06 novembre 2011

Mon pompiste parle français

Frentista, c’est le nom qu’on donne au Brésil à ceux qui exercent la profession de pompiste. Curieux substantif, qui a d’ailleurs d’autres significations, que motive le fait que le frentista se trouve en première ligne face aux clients ? Mais pompiste — le mot — ne vaut guère mieux : est-ce que le pompiste pompe encore ? Il y a belle lurette que le shadok en lui est à la retraite. D’autant qu’en France, dans la plupart des essenceries — mot franco-wolof de meilleur effet que station-service qui ne veut plus rien dire — c’est l’automobiliste qui fait le boulot lui-même. Une aberration quand on y réfléchit deux secondes : ne vaudrait-il pas mieux (re)mettre au travail des hommes et des femmes ?

Ce long préambule, qui sera peut-être plus long que la suite qui vient, c’est pour vous dire que mon frentista parle français. Je l’ai découvert ce matin en faisant le plein, en complétant comme on dit ici. Ayant remarqué mon accent à la Claude Troisgros, le pompiste me parlait en français de la plus naturelle des façons. Au point que ce n’est qu’après quelques phrases échangées que je me suis aperçu que nous devisions dans la langue de Voltaire — ras le cul des unanimes allusions à Molière, même si je n’ai rien contre Jean-Baptiste Poquelin.

La conversation étant ainsi amorcée, ainsi que le remplissage du réservoir de ma petite auto, je n’ai pu m’empêcher de lui demander où et comment il en était venu à maîtriser la langue de Guy Debord — rendons hommage à ce maître de la langue ! C’est que Nelson, mon ami le pompiste, a travaillé pour l’armée française et qu’il a crapahuté sur bien des terrains d’opération de notre force d’intervention néo-coloniale. Hélas, un mauvais jour, il s’est mis dans une sale embrouille et a fini par déserter, je ne donnerai pas plus de détails.

Nelson m’a confirmé qu’il gagnait le salaire minimum (moins de 250 euros). Ce qui l’obligeait à cumuler avec un autre boulot, celui de serveur dans un restaurant plus ou moins français le soir. À la colle avec une fille qui faisait des ménages, il s’en sortait à peu près. C’est du moins ce qu’il me disait. Quoiqu’il en soit, sauver sa peau justifiait largement changer l’uniforme de légionnaire pour celui de pompiste d’un grand réseau multinational.

Moi, je le verrais bien professeur à l’Alliance française, mon ami Nelson. Après tout, j’ai connu à l’inverse un Français qui, de directeur de l’Alliance dans une ville du Nordeste, s’est retrouvé contraint de poser sa valise en carton dans une favela d’un État limitrophe et de gagner son riz et ses haricots en restaurant de mauvaises toiles des églises locales...
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