour nous rappeler que la perfection n'est pas de ce monde. Viennent ensuite Salgueiro et Vila Isabel.

Et puisque je vous écris depuis Vitória, je ne manquerai pas de rendre hommage à Boa Vista, champion 2012.

D'un autre carnaval - Photo (c) PixeLuz / Francis Juif

21 février 2012

ArcelorMittal, tentative de comparaison entre les sites de Florange et Tubarão


Depuis hier, lundi 20 février, entre 100 et 200 métallurgistes ont investi les locaux de la direction de l'usine ArcelorMittal de Florange en Moselle. Pour les syndicats, la décision de la direction de ne pas remettre en route la filière liquide à Florange annonce une « mort programmée du site », où travaillent environ 5.000 personnes, dont 3.000 en CDI. Florange serait donc une énième illustration de délocalisations qui ne disent pas toujours leur nom. On connaît la chanson : les délocalisations seraient justifiées par un manque de compétitivité dû à des salaires et des charges trop élevés. Qu'en est-il au juste ?

Ici, sur la presqu'île du Tubarão dans le grand Vitória, est installé un des plus grands sites de la multinationale ArcelorMittal, présente dans 60 pays. De l'entrée du site à son port privé, il y a douze kilomètres, parsemés de bâtiments administratifs et techniques et, bien sûr, de hauts-fourneaux. Sur le site, travaillent un peu moins de 4.600 personnes, soit de ArcelorMittal, soit d'entreprises sous-traitantes.

Quels sont les salaires des employés de ArcelorMittal ? Le salaire fixe plancher est fixé, depuis la grève de novembre 2011 où les métallurgistes ont obtenu une augmentation de 8% (soit 1,5% de plus que l'inflation officielle), à environ 1.800 reais, auquel il faut ajouter, pour les ouvriers, 400 ou 600 reais, selon le type d'horaires, « quatre huit » ou « deux douze ». Les employés bénéficient du 13ème mois et reçoivent chaque année une prime de participation aux résultats. Grosso modo, le revenu minimum, ramené à une base mensuelle, s'élève à l'équivalent de 1.200 euros. En outre, ArcelorMittal rembourse 97% des frais de transport collectif et prend en charge la restauration sur le site et le plan d'assurance santé privé assuré par Unimed, qui a la réputation d'être le meilleur du Brésil. Pour les cadres, brésiliens comme expatriés, les rémunérations sont supérieures à celles de leurs homologues français, et ce d'autant plus que la position dans la hiérarchie est élevée.

Le nombre d'heures de travail maximum est de 44 par semaine, heures supplémentaires non comprises. Cependant, il varie considérablement selon les métiers. Ainsi, la convention collective qui s'applique aux personnes qui saisissent les données qui alimentent le centre de traitement informatique limite à 30 heures la durée hebdomadaire de travail. Les congés sont, au minimum, de quatre semaines par année, hors jours fériés.

Par conséquent, si les salaires mensuels les plus bas ne sont pas très différents de ceux pratiqués en Moselle, le nombre d'heures travaillées semble en revanche plus conséquent. De plus, la comparaison des salaires est biaisée par la forte valorisation du real. Autrement dit, le niveau de vie permis avec 1.200 euros est inférieur au Brésil à ce qu'il est en France. Rappelons, par exemple, qu'une automobile coûte au Brésil près de deux fois ce qu'elle coûte en France.

Ces informations reposent notamment sur le témoignage de personnes travaillant chez ArcelorMittal, ainsi que sur des documents publics. Manque une donnée importante, celle de la productivité. Aux dires d'un ami, cadre sur le site, elle serait l'une des plus élevées du groupe. Est-ce l'effet de l'ufanismo ou est-ce fondé ? Je n'ai pas pu le vérifier.

Malgré les zones d'ombre, il me semble que l'on peut affirmer, sans risque de se tromper, que le choix d'implantation des sites du groupe ne repose pas uniquement sur une priorité donnée aux sites ayant les coûts les plus bas. En France, les articles de presse ayant trait aux délocalisations ne fouillent guère les données micro-économiques et se contentent généralement de reprendre l'idée reçue selon laquelle les délocalisations s'expliqueraient uniquement par un coût de la main d’œuvre et des charges moins élevé. À vrai dire, cela n'est pas étonnant de la part de groupes de la presse commerciale aux mains d'intérêts privés, dont l'objectif premier est de faire pression sur l'opinion publique afin qu'elle admette la nécessité de faire baisser les salaires et les charges patronales. À nous d'exiger des informations de qualité et de privilégier les très rares médias indépendants.
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