28 avril 2013

Cuba si, Cuba no

Vu ce titre en caractères gras dans la presse locale : Cem prisioneiros aderem à greve de fome em Cuba. Cent prisonniers, que j'imagine politiques, entament donc une grève de la faim au pays des frères Castro. Intrigué que rien n'en ait transpiré dans la presse internationale, je lis l'article. Et là, surprise, il ne s'agit pas de contre-révolutionnaires cubains, mais des supposés combattants islamistes mis au cachot sans jugement depuis des années dans la base nord-américaine de Guantanamo, base qui certes se trouve sur le territoire cubain !

Et puisqu'il est question d'impérialisme yankee, je ne saurais que trop recommander le film O dia que durou 21 anos, qui jette une lumière crue sur l'implication des États-Unis dans le coup d'état qui a renversé João Goulart en 1964 et porté les militaires au pouvoir au Brésil, pour 21 ans, d'où le titre. Parmi les documents déclassifiés par les Américains et désormais accessibles à qui veut bien s'intéresser à la question, des enregistrements audio nous en disent assez sur l'état d'esprit et l'idéologie des Kennedy et Johnson, pour nous donner envie de tirer une fois de plus la chasse d'eau.

10 mars 2013

Mariana Aydar, cavaleira selvagem

Avant le concert, on se pose des questions. Ou pas. Je m'en posais, je me demandais comment serait reçue Mariana Aydar à Vitória. Une chanteuse qui passe très rarement à la télé. Même chose à la radio. J'étais curieux de voir et écouter Mariana, de la voir confrontée à la scène, au live, au public. Est-ce qu'elle tiendrait la route ?
Pendant le show – comme on dit ici, influence nord-américaine oblige –, des tas d'idées ont surgi, des phrases et même des paragraphes à reporter sur le papier. Ou l'écran. Et puis quelques bières plus loin, une nuit chargée des échos de la veille et même un déjeuner argentin plus tard, je me dis qu'il faut que je m'assoie un moment pour tenter d'écrire quelques lignes sur la dame et ses trois musiciens.
Donc, dans le désordre et de manière très incomplète, qu'ai-je encore envie de dire ? Qu'ai-je retenu alors que je digère mon pavé de bœuf de la pampa ? D'abord que j'ai aimé autrement plus que les mp3 que j'avais écoutés avant coup. Ce n'est pas vraiment une surprise, la musique ao vivo est toujours préférable à la musique en conserve. Quitte à ce que le concert soit un naufrage. Ce qui n'a pas été le cas hier soir, disons-le tout de suite.
Mariana, enceinte d'une petite Brisa et en forme et formes, n'a pas peur de montrer ses jambes et de s'en servir. Il faut bien commencer par quelques chose. Et ce quelque chose n'est pas rien. Avoir les pieds sur scène vaut bien avoir les pieds sur terre. Mariana les a. Et efficacement. Mariana est accompagnée d'un power rock trio, un guitariste habile du manche à tisser des mélodies dérivant de rythmes nordestins comme à s'aventurer aux confins psychédéliques à la Kevin Ayers – in memoriam du moment, dans mon panthéon intime –, Mariana soutenue par un bassiste construisant les fondations de toutes les chansons avec son compagnon batteur, l'un et l'autre puissants et subtils – ce qui n'est pas à la portée de toutes les sections rythmiques –, précis et sûrs. De cela tu as déduit, ô lecteur et auditeur des disques de Mariana, que les arrangements sur scène sont bien différents de ceux figés en studio, qui sont plus dans la tradition de la MPB et ont permis entre autres d'inviter Dominguinhos – très malade en ce moment, comme nous l'a dit Mariana – ou Leci Brandão.
Et le public ? Le théâtre, certes petit, du SESI était archi-bondé, avec quelques spectateurs debout dans les escaliers. Et divine surprise, une partie non négligeable du public reprenant les paroles de la Mariana comme si elle était une amie de longue date. Un public plutôt jeune – j'étais le plus vieux, quel privilège ! – et en majorité féminin – des filles incroyablement jolies dont je me demandais d'où elles sortaient, que je ne rencontre jamais en ville le jour.
Côté répertoire, Mariana a puisé dans les trois albums de son patrimoine. Ce qui est la moindre des choses. Des choses que je ne vais pas détailler. Simplement, je voudrais m'arrêter un peu sur un titre : Zé do Caroço. Composé par Leci Brandão, avec qui Mariana a enregistré dans son premier opus. Une Mariana mille fois meilleure du Zé do Caroço sur scène que en studio. Et l'on se prend à rêver ce qu'aurait donné la présence de la compositrice sur scène, tant l'une et l'autre se complètent, le phrasé pauliste de Mariana faisant un heureux hiatus – eh oui, le hiatus heureux existe ! – avec celui de la carioca Leci. Au point que je ne pouvais m'empêcher de songer à ces propos de Wanda Jakob, traductrice allemande de romancières brésiliennes contemporaines :
As estadias no exterior não são obrigatórias para tradutores, mas certamente ajudam. Pude observar a fala dos cariocas, as cadências, como e quando eles aplicam ironia, agressividade ou doçura. Isso não se encontra nos dicionários”
En un mot, poignant, ce Zé do Caroço dans la bouche et dans le cœur de Mariana, rendant justice à la qualité des paroles de Leci, un concentré de clichés cariocas, forgés dans la sincérité plutôt que dans la vérité vraie. Poignant, au point que, avouons-le, des larmes ont pointé au coin de mes yeux fatigués, expression d'une émotion irrépressible. Allez, je ne me retiens pas, voici les paroles de la chanson :

No serviço de auto-falante
Do morro do Pau da Bandeira
Quem avisa é o Zé do Caroço
Que amanhã vai fazer alvoroço
Alertando a favela inteira
Aí como eu queria que fosse em Mangueira
Que existisse outro Zé do Caroço
Pra falar de uma vez pra esse moço
Carnaval não é esse colosso
Nossa escola é raiz, é madeira
Mas é o Morro do Pau da Bandeira
De uma Vila Isabel verdadeira
E o Zé do Caroço trabalha
E o Zé do Caroço batalha
E que malha o preço da feira
E na hora que a televisão brasileira
Destrói toda gente com a sua novela
É que o Zé bota a boca no mundo
Ele faz um discurso profundo
Ele quer ver o bem da favela
Está nascendo um novo líder
No morro do Pau da Bandeira
Está nascendo um novo líder
No morro do Pau da Bandeira
No morro do Pau da Bandeira
No morro do Pau da Bandeira
Lelelelê Lelelelelelelelelê
Lelelelê Lelelelelelelelelê”

Cette chanson – tu le sais, lecteur connaisseur des choses du Brésil – a aussi été interprétée par Seu Jorge. Une interprétation différente mais tout aussi poignante. Et tu sais quoi, après Mariana, Seu Jorge l'a chantée deux heures plus tard sur une autre scène dans un autre quartier de Vitória. Après Mariana et son power trio, après Seu Jorge, il y avait encore hier soir le Barão Vermelho, groupe veuf de son Cazuza, sur une troisième scène, dans un autre quartier. Et dire qu'il y a de mauvaises langues pour se plaindre qu'il n'y a rien à se mettre dans les oreilles et les yeux à Vitória !

08 février 2013

Concentration capitalistique : la rue aussi

C'est le soir, nous sommes quelques amis attablés à la terrasse du botequim Caiana. S'arrête un vendeur ambulant de vidéos pirates. Tânia lui demande s'il a O Bom Lado da Vida. Il ne l'a pas. Quelques minutes plus tard, arrive un autre vendeur ambulant. Même question. Il laisse Tânia chercher dans le stock qu'il lui confie, le temps de démarcher d'autres clients. Le film de la belle Jennifer Lawrence n'est pas dans le tas, mais Voo retient l'attention de notre amie, qui a entendu parler d'un atterrissage acrobatique qui, selon elle, serait prétexte à nous en dire un peu plus sur la société américaine.

Le vendeur se lance : « Cinq reais pour un, dix reais pour trois ». Tânia repasse en revue la pile de DVD. Et hésite avec As Aventuras de Pi en main. Quelqu'un a vu les aventures de Piscine Molitor Patel et lui recommande chaudement. Va pour Pi ! Mais manque le troisième. Tânia insiste, elle voudrait tant passer un moment du « bon côté de la vie ». Le vendeur réfléchit deux secondes. Puis sort son portable. Appelle un collègue : « T'aurais pas O Bom Lado da Vida ? » Le collègue l'a en stock, il sera là dans cinq minutes. Ça, c'est du service !

Je l'ignorais, la ribambelle de garçons qui nous proposent toutes les cinq minutes des DVD travaillent pour le même boss. Ce qui fait qu'il ne doit pas rester grand chose pour le vendeur au bout du compte. Le capitalisme est décidément implacable et laisse très peu de place au petit commerce. Le secteur informel ne déroge pas à la règle !

07 janvier 2013

De plus en plus difficile de retirer de l'argent au Brésil :

« Prezado Sr. Francis,

A TecBan (Tecnologia Bancária S/A) informa que estão suspensas as transações para saque, via bandeira Visa, de emissores que não pertencem a Rede Banco24Horas.
Certos de sua compreensão, permanecemos à disposição para demais esclarecimentos.
Atenciosamente,

Ouvidoria TecBan »

J'y faisais allusion l'an dernier, les gringos en goguette au Brésil ont de plus en plus de mal à retirer de l'argent dans les distributeurs de billets. Depuis, plusieurs témoignages et questions reçues m'ont confirmé cette difficulté, l'impossibilité désormais établie de faire des retraits dans les quelques milliers de points Banco 24 Horas éparpillés sur le territoire brésilien. J'ai voulu en avoir le cœur net, j'ai donc écrit à ce réseau interbancaire, qui n'a pas tardé à me répondre (le début de cet article).

Situés aussi bien dans des agences bancaires de différentes enseignes, dans des supermarchés, des stations-services ou encore des shoppings, les points Banco 24 Horas étaient bien pratiques pour les voyageurs étrangers ne disposant pas de compte bancaire au Brésil. Ils constituaient la (grande ?) majorité des distributeurs permettant d'utiliser les cartes Visa internationales.

Puisqu'ils ont donc suspendu ce service, que faire ? Je signale que, pour le moment, les distributeurs des agences HSBC continuent d'accepter de délivrer des billets de banque aux possesseurs de cartes internationales. Si vous en connaissez d'autres, n'hésitez pas à le faire savoir aux lecteurs de ce blog.

18 décembre 2012

Fin du monde ? Oui, à Vitória.

Si partout dans le monde on se moque gentiment du 21 décembre, dernier jour d'un cycle du calendrier maya, l'ambiance est bien différente dans l'agglomération de Vitória, capitale, comme chacun sait, de l'Espírito Santo, au Brésil.

C'est que depuis quelques jours les signes d'une catastrophe de grande ampleur se multiplient. Des opérateurs de réseaux haut débit, de télévision et de téléphone ont, selon les quartiers, soit cessé de fournir leurs services, soit altéré bien étrangement leurs menus. Ainsi, reçois-je désormais HiSpan TV en lieu et place de TV5 Monde. Étonné d'assister à une novela iranienne, j'ai fini par découvrir que cette chaîne en langue espagnole était diffusée depuis Téhéran, ce qui laisse penser que de drôles de règlements de compte ont actuellement cours dans un au-delà médiatique qui échappe à notre regard de pauvre pécheur. Après le pouvoir de la parole, c'est le pouvoir de l'argent qui subit aussi les conséquences de ces perturbations. Il est devenu impossible pour les gringos désireux de retirer de l'argent dans les distributeurs de billets capixabas de mener à bien leurs opérations, sans doute obscures, de change. En effet, les liaisons avec les banques ultramarines ne fonctionnent plus depuis vendredi dernier. Que dire des colis qui arrivent incomplets et des journaux auxquels nous sommes abonnés qui disparaissent en chemin ?

Je n'ose imaginer ce qui va se produire demain. Et, moins encore, ce qui nous attend le jour J. Malgré tout, restant indéfectiblement optimiste, je veux croire que le 22 commencera un nouveau cycle du calendrier maya et qu'à partir de là la qualité des services offerts en Espírito Santo s'améliorera sensiblement, au point que nos téléphones fonctionneront 24 heures sur 24, que nos accès à Internet ne subiront plus de coupures, que non seulement la télévision viendra à fonctionner de nouveau mais qu'elle nous proposera pour la première fois des programmes décents, que les matches de football seront remplacés par des dégustations de fromage et de vin, que l'on ne tuera plus pour un oui ou pour un non. Et que les politiciens brésiliens, ainsi que les autres, travailleront exclusivement pour le bien commun. Amen !

26 novembre 2012

Tropicália

J'ai enfin vu Tropicália, le documentaire de Marcelo Machado sur le mouvement tropicaliste. Dans la voiture, sur le chemin du retour sous une pluie diluvienne, nous commentons les images émouvantes de la manifestation dite des 100.000 à Rio et de l'enterrement d'Edson Luís. Ce sont des images que je viens sans doute de voir pour la première fois et mes covoiturés ne se rappellent pas les avoir toutes vues auparavant. Edson a été le premier étudiant assassiné par la dictature. C'était le 28 mars 1968, soit 6 jours après des troubles provoqués dans un dortoir de filles à Nanterre qui allaient, eux, déboucher sur un joyeux désordre au mois de mai. 68, année héroïque. Héroïque certainement au Brésil ou en Tchécoslovaquie ou encore au Mexique. Ou même aux États-Unis. Folklorique, en France.

Beaucoup disent que c'était l'air du temps qui voulait ça. Soufflait un vent de révolte. Les métaphores météorologiques ne manquaient pas. En tout cas, c'était comme ça, 68 n'a pas été une année ordinaire. De même que le mouvement tropicaliste n'a pas été un mouvement ordinaire. À la sortie d'une précédente séance de cinéma, on a vu des spectateurs danser et d'autres avec une larme au coin de l’œil. C'est qu'on pleure facilement sa jeunesse perdue. Je ne vivais pas au Brésil à la fin des années 60 mais, pourtant, moi aussi j'ai laissé remonter les images tremblantes en noir et blanc d’événements que je n'ai pas vécu en direct, mais avec quelque distance dans l'espace et dans le temps. Ainsi que les images tremblantes en noir et blanc, floues aussi, d'autres événements de ma petite histoire personnelle.

Et donc, tandis que nous repassons en voiture les séquences du film, aidés en cela par la pluie qui est la meilleure alliée des nostalgies, je m'interroge sur l'extrait du Discorama de Denise Glaser où l'on voit Caetano, exilé à Londres et de passage à Paris, reprendre le Asa Branca de Luiz Gonzaga. Une Denise Glaser très en forme ce jour-là... Le film laisse accroire que ce programme a été diffusé en 1969, quand il semblerait que ce fut en 1972. Le 10 septembre 1972, précisément. Ai-je vu ce programme au moment de sa diffusion ? Je n'en sais rien. Ce n'est pas impossible. Et même s'il m'avait alors marqué, le fait est que 40 ans après, je n'en gardais aucune trace dans ma médiathèque cérébrale.

Arrêtons-nous un instant sur cet Asa Branca. Pour ceux qui n'auraient pas vu le film, il peut paraître curieux que Caetano ait choisi de chanter Asa Branca, s'accompagnant simplement à la guitare sèche, à l'occasion de ce Discorama. Et plus encore que Marcelo Machado l'ait inscrit au sommaire de son documentaire. C'est que le mouvement tropicaliste est déjà mort, comme le disent eux-mêmes Caetano et Gil lors d'une autre émission de télévision, portugaise celle-là qui fait l'ouverture du film et que l'on revoit vers la fin. Reste alors la saudade, une immense saudade qui ramène à Luiz Gonzaga, l'antithèse du tropicalisme, et à son Asa Branca. Quant à l'interprétation par Caetano, elle est toute de retenue, tout le contraire des envolées débridées qui ont secoué les scènes brésiliennes pendant les années tropicalistes.



Encore une chose, la chanson Asa Branca commence ainsi :
Quando olhei a terra ardendo
Qual fogueira de São João
Eu perguntei a Deus do céu, ai
Por que tamanha judiação
Le dernier vers de la première strophe contient le mot « judiação ». Un mot qui en dit long sur la haute estime en laquelle les Portugais, puis les Brésiliens, tenaient les Juifs. Cela vient de très loin, certes, mais il reste tout à fait étonnant pour moi d'entendre de temps en temps conjuguer le verbe « judiar ».

04 novembre 2012

Mariage chrétien : la marche des zombies

Chaque fois que je suis invité à un mariage au Brésil, j'ai l'impression d'assister à une marche des zombies. Me terrifient les visages féminins recouverts d'épaisses couches de fond de teint, les paupières noircies au charbon, les lèvres exagérément rouges ou bleues ou vertes. Et puis il faut les voir se déplacer, ces représentantes du beau sexe : empesées qu'elles sont, elles glissent tels des fantômes avec une lenteur calculée sur les dalles froides des églises, comme si elles pensaient devoir donner aux hommes et à leurs rivales tout le temps de les admirer, alors que l'on a affaire à un vulgaire défilé des horreurs. Encore heureux qu'il n'est pas de coutume lors de ces cérémonies que les hommes se maquillent aussi, préférant réserver ce rituel au carnaval et aux soirées libertines.

Et puis, derrière les apparences, derrière le désastre de ces représentations, il y a le naufrage de la cérémonie du mariage. Comme on sait, est délégué à un homme vaguement déguisé en femme – il en faut bien un ! – le rôle de prêtre qui s'adresse au public comme si celui-ci était unanimement composé de chrétiens. Quoi de plus répugnant que de devoir supporter cette assimilation abusive ! Et faut-il que je parle du sermon ? Pourquoi diable l'homme en robe a-t-il cru devoir rappeler au jeune marié qu'il n'y a pas de femme idéale ? Pensait-il à lui-même ? Encore aurait-il dû rappeler, dans un souci de parité, qu'il n'y a pas non plus de prince charmant. En dépit des trompettes astiquées et de la traîne de sept lieues...

J'ignore si cette contamination du mariage par le modèle hollywoodien a atteint la France. Mais il est vrai qu'en France rares sont ceux qui font encore le crochet par l'église. Et rares aussi sont ceux qui croient devoir se marier. Ce qui est une bonne manière d'échapper à la disneylandisation. Et à la marche des zombies.

01 novembre 2012

Des mille et des cents

Admirable jour de la Toussaint ! Fêter tous les saints du calendrier et, accessoirement, de l'Église le même jour, quelle admirable trouvaille ! Mais comme si ça ne suffisait pas, on a rajouté le lendemain la fête de tous les morts, la fête des défunts ordinaires, les femmes de mauvaise vie et les enfants de salaud itou. Bon, en France c'est la Toussaint qui est fériée, tandis qu'au Brésil c'est le jour des morts. Finados, qu'ils disent. Finasseries !

Et puisque j'évoque la mort, parlons de virus, de la saloperie de virus qui m'a jeté au trente-sixième dessous pendant quelques jours. Les médecins sont sympas – comme les routiers, autrefois. Quand ils ne savent pas ce qui vous rend malade, ils ont la belle excuse, une virose. Admirable trouvaille, elle aussi que la virose à géométrie variable. Est-ce l'effet du troisième âge, de la séniorité qui s'affirme, toujours est-il que ces putains de virus deviennent salement méchants. Au point que j'en suis venu à penser que j'allais crever, sans autre forme de procès. Et, après tout, cela vaudrait peut-être mieux ainsi. Une mauvaise grippe et, hop, direction le crématorium ou le cimetière.

Le bon côté de la chose – puisqu'il en faut un –, c'est que ça me donne l'occasion de revisiter le passé. Et moi, quand je revisite le passé, je le fais en musique. Est-ce parce qu'en septembre j'ai rendu visite à l'ami Jean-Charles que je me suis remis à écouter Neil Young. L'idée soudaine m'est venue entre deux quintes de toux de télécharger After The Gold Rush. C'est le genre de disque qui nous servait de bande son quand on avait 20 ans et qu'on se réunissait le samedi soir chez Félix, pour commencer la soirée et même le week-end. Neil Young, c'est un peu genre grand frère, le frangin un peu triste qui vous console de vos propres tourments. Bon, à cette époque-là, je sortais de chez Félix et je poursuivais souvent la nuit du côté des frères M. Et c'était une autre paire de manche. Et ça picolait sec. Ou raide. Et je connaissais des dimanches difficiles...

C'est quoi ce billet ? La chronique de ma petite vie de néo-sexagénaire. Une chronique à chier, autant dire. Bon, j'ai repris quelques forces. La preuve, c'est que je tape ce texte à tout berzingue, en attendant le prochain client.

Et puis, ces billets se font rares. Faut dire que je me suis imposé une règle, histoire de me donner des excuses pour ne pas avoir à trop écrire. Désormais, je ne publierai de nouveau texte que lorsque le dernier aura eu au moins mille lecteurs. Ça me laisse le temps de vivre. Et de réécouter les vieilleries. Une règle faite pour ne pas être respectée. Éventuellement. Au cas où le Brésil prendrait un virage imprévu. Ce qui n'est pas près d'arriver !

06 octobre 2012

Adel Abdessemed est innocent

Depuis le 3 octobre, c'est-à-dire depuis le jour de mon retour à Vitória, Adel Abdessemed s'expose à Paris, Beaubourg – à moins qu'il ne faille dire « Beaubourg, Paris ». Pompidou nous dit – est-ce l'artiste lui-même qui le leur a soufflé ? – qu'Adel Abdessemed est innocent. Donc le monde est mal foutu – ça tout un chacun le sait déjà depuis belle lurette, mais ça ne fait pas de mal de le rappeler – et le monde, ici, c'est sa composante chronologique. J'aurais bien voulu juger de l'innocence de AA. J'aurais voulu jouer / jouir de l'alpha et de l'oméga de son œuvre. Puisque c'est une œuvre qui ne me laisse pas indifférent depuis que je l'ai croisée à São Paulo, lors de la biennale 2006, une biennale qui s'attaquait ou s'attachait – cela sera selon votre humeur – au comment vivre ensemble.

Zero Tolerance - Adel Abdessemed / Biennale de  São Paulo 2006 -- Photo : Fr. Juif / PixeLuz

La biennale de São Paulo, justement, semble couler cette année des jours plus tranquilles que lors des éditions précédentes. Malgré tout, j'aimerais bien y faire un tour, histoire de me donner le luxe de pouvoir être surpris, encore, comme il y a six ans je l'avais été par Adel Abdessemed, sa vision de la rue, le spectacle d'un chat bouffant une souris sur grand écran, filmé au ras du sol, filmé de là où il faut quand on veut montrer les mouvements convulsifs qui traversent le monde contemporain – dixit Pompidou, encore eux. Mais un chat avalant une souris, me direz-vous, qu'est-ce que ça a de particulièrement contemporain ? Les chats avalent des souris depuis la nuit des temps – la nuit des temps, tous les chats sont gris. Le contemporain là-dedans, ça doit être l'acte de filmer un échantillon de la chaîne alimentaire ordinaire, conjugué à l'acte de le projeter sur un grand écran dans une salle de hangar abritant une exposition d'art étiqueté contemporain.

Ce même jour, à la faveur d'hyperliens, je découvre avec quelques mois de retard que Claude Gaignebet est mort. C'était en février, le mois de Carnaval – en général ! – et c'est précisément à Carnaval que je dois d'avoir rencontré Claude Gaignebet. Le MAES (Museu de Arte do Espírito Santo) présentait une exposition de gravures venues de Gravelines, sur le thème de Carnaval. Nous y étions, ma dame et moi, quand une employée zélée du secrétariat à la culture, nous reconnaissant, était venue vers nous pour nous annoncer que rôdait dans les parages un Français pas tout à fait innocent quant à l'organisation de l'expo. C'était Claude Gaignebet, vous l'aviez deviné. Claude nous avait accompagnés deux heures durant, nous ouvrant les yeux sur chacune des pièces exposées, décortiquant notamment l'expression de la chronologie dans les tableaux de Pieter Bruegel de Oude, passant avec bonheur de Dionysos à Rabelais et de Gargantua à Blaise. À la fin, il nous avait confié travailler sur la symbolique de la corne. Aura-t-il eu le temps d'achever cette exploration ? Sans doute pas.

J'évoquais, plus haut, des liens Internet. Cela me donne l'occasion de saluer un autre blog écrit depuis Vitória, qui est l’œuvre d'Emmanuelle, qui sans nul doute a eu l'occasion de rencontrer, elle aussi, Claude Gaignebet, eu égard à des trajectoires qui ont dû se croiser du côté de Dunkerque, France, plutôt qu'à Nice, France (bis). Mais sait-on jamais !
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