23 novembre 2011

Chroniques de la favela : l’engrenage

« C’était ici, dans ces confins qui avaient été terroir de samba, que Pixinguinha avait aimé se baigner, se promener, flirter. Ils ont donné à une école le nom du grand musicien qui s’était épris de ce bout du monde. Les plus anciens disent que c’était un endroit très beau, qu’il avait été le lieu de la promenade préférée de la princesse Leopoldina (1), si bien que la voie ferrée qui coupe les quartiers de la zone nord parallèlement à l’avenue Brasil a été baptisée chemin de fer Leopoldina. Les plus anciens parlent encore de la beauté qu’avait alors cet endroit, quand l’eau de la mer était limpide, que les pêcheurs vivaient de leur pêche et que les jeunes filles et garçons se donnaient du bon temps à la plage.

Avec le début des grands travaux, comme la construction de la Reduque (la raffinerie Duque de Caxias), l’aéroport de Galeão, le pont Rio Niteroi et la base navale, des gens de tout le pays étaient venus et avaient envahi ces parages. Tout avait alors changé dans la plus grande improvisation. Sans argent pour payer un loyer dans un quartier mieux tenu, les ouvriers ont commencé à ériger des habitations de fortune. Puis, sur ce qui avait été les chantiers tout proches, on a commencé à choisir des personnes plus qualifiées et le travail manuel s’est fait rare. Avec le temps, des enfants sont nés et ont grandi, les choses n’ont fait qu’empirer. Les cousins et les amis qui étaient venus de loin, qui désormais habitaient là se sont retrouvés paumés et, faute d’avoir été à l’école ou d’avoir appris un métier, ont d’abord cherché des petits boulots, au noir. Des petits boulots qui étaient loin de rapporter ce que rapportait le trafic. Les agressions se sont multipliées, les vols aussi. Et toutes sortes de sales besognes liées au trafic se sont développées. Avec l’argent facile et l’État se désintéressant de cette population qui augmentait sans contrôle et sans espoir de travailler, les trafiquants n’ont eu aucun mal à prendre le pouvoir. Les guerres entre bandes rivales sont devenues permanentes, chaque jour les familles des premiers ouvriers voient leurs fils se faire tuer ou finir en prison. Les peurs, l’insécurité, le manque de travail et les enfants au milieu des drogues, tout est fait pour que les gens se soumettent aux caïds et dépendent de plus en plus d’eux. Aujourd’hui, les commerçants payent le droit de vendre, les habitants payent le droit de vivre. Il n’y a de lois que celles des groupes d’extermination qui décident de la vie ou de la mort de ceux qui commettent des crimes au sein de la communauté. Comme les policiers sont de mèche, personne n’ose demander justice pour les proches qui ont été assassinés. C’est aujourd’hui un endroit dangereux où l’on n’est l’ami de personne, où c’est chacun pour soi et Dieu pour tous. »

* * *

Comme les précédents de cette série, ce texte est la transcription d’un récit qui m’a été transmis par un habitant d’une favela de Rio.

(1) Leopoldina Teresa Francisca Carolina Micaela Gabriela Rafaela Gonzaga de Bragança e Bourbon est l’une des deux filles de l’empereur Dom Pedro II.
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