27 décembre 2007

Les fêtes de São Benedito

C’est une nuit déchirée par les éclairs, la tempête vient de briser le navire négrier. Accrochés au mât qui flotte, une poignée d’esclaves finira par échouer sur les côtes de l’Espírito Santo.

C’est ce miracle que commémorent chaque année, en trois moments, les fêtes de São Benedito. Nous y étions hier soir, pour la seconde étape, parmi 70.000 pécheurs, tenant la corde d’une longueur d’un kilomètre qui tire le bateau chargé d’enfants le long des rues de Caçaroca,un quartier de Serra, dans l’agglomération de Vitória.

Nous tenons la corde en nous repentant des milles tourments qui nous ont assaillis cette année encore, certains que nous ne ferons pas mieux en 2008, mais bien décidés à demander à Benoît le More de nous venir en aide, comme il est venu en aide à ses frères esclaves, luttant contre les eaux et la tempête en cette lointaine nuit du naufrage.

Derrière le bateau, des dizaines d’orchestres de congo battent leurs tambours selon les rythmes africains de leurs improbables ancêtres, frappent leurs casacas à la manière syncopée des Indiens tupiniquins, bel exemple d’un syncrétisme curieux où s’entremêlent les musiques de deux peuples que tout oppose sinon qu’ils ont été longtemps soumis aux mêmes maîtres. Et nos coeurs battent à l’unisson des tambours, et nos gorges crient ce son de crécelle des casacas, taillées dans le bois rare du tagibubuia, ornés à leur sommet des têtes effrayantes de maîtres offerts à la vindicte populaire.

Nous nous jetons dans cette foule comme nous nous jetterions à l’eau, une foule dont nous ressortirons trempés. Nous épousons cette foule ondulante et odorante qui marque les ryhtmes, les femmes avec le bassin, les hommes avec les pieds. Et avec les femmes, qui portent à bout de bras les bannières à l’effigie du saint noir, lui-même fils d’esclave éthiopien ou yoruba — les historiens s’empaillent encore sur le sujet —, nous chantons les hymnes à sa gloire.

Il faut voir les grands gaillards qui tirent le Palermo au plus près de la proue, il faut les voir faire tanguer et battre le pavé ce navire mal en point qui tout à l’heure s’échouera face à la belle église illuminée de guirlandes blanches et rouges de Nossa Senhora da Conceição, le Palermo que l’on dépouillera de ses rubans et, pour finir, de son mât, que les bras tatoués des grands gaillards noirs, de coeur sinon de peau, s’efforceront de relever pour le ficher en terre, face à Notre Dame.

Et quant le mât se dresse enfin, portant au plus haut la bannière représentant Benoît le More, et que sonnent à toute volée les cloches de Nossa Senhora et s’embrase le ciel derrière l’église blanche, il nous est donné de voir le plus émouvant des feux d’artifice qui soit.
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