25 novembre 2008

Les cent ans de Claude Lévi-Strauss

Ce vendredi, Claude Lévi-Strauss va fêter ses 100 ans. Fêter, c’est vite dit, car à en croire la Folha de São Paulo qui lui a consacré son cahier Mais de dimanche dernier, le « plus grand intellectuel encore en vie » serait à bout de forces.

L’expression « plus grand intellectuel encore en vie » m’a un tantinet étonné. Si je vois bien à quelle liste l’auteur de l’article fait allusion, une liste qui comprend Sartre et Foucault, par exemple, je ne vois pas bien qu’il n’y aurait plus de « grands intellectuels encore en vie ». Serait-ce que je ne me suis pas aperçu de l’extinction de cette espèce ?

Lévi-Strauss et le Brésil, c’est une longue histoire de malentendus. Ce qui n’a pas privé ces malentendus d’être féconds. Après tout, le phénomène n’est pas rare.
Je méditais ça ce midi en mastiquant un brigadeiro plus dur que de raison, quand m’est venue à l’esprit une drôle d’idée / sensation : j’avais mille ans et j’écoutais sans rien dire le monde, peuplé de jeunots de cent ans tout au plus, parler d’un passé qu’il n’avait pas connu. Si justes étaient certaines de leurs considérations, il leur manquait le parfum des choses vécues. C’était, du moins, ce qu’il me semblait en première instance. Jusqu’à ce que, après coup, rattrapé par une vague amertume, je me rendisse compte que je n’étais guère mieux loti que mes actuels contemporains. Le monde d’il y a 500 ou 750 ans, je l’avais vécu mais je ne l’avais pas compris, je n’en avais qu’à peine entraperçu quelques facettes. Un malentendu chassait l’autre.

Sur le tard, Lévi-Strauss avait accepté de publier deux livres de souvenirs illustrés de photos, que l’éditeur avait intitulé Saudades do Brasil et Saudades de São Paulo. Pour avoir acquis en France ses lettres de noblesse publicitaires, le mot saudade était mis à toutes les sauces depuis quelques années...

Je me souviens de la première fois que je l’avais ressentie, vraiment. J’étais accoudé à la balustrade de la poupe du bateau qui me ramenait à Lisbonne en 1976. Je regardais les lumières de Montijo et d’Alcochete s’éloigner. Je sentais que je ne reverrais plus J. dont j’avais fait la connaissance un an auparavant. Cette nuit-là, l'or de ma saudade était fait du plomb d’un futur que je ne connaîtrais jamais.
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