08 septembre 2007

Plus rapide, plus haut, plus fort

Qu’ouïs-je, ma Mère l’Oye ? Que l’Argentine a défait la France en match d’ouverture de la Coupe du monde de rugby. Depuis des mois, les médias français ne cessaient de vendre une équipe bleu blanc rouge cocorico, jamais aussi bien préparée, coachée par le ministre des Sports, autant dire Sa Suffisance Sarkozy en personne, puisque ce dernier et premier d’entre les Français ne laisse le soin à personne, pas même à son Premier, de gouverner.

J’avoue que cela m’a fait bien rire. Les plaisanteries les plus courtes ne sont-elles pas les meilleures ? Mais aussi parce que chaque occasion de rabattre le caquet de ce peuple de basse-cour est bonne à prendre. Certes l’arrogance, la haute opinion de soi-même, le complexe de supériorité ne sont pas des exclusivités du peuple français. Le Brésil nous en offrait du même tonneau, pas plus tard qu’hier, à l’occasion de sa fête nationale, dite de l’Indépendance.

À ce petit jeu, qui se pratique sur toutes sortes de terrains, le sport a acquis depuis un bon siècle une place toute particulière. Outre que sa pratique est malsaine en soi, de par les excès en tout genre qu’elle encourage, elle atteint des sommets de médiocrité, de mesquinerie, de vulgarité dès qu’il s’agit de défendre des couleurs nationales.

Qui n’a jamais été effrayé d’entendre de beaux esprits se lâcher dès qu’il s’agit de supporter leur équipe ? C’est que le conditionnement et l’embrigadement commencent tôt. Je me souviens combien je souffrais mille martyres lorsqu’enfant, j’assistais en compagnie de mon père aux matchs du Tournoi des cinq nations, scotché que j’étais par l’écran grisaillant retransmettant des France Galles, souvent des combats d’hommes gris s’ébrouant dans la boue et se mettant sur la gueule pour porter la baballe sous le bras, que la voix nasillarde de Roger Couderc réussissait à rendre poignants.

La désintoxication n’a pas été facile. Mais, depuis quelques années, elle est complète et définitive. La victoire de toutes les illusions un soir de juillet 1998 aura marqué, pour moi, un déclic : la France black, blanc, beur qu’ils nous vantaient pour tenter de nous refiler leurs marchandises ! Tu parles, Charles ? Tu me souffles que le Sarko en est resté là. Oui, sans doute, et pas seulement en la matière.

Et ce n’est pas beau à voir. C’est le lieu des égoïsmes et des narcissismes poussés à leur extrême, au pire moment qu’a connu l’homo sapiens sapiens, celui où, selon deux processus en cours, il est en passe de s’auto-détruire. Nous avions vaguement pris conscience de la dissémination de l’arme nucléaire, nous savons aujourd’hui que les réactions en chaîne provoquées par les changements climatiques ne s’arrêteront pas de sitôt, sans que nous sachions très bien où elles nous mèneront.

Quel rapport avec le sport, me direz-vous. Un rapport direct, celui de la glorification du « toujours plus ». « Citius, altius, fortius », nous dit la devise olympique.

Des trois injonctions, « Plus rapide » est de loin la pire. C’est elle qui fait que la machine des interactions entre l’homme et son environnement est devenue folle. C’est elle qui fait que nous somme devenus incapables de nous arrêter, un bon coup, pour penser le monde dans lequel nous vivons, travaillons, consommons, détruisons. Et je ne vois guère approcher un moment de répit collectif. Les pratiques individuelles et collectives sur les plans économique, politique et religieux concourent à accélérer encore la course vers le gouffre.

Mais, au fond, faut-il le regretter ? Après tout, notre perte était sans doute inscrite dans le Big Bang. Reste que nous aurions pu mieux faire, avec ce qui nous a été offert. En nous dotant des tables de la Loi, Moshé avait montré un chemin possible et raisonnable, aux croyants comme aux incroyants. « Tu ne tueras point, tu ne voleras point, etc. », l’homme pouvait en faire sa devise universelle, il a préféré « Plus rapide, plus haut, plus fort ».

Personnellement, du bref passage sur Terre, je regretterai deux choses s’il m’en est donné l’occasion. Les moments de transcendance que nous offrent les arts et, en particulier, la musique, auront été sources de grand réconfort. Quant au second regret, c’est celui de m’en aller en ignorant tant de choses de l’Univers qui m’a vu naître, moi, petite chose inscrite dans le Big Bang. Adieu, ma Mère l’Oye.
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