15 juillet 2014

Les BRICS ont leur banque, Dilma saura-t-elle regagner du crédit ?

Quatre hommes et une femme. Un Européen, un Africain, une Latino non indienne, un Indien, un Chinois. Ce sont les représentants actuels des BRICS (Brésil, Russie, Inde, Chine, Afrique du Sud) réunis actuellement au Brésil et qui viennent de décider la création d'une banque développement ayant pour objectif non seulement d'être au service des pays fondateurs, mais aussi d'autres pays émergents. Pas aujourd'hui véritablement une alternative au FMI ou à la Banque mondiale, mais qui annonce peut-être d'autres structures dans le futur, ayant des ambitions plus larges.

Le siège sera à Shanghai, la présidence sera tournante. Pour commencer, l'Inde prend en main les rênes, le Brésil la suivra dans cinq ans. À terme, il se pourrait aussi que ces pays décident de se passer du dollar et de l'euro pour une part de leurs relations commerciales internes au groupe. Ironie de l'histoire, l'acronyme BRIC (qui a précédé BRICS) a été créé en 2001 par Jim O'Neill, économiste de la banque d'investissement Goldman Sachs. C'était à un moment où Wall Street et la City faisaient assaut d'amabilités à l'égard des pays émergents, ne cessaient de louer leurs dirigeants dans la presse à leur service (Financial Times, The Economist, Wall Street Journal), reprochaient aux dirigeants des pays riches de ne pas suivre leur exemple. Aujourd'hui l'amour n'est plus à l'ordre du jour et le désamour est même consommé. Ces changements d'humeur peuvent ne pas paraître toujours très clairs, mais nous pouvons être certains qu'ils sont directement liés aux intérêts de l'oligarchie qui gouverne dans une large mesure notre petite planète.

Une des conséquences de ce retournement se traduit actuellement au Brésil par la campagne de presse orchestrée contre Dilma, avec pour objectif d'empêcher sa réélection en octobre prochain. Alors que pendant huit ans, Lula a bénéficié d'un pacte de non agression de la part d'une partie de la bourgeoisie et en particulier des entrepreneurs, Dilma ne connaît qu'un désaveu croissant à mesure qu'approche l'élection. Et ce d'autant plus significativement qu'elle ne fait que poursuivre les grands axes de la politique de son prédécesseur. Pour abattre la présidente, tout est bon, les fausses informations, l'intox permanente, la confusion des idées émises par l'opposition afin de noyer son véritable projet, l'appel à la peur... La Coupe du monde a été l'objet de tous les fantasmes, ces dernières semaines. L'opposition (surtout de droite) annonçait une catastrophe qui aurait été à mettre sur le compte du gouvernement. Maintenant qu'elle ne peut nier que tout s'est bien passé, et même au-delà des espérances, ce n'est en rien à mettre au crédit du gouvernement mais uniquement à celui du secteur privé !

À force, les messages produits par les grandes chaînes de télévision et les journaux, tous sous le contrôle de grands groupes ou d'églises évangéliques, finissent par passer et faire douter une partie de ceux qui ont voté pour la candidate du PT il y a 4 ans. Au point qu'il est impossible aujourd'hui de faire un pronostic. Il y a quelques années, cette même presse avait réussi à retourner l'opinion publique en quelques jours, avant un référendum sur la vente libre des armes à feu : la vente libre avait été maintenue, contre toute attente. C'est une leçon qu'a retenu la droite et son candidat Aécio Neves. L'enjeu est certes différent, mais la bascule pourrait tout aussi bien fonctionner ces prochaines semaines.

09 mai 2014

Aéroports du Brésil : ça bat de l'aile

Alors qu'approche le lancement de la Copa (le 12 juin), les critiques des Brésiliens – mais surtout de la presse – sur les retards de la rénovation des aéroports redoublent. Que vont penser les touristes étrangers qui vont débarquer au Brésil au mois de juin, s'interrogent-ils. Ou font-ils semblant de se demander, car, à dire vrai, cette campagne de presse vise en premier lieu à discréditer un peu plus le gouvernement actuel, Dilma en tête, alors que dans quelques mois auront lieu notamment les élections présidentielles. Depuis plusieurs mois, les propriétaires des journaux et des chaînes de télévision ne ménagent pas leurs efforts pour critiquer le PT et ses leaders, ministres et présidente en tête, en utilisant en premier lieu tout ce qui touche de près ou de loin à la Coupe du monde, sujet particulièrement sensible dans un pays comme le Brésil, où le football est vécue comme une religion.

Et s'il est vrai que les faits pourraient donner à première vue raison aux médias brésiliens, il ne faudrait toutefois pas oublier que la situation n'aurait pas été différente avec un autre gouvernement sous la botte d'un autre parti – le PSDB de José Serra et Aécio Neves, par exemple. En effet, le manque de planification, l'indolence, l'incompétence et la corruption sont parmi les qualités les mieux partagées par les Brésiliens, des qualités qui, soit dit en passant, gagnent aussi du terrain dans nombre de pays d'Europe, au premier rang desquels la France.

Mais revenons à nos avions. On me rapportait ce matin les propos d'une Brésilienne qui, rentrant de Miami où elle était allée faire ses courses, aurait éprouvé de la honte en (re)découvrant l'état de l'aéroport de Guarulhos (São Paulo, pour les lecteurs qui ne connaîtraient pas). Cette pauvre dame aurait ajouté une tirade sur la déception que ressentiraient bientôt les supporteurs étrangers arrivant en hordes échevelées pour soutenir leur équipe. Mais seront-ils déçus ces touristes ? Qu'on me permette d'en douter, pour plusieurs raisons. La première est qu'ils vont venir avec d'autres idées en tête que de prêter attention aux aéroports. La seconde est que s'ils y prêtent attention, ils ne seront pour la plupart guère surpris par leur état. En effet, quelle est l'image que ces étrangers ont du Brésil à l'heure actuelle ? Les préjugés ayant la peau dure, même si le Brésil a gagné ses galons de puissance émergente, restent dans la tête de beaucoup les clichés que l'on associe aux pays du tiers-monde. Par conséquent, le mauvais état des aéroports ne viendra que renforcer ses préjugés, un point c'est tout.

Cela étant dit – salut Raymond –, les Brésiliens ont-ils raison de se plaindre ? Sans doute oui, car le Brésil est suffisamment riche et développé pour bénéficier d'infrastructures de qualité. Mais tant que manquera la volonté politique – et ce que j'ai déjà souligné plus haut – il en restera ainsi. Je n'en dirai pas plus, par peur de me répéter. Et aussi parce que cela me fatigue !

Photo : Francis Juif

30 avril 2014

Les cent ans de Dorival Caymmi

Il y a cent ans aujourd'hui naissait Dorival Caymmi. Le lendemain, 1er mai, date prédestinée puisque pas encore consacrée, il se remettait du travail de parturiente de sa mère bahianaise. Y a-t-il meilleure manière de se reposer que de se reposer du travail des autres ? Sous le signe de la légendaire paresse bahianaise, le destin de Dorival était tout tracé. Et c'est ainsi qu'en 93 ans de vie, Dorival Caymmi n'a écrit qu'un peu plus d'une centaine de chansons. Mais quantité faisant rarement bon ménage avec qualité, cette faible production constitue sans doute une condition nécessaire sinon suffisante pour expliquer pourquoi presque toutes les chansons du maître sont devenues des classiques de la chanson brésilienne, des standards dit-on ailleurs, repris et réenregistrés par des centaines d'interprètes de toutes les générations.

Le plus étonnant est la lenteur avec laquelle le maître a écrit certains de ses joyaux. Au point que, selon Danilo, l'un des enfants de Dorival, on dit qu'à Bahia il y a trois vitesses, le lent, le très lent et le Dorival Caymmi. Étonnant car si l'on prête attention aux textes, l'on remarquera à chaque fois leur extrême simplicité, comme s'il avait fallu chaque fois laissé du temps au temps pour ne garder d'une idée que la substantifique moelle, en l’occurrence une accumulation de clichés (la jeune et jolie mulâtresse, la plage, les charmes et les pièges de la mer, les pêcheurs et leurs filets, le samba et la cachaça, etc.), dits avec les mots les plus simples, que l'on ne pardonnerait pas à tant d'autres chanteurs. Qu'on en juge avec la chanson Maricotinha qui lui a pris plusieurs années :
Se fizer bom tempo amanhã, eu vou,
Mas se por exemplo chover, não vou.

Ce qui fait la différence tient peut-être au personnage de Dorival Caymmi, sa corpulence, la rondeur de son visage, la chaleur de sa voix, un personnage tout droit sorti des romans de Jorge Amado, dont il était l'ami et avec qui il a un peu travaillé. Et même si certaines reprises de ses chansons sont de bonne facture, rien ne vaut les interprétations originales. Seul Dorival Caymmi donne à ses textes la profondeur qui touche sinon à la vérité, du moins à la sincérité. Une sincérité qui n'est, d'ailleurs, pas forcément dénuée de roublardise, car, ne l'oublions pas, nous sommes au Brésil, et même au cœur du Brésil, cet État de Bahia qui concentre à la fois toutes les beautés et toutes les misères. Inutile d'en dire plus car je risquerai d'accumuler à mon tour les clichés, ce que l'on ne me pardonnerait pas.

Maintenant que j'ai fait l'éloge du maître, il me faut poser la question qui fâche : que reste-t-il vraiment des chansons de Dorival ? Cela revient à se poser une autre question : que reste-t-il du Brésil chanté par notre héraut ? Au fond, ce Brésil était celui des années trente, même si Dorival a composé et écrit toute sa vie. Un Brésil un peu pétrifié, mythifié. Nous sommes loin des réalités d'aujourd'hui. Les jeunes et jolies mulâtresses se font rares maintenant que l'alimentation est pour une large part industrielle, les plages sont envahies de marchands ambulants et largement polluées, les pêcheurs ramènent chaque fois moins de poissons dans leurs filets, le samba a accouché d'une infinité de sous-genres pas toujours du meilleur effet...

Quoi qu'il en soit, compte tenu de leur simplicité, je conseille les textes de Dorival Caymmi aux élèves débutant l'étude de la langue brésilienne. Outre qu'ils reconnaîtront facilement le vocabulaire, ils se plongeront dans le Brésil d'autrefois et feront d'une pierre deux coups en travaillant langue et ethnographie historique.


28 avril 2014

Meu país tropical, expo de Heidi Liebermann au MAES

D'elle, Rubem Braga a écrit : « Nous sentons que l'art lui permet de respirer ; si elle ne savait pas se raconter ainsi, avec ces symboles inquiétants, mais structurés à l'intérieur d'un cadre net, où ne serait-elle pas entraînée au risque de sombrer emportée dans les tourbillons de ses visions intérieures ? Heidi lutte, se sauve et nous offre une réponse pleine d'émotions et de beauté. »

J'ignore quand Rubem Braga a écrit cela et à quelle occasion, je n'ai pas eu l'occasion de le demander à Heidi dont j'ai fait la connaissance ces derniers jours, à l'occasion du vernissage de sa dernière exposition, intitulée Meu país tropical. Mais compte tenu que Rubem Braga s'est définitivement éloigné de l'Espírito Santo il y a déjà longtemps (1990), j'en viens à regretter de ne pas avoir connu Heidi plus tôt, tant son travail est chargé d'une puissance indispensable, loin des dimensions anecdotiques que revêt la plus grande part des productions accrochées dans les musées et galeries actuels.

Avec Heidi, il y a non seulement la dimension intime de son pays tropical, sa vision du Brésil, mais il y a surtout l'universalisme de son regard subjectif, ce que réellement elle parvient à partager, qui permet de nous toucher au point de provoquer parfois des réactions virulentes, comme avait su le faire aussi son aïeul Max Liebermann dans l'Allemagne inflexible du 19ème siècle et du début du 20ème siècle.

Née à Hambourg pendant la guerre, elle s'est installée au Brésil en 1974, où elle est restée de manière permanente jusqu'en 1990. Depuis, elle se partage entre Hambourg et Barra do Jucu, dans la périphérie de Vitória. Cette double appartenance fonde un double regard qui légitime son discours, car l'on peut parler au propre de discours, la plupart des œuvres exposées, tableaux et installations, nous racontant des histoires, non seulement en images, à la manière de bandes dessinées dont elles empruntent parfois ligne et palette claires, mais aussi en portugais et en allemand quand elles recourent à l'alphabet, aux mots, aux phrases, aux vers, créations et citations mêlées.

Un des tableaux les plus subtils confronte à mon sens deux visions de « pays tropicaux », le Brésil de ces quatre dernières décennies et l'Italie de son enfance. L'Italie ? Pour les Brésiliens, surtout les Capixabas d'ascendance italienne, généralement originaires du nord de l'Italie, c'est incompréhensible, l'Italie étant pour eux synonyme de froid et de blondeurs, les trop fameuses blondeurs vénitiennes. Mais pour nous Européens qui dans notre enfance passions les vacances d'été en Italie, celle-ci était justement synonyme de chaleur, de peaux brunes, de plages, de gelati, de cris, voire même de misère pour peu qu'on s'approchait ou dépassait Naples. L'Italie était notre pays tropical à la petite semaine. Ce tableau, c'était donc en quelque sorte pour moi ! J'espère avoir l'occasion d'en reparler avec Heidi dans le futur...

Outre l'Italie qui s'invite, il y a aussi les États-Unis, à travers symboles (les mickeys, notamment) et couleurs flashy du pop art, qui ont marqué de manière commune l'Allemagne occupée et le Brésil sous tutelle. Cette présence esthétique nord-américaine sous-tend une subtile dimension politique – ce que Heidi m'a confirmé –, une dimension fortement présente dans ce qu'elle donne à voir du syncrétisme brésilien ou de la violence au quotidien, entre autres.

Shalom / Heidi Liebermann  - Photo : Francis Juif


La religion étant omniprésente au Brésil, il eut été difficile de ne pas aborder ce thème. Une salle est consacrée à une installation qui confronte dos à un mur les représentations du syncrétisme brésilien, subverties par un regard qui n'est pas dupe de ses superficialités, à ce qui en face compte réellement pour l'artiste qui puise dans l'histoire familiale, celle d'une famille juive convertie au protestantisme au 19ème siècle. Un tapis rouge mène d'un mur à l'autre, du mur des lamentations locales, ornées de croyances à deux sous et de pacotilles , qui de facto ne s'imposent en rien ou presque aux propres Brésiliens, comme le montrent au quotidien leurs pratiques se moquant bien des commandements des composantes de leur chaudron religieux, au mur opposé où est posée sinon la seule question religieuse qui vaille, du moins celle qui prime aujourd'hui et qui touche à l'universel : l'impératif de paix entre les peuples de l'étoile de David et du croissant.

L'exposition est à visiter jusqu'au 12 juillet au MAES.

Et vous pouvez tout savoir ou presque du travail de Heidi sur son blog en cliquant ici.

20 avril 2014

La ponctualité, une qualité très brésilienne

Je me suis réveillé ce matin avec un texte en train de s'écrire. Le titre en était le titre de ce billet. Un raisonnement faisait et refaisait le tour de mon cerveau encore embrumé. Il y était question des prétendus retards de livraison des stades de la Coupe du monde – de football, je le précise pour les étourdis. Bien entendu, ce qu'on pouvait lire sur le sujet ici et là était faux, archi-faux et clairement le produit d'esprits mal-intentionnés. Aussi calomnieux que la grossière fabrication d'un article prétendument écrit par un journaliste danois qui, après un séjour de deux mois et demi au Brésil, aurait renoncé à couvrir la Copa, convaincu que la police de Fortaleza assassinait les enfants des rues pour nettoyer la ville avant l'arrivée de milliers de touristes étrangers attendus en juin et juillet.

Il s'avère que le journaliste danois qui racontait qu'on mangeait les petits enfants n'était autre qu'un Brésilien, un de ces nombreux activistes qui utilisent les réseaux sociaux pour discréditer le Brésil gouverné par le PT, n'hésitant pas à charger la barque au-delà du raisonnable. Mais comme chacun sait, plus c'est gros, plus ça passe... C'est peut-être la raison pour laquelle mon cerveau s'est mis ce matin à écrire ce billet, pour rétablir certaines vérités, pour rappeler notamment que si les Brésiliens ne sont pas aussi ponctuels que les Singapouriens, ils le sont tout autant que les Français.

J'étais hier invité chez Anderson dont on fêtait l'anniversaire. L'unique Français invité, en dehors de moi, est le seul arrivé en retard. Une heure de demie de retard.

Et puisque je parle de Anderson, bassiste et amateur de musiques du monde, je profite de cet article pour faire un peu de publicité à la chanteuse cap-verdienne Mayra Andrade, dont le dernier disque, Lovely Difficult, s'écoute sans difficulté et avec plaisir, Mayra qui au Brésil a, entre autres, collaboré avec Mariana Aydar.

De fil en aiguille, je reviens aussi à vendredi, premier jour du festival de jazz et blues de Manguinhos (à une dizaine de km de Vitoria). Nana Vasconcelos était programmé à 20h30, il a commencé son concert à 20h30. Décidément, les Brésiliens sont ponctuels. En revanche, l'immense majorité du public n'avait rien à faire de la musique offerte par Nana Vasconcelos, lui tournant le dos pour mieux bavarder entre copains, au point de produire plus de bruit que les colonnes d'amplis installés sur la scène. Car si les Brésiliens sont ponctuels, ils ne sont en revanche guère intéressés par la musique. Encore un cliché qu'il fallait battre en brèche. Mais ceci est une autre histoire, sur laquelle il faudra revenir.

07 avril 2014

Elles l'ont bien cherché

C'est une histoire en trois épisodes. Une histoire vraie.

D'abord, c'est la divulgation par un institut d'études économiques (IPEA) d'un sondage qui révèle que près des deux tiers des Brésiliens, hommes et femmes confondus, trouvent que les femmes incitent au viol lorsqu'elles ne sont pas suffisamment vêtues. Du côté des médias, du gouvernement et notamment de la présidence, c'est la stupeur ! À moins de trois mois du début de la Coupe du monde (de football, je le rappelle pour les lecteurs distraits) au Brésil et avec l'afflux de journalistes étrangers qui a déjà commencé, ça fait mauvais effet.

Deuxième épisode, une dizaine de jours plus tard, l'IPEA annonce que ce résultat était tout faux et tente de nous donner des explications sur cette lourde erreur. Ouf, nous pouvons respirer, l'image du Brésil est sauve. Les Brésiliens ont certes bien quelques petits défauts – ils ont du retard à livrer leurs stades de football pour la Coupe, par exemple – mais, non, les Brésiliens ne sont pas plus machistes que les Suédois ou les Coréens.

Troisième temps, personne au Brésil ne croit aux explications données par l'institut en question. Et d'ironiser : si cette étude est totalement fausse, comment se fier à toutes celles qui l'ont précédée, sur les sujets les plus divers ? En effet ! Qui disait il y a déjà longtemps que le Brésil n'était pas un pays sérieux ? La réponse a fait l'objet d'un article de ce blog, il y a déjà longtemps, elle aussi...

09 mars 2014

Le Brésil, société guerrière ?

En lisant aujourd'hui une interview de Bertrand Badie dans Mediapart, à propos de l'évolution des guerres, qui seraient selon lui « sans destin ni fonction », je me suis demandé si sa réponse à une question – Les sociétés guerrières que vous décrivez ne rendent-elles pas les conflits beaucoup plus difficiles à arrêter, puisque ces sociétés protègent et entretiennent ceux qui font la guerre ? – ne nous parlait pas aussi, curieusement, du Brésil, alors qu'a priori il est plutôt question des conflits qui touchent des pays comme la République centrafricaine, le Mali, la Somalie. Voici la réponse : 

« Oui, parce qu’une société guerrière, c’est un fait social total, comme disait la grande théorie sociologique. La guerre englobe tout : l’économie, le crime, mais aussi l’éducation, la religion, la protection sociale – combien d’individus dans les pays du Sud n’ont que la guerre comme ressource pour survivre, ce qui peut paraître paradoxal mais s’avère de plus en plus courant ? La société guerrière existe aussi dans la durée : nombre de conflits durent fort longtemps, couvrant des générations entières qui n’ont jamais connu la paix et c’est ainsi que, peu à peu, une société se transforme en espace guerrier. Enfin, la société guerrière crée une culture guerrière : les individus se définissent les uns par rapport aux autres non pas dans un rapport de coexistence mais d’affrontement quasi permanent et total. Cela aboutit à ces éléments si importants dans les sociétés guerrières que sont les milices, les chefs ou les « seigneurs » de guerre, toutes formes d’autorité qui dérogent complètement à la logique de l’État et de la hiérarchie politique classique.

« La grande question qui se pose est donc de savoir ce qu’il convient de faire quand une société devient guerrière et comment arrêter le processus. Car les acteurs qui s’imposent dans ces circonstances, les pratiques qui s’instituent et les jeux qui se dessinent, aspirent évidemment à la permanence. Cela aboutit parfois à un point où négocier peut paraître contre-productif. Un « seigneur de la guerre » qui négocie la paix risque de perdre son autorité et tous les acquis liés à sa fonction. La négociation devient infiniment plus difficile que dans une guerre classique où s’opposent deux États qui, à un moment donné, réaliseront qu’il est bon pour eux d’arrêter l’affrontement et de passer à une solution politique. Soit parce qu’un de ces États a le sentiment qu’il va perdre en continuant à faire la guerre, ou au contraire qu’il obtient l’avantage optimal qui lui permet de négocier en position de force. Tout ce langage bien connu de la diplomatie classique n’est pas transposable aux nouveaux conflits. »

Ce que j'ai souligné ici trouve un étrange écho à propos du Brésil. Car, enfin, comment expliquer que la violence ne cesse d'y prospérer ? Cela reste pour moi un mystère, car si des faits objectifs comme les inégalités sociales sont clairement une des causes de cette violence, cela n'explique pas entièrement la violence. D'autres pays, qui connaissent les mêmes inégalités, ne produisent pas un tel niveau de violence.

Le Brésil est un pays où des territoires entiers – les enclaves que sont, par exemple, les favelas – sont le lieu de conflits incessants qui durent bien depuis des générations, conflits qui opposent des milices et des caïds du trafic de drogue, les uns et les autres imposant leurs lois aux populations de ces territoires. Là, c'est aussi, comme le dit Bertrand Badie, une société guerrière créant une culture guerrière, utilisant des médias comme YouTube pour se mettre en scène et diffuser ses propres messages, en compétition avec les télévisions classiques.

Enfin, il n'y a pas de doute que, dans les enclaves dont nous parlons, les formes d'autorité qui prévalent dérogent à la logique de l’État et de la hiérarchie politique classique. À la fin de l'interview, il est question de savoir quelles seraient les alternatives aux interventions actuelles, comme celles de la France en Afrique, « qui ne fonctionnent pas ». Bertrand Badie est lucide, il n'en voit pas pour l'instant. Je peux ajouter, revenant au Brésil, que je n'en vois pas non plus concernant la violence y régnant. Il me semble que dans cinquante ans la même violence continuera à prévaloir, quelles que soient les politiques employées. Et c'est plutôt désespérant.

27 février 2014

Il ne s'agit pas de se rouler une pelle

Depuis un certain temps, en fait un incertain temps, il semble devenu de bon ton de se faire prendre en photo en train de sceller un selinho, un bisou superficiel où l'on se contente d'effleurer les lèvres l'un de l'autre, une mode plus marquée encore lorsque les deux protagonistes sont du même sexe. Depuis quelques mois, voire plus, depuis que cette mode a pris, relancée par une comédienne d'âge respectable, Hebe Camargo, même le quotidien Folha de São Paulo, qui se prétend au service du Brésil, ne cesse de nous offrir des selinhos à gogo.

Se coller les lèvres, sans ouvrir la bouche, sans rouler une pelle, serait devenu un acte politique face aux attaques des députés évangéliques, Marco Feliciano en tête, contre l'homosexualité. Ce qui explique sans doute pourquoi notre journal au service du Brésil nous livre chaque jour son selinho... Dans les journaux britanniques, les plus vendus en tout cas, la deuxième page était – est encore ? – consacrée à une photo de nu, féminin, exclusivement féminin. Acte politique, qui ne disait pas son nom, qui voulait marquer la supériorité du genre masculin sur le genre féminin ?

On se perd en conjectures – non, ce n'est pas un gros mot ! En revanche, l'origine de selinho est tout à fait claire : diminutif de selo, qui signifie sceau, mais aussi timbre postal. Pouvoir de la métaphore.

D'ailleurs, d'Ouganda par exemple, on se rend compte à consulter les journaux, en ligne en première ligne, que les affaires sexuelles occupent beaucoup ces temps-ci au point de devenir publiques et donc politiques. Que l'interdiction de l'homosexualité ou de la fellation par tel ou tel président, démocratiquement élu ou pas, pourrait presque se transformer en casus belli. Ne peut-on pas laisser les Ougandais décider eux-mêmes ? Faut-il rappeler qu'il n'y a pas si longtemps des cantons suisses refusaient le droit de vote aux femmes. Quel rapport ? C'est à chaque peuple de faire évoluer sa mentalité et ses pratiques, au rythme où il le souhaitera, mon bon monsieur, ma bonne dame. Le contraire ne peut être que contre-productif, nous dit Trissa Traoré, vice-président de la Fédération internationale des droits de l'homme

Mais revenons un instant aux baisers, soit dit en passant moins universels qu'il n'y paraît, si le selinho peut se traduire sans grand dommage en français par bisou, il semble qu'il n'y ait pas en portugais, du moins au Brésil, d'expression équivalente à rouler une pelle. Nous nous contentons du quasi anatomique beijo de lingua ou linguão.

Cette semaine, une affaire a secoué les réseaux sociaux brésiliens, sur Face comme on dit ici. Un numéro de France Football titrant Peur sur le Mondial a servi de caution douteuse aux activistes brésiliens de droite pour tenter de faire porter la responsabilité de tous les problèmes du Brésil à Lula, Dilma et plus généralement au PT. À partir des articles de la vénérable revue française, les auteurs de ce fake ont établi une liste de griefs, certains réels, d'autres de grossières exagérations et des inventions. Le plus drôle, c'est que certains lecteurs brésiliens lisant cela s'en prennent aux Français dans leurs commentaires, rappelant en premier lieu qu'ils puent, qu'ils jouent au football comme des pieds nickelés ou encore qu'ils ne sortiront pas vivants de la crise que connaît l'Europe. Encore heureux qu'ils ne savent pas que les Français qui se roulent des pelles, c'est une horreur !

13 février 2014

Chaleurs

Il fait chaud. Quoi de plus normal au Brésil en été ? Rien à mon humble avis, mais les journaux locaux nous disent qu'il fait anormalement chaud et que cela explique les pannes géantes d'électricité comme la surcharge minuscule des climatisations en entreprise qui oblige à fermer des agences bancaires ou des sites industriels.

Ailleurs on nous dit aussi qu'il fait chaud à Sochi. Ce n'est, semble-t-il, une surprise que pour ceux qui se refusaient d'ouvrir les yeux. Claquer 15 milliards d'euros ou même plus modestement de dollars pour organiser des Jeux à la con, c'est bien un symptôme de notre monde actuel. On voit toujours plus grand, comme s'il n'y avait pas de limite. Et il est vrai qu'il n'y a pas de limite à la folie humaine. Qu'a-t-on besoin, en effet, d'investir autant dans des infrastructures qui n'auront pas ou peu d'utilité dans le futur, alors qu'il suffirait d'organiser des jeux (en minuscule) sympas à la faveur d'installations existantes pour faire plaisir aux amateurs, dont je ne suis pas, il me faut le reconnaître.

Cette même folie des grandeurs affecte déjà le Brésil qui va bientôt accueillir la Coupe du monde de football et Rio qui accueillera en 2016 les Jeux (en majuscule, hélas) olympiques. D'ores et déjà les gouvernements russes et brésiliens font match nul quant à la sécurité : chaque pays mobilise(ra) 100.000 policiers et soldats !

Chaleurs aussi pour les organisateurs de la Copa.

À quelques semaines du début des tournoi et spectacle planétaires, tous les stades sont loin d'être prêts. C'est Curitiba qui semble tenir le pompon puisque certains envisagent un plan B, ce que dément Blatter qui garde son sang froid aujourd'hui dans une interview réalisée par mail, une spécialité, soit dit en passant, de la Folha de São Paulo. En tout cas, notre brave Suisse y manie la langue de bois à merveille et cet exercice de haut style confirme si besoin était qu'il sera difficile à écarter lors de la prochaine élection interne à la FIFA.

Que Curitiba soit en retard est une surprise pour moi, tant on m'a souvent vanté la capitale du Paraná comme un modèle pour le Brésil entier. Mais je lis aujourd'hui que la gare routière n'y dispose pas même de toilettes ni de snack-bars (lanchonetes) ! Il va falloir que j'exige des explications de ceux qui m'auraient menti.

Chaleurs bancaires

Tout ça arrange bien une fois de plus le monde de la finance. On nous apprend aujourd'hui qu'une des principales banques brésiliennes, Banco do Brasil, a enregistré des profits records en 2013, à hauteur de 15,8 milliards de reais, soit environ 5 milliards d'euros. Un jour sans doute, les concentrations de richesse, dont les résultats de certaines banques sont des symptômes, finiront bien par déclencher d'autres chaleurs, celles de citoyens réduits à la nécessité de l'émeute. Ou bien ces citoyens finiront-ils par capituler sans conditions comme leurs représentants politiques, à l'image d'un Hollande plus fringant en Amérique qu'à la maison ?
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