16 décembre 2011

Tours et détours : les paradis fiscaux

C’est l’histoire d’un livre, la genèse d’une enquête journalistique menée par Amaury Ribeiro Jr. Le livre s’intitule A Privataria Tucana. Le mot « privataria » est une invention du journaliste Elio Gaspari qui a su marier avec bonheur les mots « privatização » et « pirataria ». Nous pouvons le traduire par « privaterie » qui est le mariage de « privatisation » et de « piraterie ». Quant au toucan, c’est l’animal symbole du PSDB. Ce n’est pas une fiction, cela commence comme suit: 

« Dans les semaines qui ont précédé le tir, j’avais recueilli les témoignages de dizaines de personnes et consulté des documents et des procès-verbaux policiers dans la ville de Cidade Ocidental. Dans un premier temps, mon travail se bornait à décrire un crime barbare : l’assassinat de deux jeunes filles, Natália Oliveira Vieira, 14 ans, et Raiane Maia Moreira, 17 ans, ayant reçu des balles dans la bouche et dans la nuque. Photographiée par les enquêteurs, la scène du crime était choquante : les deux adolescentes de la classe moyenne avaient été trouvées enlacées et mortes dans des fourrés. À en juger par l’état de leurs vêtements, elles avaient été violées. Je n’ai pas tardé à réaliser que cette scène illustrait le vécu de nombreuses familles qui, poussées par la spéculation immobilière, s’étaient installées dans des villes dortoirs où la loi du crime régnait sans partage. En l’absence de parcs publics, de places ou de quelconques loisirs, la jeunesse passait des journées entières dans les cybercafés. C’était là qu’elles devenaient les proies faciles des trafiquants et autres voyous. » 

À partir de ce fait divers, Amaury Ribeiro Jr remonte un fil qui le conduit jusqu’à la P2 — écho fortuit de la sinistre loge P2 ? —, le service secret de la police militaire de Goiás, et à un certain João Carlos dos Santos, dit Negão, chef d’un réseau extrêmement bien organisé de trafic de drogue, responsable de plus de 150 assassinats de jeunes en l’espace de 6 mois. Sous la pression du reportage, le gouverneur du District Fédéral (Brasília), Roberto Arruda, obtient du ministère de la Justice l’envoi de 374 hommes de la Force de sécurité nationale. Cette intervention massive n’aura pas l’heur de plaire à la P2 et au gouverneur de Goiás (l’État voisin où se trouvent la plupart des villes de la périphérie de Brasília), Alcides Rodrigues. On tentera d’éliminer Amaury Ribeiro Jr. 

Pour la plupart des politiques locaux et pour la presse internationale, la tentative d’homicide ne fait aucun doute. En revanche, pour la police de Goiás, il n’en est rien, la balle reçue par le journaliste n’est que la malheureuse conclusion d’un braquage qui a mal tourné... 

Lorsqu’il quitte Brasília sous haute protection, Amaury, qui craint pour sa peau, décide de ne plus s’occuper de ce genre de sujet et de s’intéresser à la politique. Il ne se doute pas à quel point les chemins du crime organisé et ceux de la politique se croisent et se chevauchent. Dix ans d’investigations le mèneront jusqu’aux Îles Vierges et son paradis fiscal. De quoi rendre furieux nombre de politicards brésiliens et pas des moindres. De quoi lui valoir de solides inimitiés qui mettent sa vie en danger plus sûrement encore que dans le cadre de ses précédentes activités. 

Alors que le livre ne fait l’objet d’aucune recension dans la grande presse, il se vend à plusieurs dizaines de milliers d’exemplaires en quelques jours. Les directeurs des journaux ont de plus en plus de mal à l’ignorer et adoptent la même stratégie : la démolition des thèses de l’auteur. Si les documents présentés, font-ils écrire à l’unisson, confirment bel et bien l’existence d’argent ayant circulé par les paradis fiscaux, ils ne prouvent pas que cet argent était sale ! La plupart des lecteurs de ces critiques ne sont pas dupes et posent deux bonnes questions : pourquoi faire circuler cet argent par les Îles Vierges et autres paradis s’il est propre, pourquoi les personnes visées ne portent-elles pas plainte pour diffamation contre Amaury Ribeiro Jr ? 

Qui est visé justement ? Derrière des figures amies ou parentes, José Serra, finaliste de la récente élection présidentielle qui a vu la victoire de Dilma Rousseff. Autrement dit, la machine à laver du PSDB accusé d’avoir organisé des réseaux sophistiqués de détournement de l’argent public des privatisations opérées pendant la présidence de Fernando Henrique Cardoso (FHC). 

Si en Angleterre ou en France, les pouvoirs politiques ont, lors des grandes vagues de privatisation, fait mine d’y associer les citoyens en faisant la promotion d’un soi-disant capitalisme populaire — bien mal en point aujourd’hui, soit dit en passant —, au Brésil, FHC et son ministre du Plan, José Serra, n’ont pas eu ces pudeurs : les privatisations visaient sans vergogne la concentration du capital nouvellement créé entre quelques mains, au prix de bananes, selon l’expression brésilienne. Mais ce n’était pas tout : selon Amaury Ribeiro Jr, José Serra, sa famille et son parti, se sont eux-mêmes enrichis à la faveur de ces privatisations, en mettant en place de sophistiqués outils de détournement. 

Les exemples ne manquent pas, les circuits sont détaillés, les techniques expliquées, les condamnations — il y en a eu, malgré tout — rappelées. On voyage à New York, plaque tournante elle aussi, on visite les Îles Vierges, les Îles Caïmans, on passe par la Suisse et le Liechtenstein, on fait un crochet par l’Uruguay, tous pays où les officines de blanchiment d’argent pullulent. Cela va si vite que l’on en aurait presque la nausée. On aurait bien tort : au bout du compte, cet argent n’a pas d’odeur, c’est l’argent d’entreprises à succès. Des succès parfois étonnants qui feraient rêver l’immense majorité des entrepreneurs habitués à se battre pour se maintenir à flot. Les hommes derrière les jeux d’écriture, des jeux de piste, nous deviennent familiers. D’ailleurs, pour vivre au Brésil, on a l’impression d’avoir croisé certains de leurs semblables. Ce sont des hommes habiles, qui mènent grande vie, qui ont le don de dribbler la législation, une législation qui leur est parfois favorable. 

Pour certains, ce livre ne serait qu’une entreprise de dénigrement du principal parti d’opposition. L’argument ne tient pas. En effet, si le PSDB est le principal parti visé, les autres ne sont pas épargnés pour autant. L’auteur rappelle les accords tacites entre le PT et le PSDB qui ont permis d’étouffer certaines enquêtes : je te tiens, tu me tiens par la barbichette. « Rabo preso », dit-on au Brésil. Il est aussi question des caciques du PT ayant comploté contre Dilma Rousseff, qui ne sortent pas non plus grandis. Ricardo Teixeira, le président de la Confédération brésilienne du football, souvent soupçonné d’actes de corruption, est aussi épinglé. À dire vrai, c’est un vaste coup de projecteur sur les mœurs politiques locales, tous partis confondus. Reste à savoir quel sera l’impact de ce livre. Permettra-t-il de relancer des enquêtes trop vite enterrées, d’ouvrir de nouveaux dossiers ?

José Serra et les siens annoncent, après quelques jours d’hésitation, qu’ils vont porter plainte. Chiche ! Quant au député Protógenes Queiroz (PC do B), il prétend avoir recueilli plus de signatures qu’il n’en faut pour mettre sur pied une commission parlementaire d’enquête. Chiche ! Nous n’avons pas fini de compter les points...
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