22 juin 2011

Retour sur une rencontre avec Hank, alias Buk, alias Bukowski

Bon, vient de sortir en poche et en brésilien Mulheres de Bukowski. Ça me ramène en 1979. L'année de ma rencontre avec l'auteur de Mémoires d'un vieux dégueulasse.

Allez, je suis gentil, je vous ressors le compte rendu brut de décoffrage de la soirée. Une soirée très sage. Une soirée de travail, à peine contrariée...

C'est une de ces villes des États-Unis qui s'étalent toutes pareilles. Seules les torchères des raffineries de pétrole et les grues métalliques du port industriel taquinent le ciel gris-bleu, encadrant le pont suspendu qui mène à Long Beach. Ça s'appelle San Pedro, c'est dans la baie de Los Angeles, ça ne ressemble ni au Paradis ni à l'Enfer, et c'est là que vivent des palmiers nains et Charles Bukowski.

Une allée longue de trente mètres mène au garage, ouvert et vide, adossé à une grande maison blanche en bois, devant laquelle poussent le plus paisiblement du monde des légumes et quelques fleurs dans un potager fraîchement sarclé.

L'envoyé spécial de « Nomades » et de « Le Gué » frappe à la porte en respirant un grand coup. Personne ne répond. il soupire...

Un œil à travers une fenêtre : le lit est parfaitement fait ; l'autre œil à travers la large baie vitrée qui donne sur le jardin : l'intérieur est spacieux et clair, quelque peu austère, presque sans meubles, juste une banquette et deux fauteuils, une bibliothèque très peu garnie. Au fond, une photo noir et blanc de Buk, les bras autour du cou d'une jeune femme. Sur le sol sont rassemblées quelques bouteilles vides. Ordre et propreté règnent, le vieux dégueulasse est un paisible retraité.

Deux heures plus tard, je suis de retour. Deux bagnoles, une BMW et une coccinelle, sont au garage. Buk est là ! Je frappe à la porte en retenant mon souffle, m'attendant à voir le vieil ours, à affronter la Bête. Et je tombe sur la Belle : une jeune et jolie femme me sourit.

— Est-ce que Monsieur Bukowski vit ici ?

Elle répond que Hank est dans la baignoire. Je n'ose pas demander ce que le Buk qui pue des pieds fout dans la salle de bains.

Présentations. La fille monte. J'entends Buk maugréer à l'étage. Elle redescend. L'homme me recevra à, disons neuf heures, après dîner. Nous pourrons boire et discuter...

Je lui montre la bouteille de bordeaux achetée l'avant-veille à Paris.

— Il n'y en a qu'une ? demande la nana.

Victime du décalage horaire, je ne comprends pas qu'elle plaisante, et bafouille des excuses pour ne pas avoir apporté plus de vin.

— Okay, je reviendrai vers neuf heures.

Les étoiles brillent dans la nuit californienne. Il fait bon, la porte est entrouverte. Pour la troisième fois, je frappe.

Come in.

Pas difficile de reconnaître dans ce grognement d'ours mal léché la voix de Buk. J’entre par un hall largement ouvert sur la grande pièce où Bukowski se tient debout, s'accrochant d'une main au rebord du dossier du divan.

Présentations et installations. Je pose la bouteille de bordeaux, bien en évidence sur le guéridon. La fille déniche un tire-bouchon sous une pile de revues de poésie artisanalement éditées au temps où Buk ne passait pas à la télé.

On échange quelques banalités sur Paris, le vin qui est un peu trop chaud, sa prestation à Apostrophes, Bernard Pivot qui est un peu trop cul, sa popularité en Europe.

— Il semble que vous soyez moins connu en Amérique qu'en Europe.
— C'est mieux comme ça. Il y a, semble-t-il, tout un culte autour de Bukowski en Allemagne, en Italie, en France. Même en Norvège.

Buk parle à voix basse, les cordes vocales sont fatiguées, bourdonnent quand il rit un peu. Plus tard, il laissera entendre que la nuit précédente a été pénible, qu'il a du mal à parler, qu'il a eu pas mal de visites ces derniers temps.

— C'est toujours le mêmes questions qu'on vous pose ?
— Ouais, mais je fais des réponses différentes, dit Buk en riant.

Son visage, c'est vraiment quelque chose, du Goya, dernière époque, une peau ravagée que n'arrange pas une barbe de quelques jours, blanche, des paupières qu'il a du mal à garder à moitié ouvertes, et toujours cette voix traînante, lourde d'alcools, de tabacs et de tout le reste.

— Où en est ce scénario avec Barbet Schroeder ?

Il me regarde avec surprise, et se tournant vers sa compagne, dit :

— Ce mec est dangereux. Où a-t-il appris tout ça ?
— De vous-même, par une lettre que vous m'avez écrite.
— Ah ouais, il tire sur sa cigarette, « Nomades », c'est ça ?

Je le remercie pour les inédits.

— Un de vos poèmes débute par « The rape of the sun fixes bedlam », qu'est-ce que cela signifie ?
— Montrez-moi ça.

Je lui tends une photocopie. Buk chausse ses lunettes et relit son poème.

— C'est de la poésie. Impossible d'expliquer. « Bedlam » était un asile en Angleterre. Le mot est passé dans le langage courant. Et il y a ce soleil qui tape dur, l'idée de viol, de fix. Tout ça veut dire que l'on se sent plutôt mal à l'aise.

— Quelle en serait la meilleure traduction ? Mot à mot ?
— Ouais, mot à mot. Si ça sonne bien. C'est de la poésie.

Je reviens sur le film de Barbet Schroeder :

— Le titre sera « Rats of Thirst » ?
— Non, « Rats of Thirst », c'est trop littéraire. On a choisi quelque chose de plus simple, « Barfly ». C'est une histoire principalement autobiographique. Ecrire ce scénario m'a demandé trois mois. Beaucoup de travail et beaucoup de bières.

— Où le film sera-t-il tourné ?
— Hollywood. Si nous trouvons un demi million de dollars.
— Comment avez-vous connu Barbet-Schroeder ?
— Il est venu me voir. Il est tellement enthousiaste, il m'a tout de suite plu.

Ensuite quand je suis venu à Paris pour cette télé de merde, Apostrophes, nous avons passé une semaine à aller de bar en bar, à se donner du bon temps. Il m'a montré ses films ; celui sur le singe qui apprend à parler est vraiment bon.

— Koko ?
— Ouais, dit Buk en grimaçant.

Silence.

— Allez, dit Buk à sa compagne, parle !

Elle parle de Los Angeles.

— J'aime cette ville, assure Buk, ça fait un bon bout de temps que j'habite là.
— Pourquoi avez-vous changé d'éditeur en France?
— Philippe Garnier n'est pas un véritable traducteur. Vous le connaissez ?
— Il a commencé par écrire des critiques sur le rock, puis des reportages. Justement Bukowski, c'est un peu du rock ?
— Ouais, je sais, en Europe, beaucoup de gens me considèrent comme une rock-star.
— Vous avez donné un spectacle avec Tom Waits.
— Ouais, j'ai fini en pissant par la fenêtre, ajoute Buk en toussotant de plaisir.

Pour mettre fin à la conversation, Buk sort :

— Alors, comme ça, vous avez dit que vous alliez partir. Visiblement Buk est fatigué, on ne peut qu'être d'accord avec lui.
— J'ai eu une sale nuit hier. Ses yeux pétillent.
— Vous travaillez en ce moment ?
— Un peu, quand ça vient.
— A quel moment écrivez-vous de préférence ?
— Le soir, quand la nuit est tombée. Jusqu'aux environs de minuit.

Buk semble se la couler douce sur ses vieux jours. Les courses de chevaux du mercredi au vendredi ; le week-end, il y a trop de monde. Il habite à vingt minutes en bagnole de l'hippodrome ; c'était là qu'il était l'après-midi quand j'ai trouvé porte close.

— Je ne joue pas pour le fric, maintenant ça va, ajoute-t-il.

Il vit avec une chouette fille, qui travaille à Redondo dans un magasin de nourriture diététique ! Et il fait ce qu'il veut quand il en a envie.

— Ce sont des petites choses, mais pour moi elles ont leur importance : je les fais parce que je sens qu'il faut que je les fasse, dit-il en guise de conclusion.

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