11 février 2012

Chaise vide - Cuba, encore une fois

L'homme est seul. Anachorète musicien. Il déambule lentement sur la plage, au plus près de l'eau, évitant toutefois de mouiller ses pieds nus chaque fois qu'une vague d'une puissance supérieure vient baver sur le sable sec. Joueur solitaire. Il a, rivée à la bouche, une trompette dans laquelle il jette de temps à autre un peu de son souffle. Avec parcimonie. Comme s'il avait scrupule à déranger l'ordre tranquille de ce lever de soleil. Acrobate attentif. Pour ne pas froisser les larges palmes qui se balancent doucement au sommet des troncs dans le vent déjà chaud du matin ? Peintre respectueux. Pour ne pas faire fuir les crabes qui par centaines ont investi les ruines du blockhaus ? Observateur objectif. Pour qu'un raz-de-marée n'emporte pas le navire soviétique qui passe au large, pavillon rouge hissé dans l'azur tropical, à portée de canon des côtes de Floride. Orphelin anonyme. Pour ne pas être entendu de ses cousins exilés à Key West ? Ou Key Largo ? Où sont donc Key West et Key Largo ? Villes mythiques. Que seraient-elles réellement, dès lors que la propagande à coups d'émetteurs ultra-puissants se tairait de part et d'autre ? Guerre froide. Aujourd'hui le speaker de Radio Venceremos célèbre le vingtième anniversaire de l'échec du débarquement de la Baie des Cochons. Amère victoire. En finira-t-on un jour de ces aboiements ? Utopiste invétéré. Il n'a pas envie, avec sa trompette, d'en rajouter. Rôdeur secret. Les petits cris qu'il lance, le murmure qu'il émet de-ci de-là, sont pour lui seul, pour son âme, pour les souvenirs qu'il garde en lui aussi précieusement que son âme. Arpenteur mystique. Parce que c'est tout ce qu'il lui reste ce matin, parce qu'il se sent nu comme au premier jour qui suivrait la fin d'une certaine vie. Mortel incessant. Le premier jour d'une nouvelle vie peut-être ? Promeneur nostalgique. Il y a longtemps un ami lui a dit que chaque matin c'est le début de ce qui reste à vivre. Vraie liberté. Il y a de ça, mais qui a vraiment le courage d'en tirer tous les avantages ? Parfum de Paradis. Mais qui peut se prétendre libre, respirer l'air sauvage du monde total ? Commune lâcheté. Lui, comme les autres, courbe le dos sous le poids des habitudes, des commodités, de la sécurité. Rebelle tu. Alibis, les souvenirs tiennent son cœur au chaud, l'autorisent à se croire assez content de ce qu'il a vécu. Pantin satisfait. Parce qu'il a roulé sa bosse, ne s'est jamais tué au travail, a rencontré des types pas ordinaires ? Nomade paresseux. Aucune femme ne l'a jamais accaparé plus que quelques nuits. Chien errant.

Il ne lui déplaît pas de s'inventer des histoires, de se couler dans la peau de personnages de fiction. Mythomane impénitent. Des personnages qui lui ressembleraient au fond, des mecs qu'il aurait pu être s'il était né sous d'autres latitudes, à d'autres époques. Acteur maladroit. Des personnages qui, rassemblés, formeraient une suite de variations sur le même thème : la bourlingue, la paresse, l'insolite, l'instabilité, tout ce qui fait de lui l'homme qu'il est en apparence. Caméléon paradoxal. S'il n'a jamais ne serait-ce que tenu une trompette, cela ne l'empêche pas d'entendre la musique qu'il en tirerait. Menteur innocent. Puisque cette musique résonne en lui Inventeur candide. Cousin très éloigné de Miles ou Chet Baker, il se voit sans problème fils de coolie chinois venu à Cuba comme “ esclave volontaire ” au début de ce siècle. Emprunteur seulement. Petit-fils d'une négresse amenée de force du golfe du Bénin jusqu'aux Caraïbes, il est presque un vieillard maintenant. Voyageur spatio-temporel. Longtemps il a tenu la place de trompettiste dans divers orchestres de son et en tant que tel en a vu de toutes les couleurs, a connu d'un coup la gloire et la misère, beaucoup de femmes d'un soir et quelques requins. Mérou roublard. A propos de poissons, il a aussi pratiqué la pêche au gros avec Hemingway. Pourquoi pas ? L’Américain aimait arpenter cette plage après une nuit blanche, avec dans la tête les dernières brumes d'alcool à dissiper. Cliché commode.

Plantée dans le sable, la fine et longue branche d'un tamarinier du voisinage projette l'image presque rectiligne de son ombre dans la direction de La Havane. Ville propre. L'homme arme son appareil photo, examine les différents cadrages possibles. Touriste et artiste. Trois verticales s'élancent : la branche, son ombre et l'ombre du photographe. Accord secret. Elles ne se coupent pas mais convergent vers une tache qui est elle-même l'ombre du feuillage d'un tamarinier au milieu de laquelle se détache, plus noir, un gros caillou mamelonné. Hasard objectif. De son côté une autre branche finit dans un petit triangle de mer et de ciel dans le coin supérieur droit du rectangle. Réalité recomposée. Pourquoi retenir cette image plutôt qu'une autre ? Question suspendue. Pourquoi s'imaginer métis de Chinois et d'Africain plutôt que descendant d'un huguenot établi dans le Veld ? Réponse incertaine. Peut-être parce que l'image retenue ressemble à cet homme ? Banale supposition. Rigueur, simplicité, abstraction, ce vers quoi il tend, ce qu'il atteindrait s'il parvenait à s'imposer une discipline. Chien perdu. Ce pourquoi il n'a jamais pu s'attacher l'amour d'une femme. Excuse commode.

Il fait le tour de la branche et puis va jusqu'au blockhaus. Souvenir d'enfance. Édifié pour parer à l'éventualité d'un débarquement américain, un remake bananier du D. Day, il est déjà dans un piteux état. Carton pâte. Comment aurait-il pu affronter les obus ennemis alors que le fracas des vagues en a fait une ruine de béton hérissée de fils d'acier en moins de vingt ans ? Décor de cinéma. Fabrication russe probablement qui ne soutient pas la comparaison avec la qualité allemande qui aujourd'hui encore enrichit le paysage des côtes françaises de Dunkerque à Biarritz. Photos. Pièces à conviction ? Non. Simplement la vulgaire fascination qu'exerce sur lui le combat inégal entre les forces de la nature et l’œuvre humaine. Morbide angoisse. Non seulement tu redeviendras poussière, mais tout ce que tu produis aussi finira poussière ! Décourageante vérité. Chefs d’œuvre comme le reste, pièces de Shakespeare, cosmogonie dogon, bouquins de Blaise Cendrars, fugues de Bach, chansons des Rolling Stones, visions de Van Gogh, gratte-ciel de Frank Lloyd Wright, robes de Dior, aciers spéciaux de Suède, et cetera. Catalogue vain. Puisque rien n'échappe à l'usure du temps ? Amère litanie. A quoi bon toutes ces photos que cet homme fait dès lors qu'il sait que dans dix ans les couleurs auront passé. Travail inutile. Il ferait aussi bien de prendre le premier bus pour La Havane et foncer au premier bordel venu, prendre chacune des filles à leur tour jusqu'à épuisement complet. Corps abandonnés. Hélas Fidel a fermé tous les bordels depuis belle lurette. Fucking country ! Hemingway doit s'en retourner dans la tombe. Hemingway ! Qu'en reste-t-il aujourd'hui, qui le lit encore ? Couilles molles.

Des crabes par centaines ont pris possession du blockhaus. Armée cuirassée. Autant ce sont de charmantes bestioles lorsqu'elles se promènent seules, autant elles sont dégoûtantes, voire effrayantes, lorsqu'en foule elles grouillent. Conquérants de l'inutile. Il les regarde aller et venir sans comprendre la signification de leurs mouvements, vaguement inquiet de leur multitude noire. Frères chitineux. Y a-t-il un crabe, un seul, qui peut le voir ? Yeux sphériques. A quoi ressemble son image projetée dans le cerveau d'un crustacé ? Cauchemar démesuré. Qui est-il pour eux ? Une menace ? La peur figure parmi les sentiments les mieux partagés de ce monde. La mort ? Un simple objet dans le décor ? Impossible dialogue. Pour les autres, humains ceux-là, a-t-il jamais été, est-il aujourd'hui autre chose qu'un simple élément du paysage ? Quelle importance ! Il lui semble qu'il n'a jamais compté pour personne, ou du moins depuis si longtemps, depuis le temps où il était le fils d'une mère et d'un père, l'aîné des frères et des sœurs. Silhouettes floues. Que sont-ils tous devenus ? Trajectoires divergentes. Mieux vaut n'y pas penser trop fort. Mémoire honteuse.

Il y a sur la plage une chaise en bois, laissée à mi-chemin entre la route côtière et la mer qui va et vient, à mi-chemin aussi de chacune des extrémités fermées par un blockhaus. Point central. Il s'en approche, mains nues, cœur serré, sans plus le secours de la trompette imaginaire qui s'est envolée en même temps que ses dernières notes imaginaires. Brise oublieuse. Il fait le tour de la chaise, observe le bleu de la peinture qui a pâli, s'est écaillé. Bleu déliquescent. Néanmoins le bois paraît avoir mieux résisté que le béton au sel, au soleil, au vent, à l'eau. Des éléments... Dans le viseur de l'appareil photo, il cherche le bon cadrage, l'angle le meilleur sous lequel s'éclairera l'obscure émotion qui travaille étrangement sa chair. Travail de sape. Que reste-t-il de lui pour que la seule apparition d'une chaise vide résonne en son enveloppe de peau d'un bruit si douloureux ? Orgues assourdissantes. A-t-il trouvé dans cette chaise l'égal de lui-même, la matérialisation assise d'une absence, l'absence au monde autant que l'absence de l'Autre ? L'absence de Dieu ?

Photo : (c) PixeLuz / Francis Juif

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