04 décembre 2011

La femme brésilienne

Je me suis réveillé ce matin avec une drôle d’idée : écrire un billet sur les Brésiliennes. Fichtre ! Que dire des Brésiliennes ? Et, d’ailleurs, cela n’a sans doute pas beaucoup de sens. Malgré tout, il faut bien que je l’admette, mon inconscient avait expulsé vers ma conscience encore tiède des brumes matinales cet étrange désir : écrire un foutu billet sur les Brésiliennes.

Je me souviens d’une conversation que j’avais eue avec un collègue français dans un avion qui nous ramenait de Lisbonne, où nous travaillions, à Paris. C’est en Argentine, m’avait-il confié avec des éclairs dans les yeux, que l’on trouve les plus belles femmes du monde. Voilà donc la première étincelle qui éclaire ce désir d’écrire sur les Brésiliennes, c’était donc sur les mérites des unes et des autres, rapport aux canons de la beauté, que penchait doucement mon inclination à écrire sur les Brésiliennes.

À cette affirmation de mon collègue, répondait aussitôt une autre conviction venue du Venezuela, rapportant que ce pays en proie à un prétendu bolivarisme offrait à l’univers sidéré la plus importante brochette de Miss Monde, ce que je ne saurais contester.

Pourquoi fallait-il que je commençât à évoquer les femmes de deux pays voisins, l’Argentine et le Venezuela, avant d’entrer dans le vif du sujet, les Brésiliennes ? Sans doute avais-je du mal à cacher mon embarras. Mais, bon, il faut que je me lance.

Je pourrais rétorquer que si le Venezuela a produit maintes Miss Monde, le Brésil n’est pas en reste qui produit des légions de top-models, Gisele Bündchen et Raquel Zimmermann figurant parmi les plus connues. Toutes deux gaúchas, on ne peut pas dire, malgré leur notoriété internationale, qu’elles correspondent à l’image que se font la plupart des gringos de la femme brésilienne, le cliché le plus répandu étant celui de la jeune mulâtresse svelte aux longs cheveux crépus descendant en cascades jusqu’aux reins.

Me revient, hélas, le souvenir d’une longue flânerie un dimanche après-midi sur la plage d’Itapoã à Salvador où j’avais fait cet horrible constat : par Iansã, que de laideur ! J’avais beau la chercher cette mulâtresse idéale, je ne voyais que de grosses femmes, souvent obscènement obèses. Pourtant, j’en étais sûr, le cliché internationalement répandu, que même un Jorge Amado avait contribué à populariser, devait recouper au moins une part de vérité. Cette part de vérité m’échappait. Comme me le répète souvent mon épouse, brésilienne, rares sont les belles femmes, au Brésil comme ailleurs, et sans doute aussi en Argentine et au Venezuela. À quoi j’ai l’habitude de répondre qu’il en est de même des hommes. On le sait, la beauté est l’affaire du diable, qui ne la veut pas partager avec tout un chacun.

Malgré tout, ce qui fascine au Brésil, c’est la diversité des traits et des silhouettes qui résulte d’un récent métissage quasi généralisé. Ainsi un recensement de 1976 dénombrait-il 136 couleurs de peau, chacun étant prié de la définir. On peut avoir la peau branca-avermelhada ou branca sardenta, on peut avoir la peau carvão ou café, ou peut encore avoir la peau bugrezinha escura ou morena-bem-chegada — cette dernière ma préférée, sémantiquement parlant —, j’en passe et des meilleures. Mais ce qui plaît par dessus tout, me semble-t-il, est l’extraordinaire meccano génétique qui colle, par exemple, des yeux verts ou bleus à des peaux noires. Ou les cheveux crépus du cliché sur des peaux d’une blancheur laiteuse. Ou des lèvres charnues au-dessus d’un menton nippon. Tout ce que l’on imagine existe, de même que tout ce que notre imagination, forcément limitée, ne nous permet pas d’entrevoir.

Contrairement à une idée qui circule dans certains cercles, le métissage ne produit malheureusement pas que de la beauté. Me revient cette réflexion d’un journaliste gringo, sans doute inspiré par quelque préjugé raciste, suggérant que, pour être à ce point laids, les footballeurs brésiliens, tels des épouvantails, faisaient peur à leurs adversaires au point de les vaincre sans coup férir. Peut-être faudra-t-il encore quelques siècles avant que ne s’épanouissent de nouvelles représentations canoniques, quoique diverses, qui s’appliqueront aux femmes brésiliennes autant qu’à leurs hommes.

En attendant cet hypothétique apogée, la femme brésilienne n’hésite pas à corriger les erreurs patentes, forcément patentes selon elles, de la nature, en ayant recours aux bistouris, lasers, séances de malhação, afin de renforcer en premier lieu deux zones érogènes autant que stratégiques de leur plastique, les seins et les fesses. Offrir aux regards masculins, mais aussi féminins, de gros seins et de gros culs constitue un must. À cet égard, le modèle supposé africain du cul — bunda est un dérivé du mot mbunda, d’une langue de l’Angola — et des seins contamine la quasi-totalité des esprits, fussent-ils imprégnés du racisme rampant qui est la règle non seulement entre les plus blancs mais aussi parmi les nègres eux-mêmes. Le gros cul et les seins siliconés disent assez bien finalement ce complexe d’infériorité qui est, au fond, celui des dominants. N’en est-il pas de même des hommes blancs qui se représentent maîtres du monde mais qui fantasment sur la bite supposée démesurée de l’Africain ?

Mais les qualités de la femme brésilienne ne se résumant pas à la dimension esthétique, il convient d’évoquer la femme brésilienne en tant qu’être social. Or qu’est-elle cette femme brésilienne ? Généralement culottée, c’est elle qui, dans les ménages, porte la culotte. Le machisme bien réel qui règne au Brésil, comme dans la plupart des contrées de notre planète, n’empêche nullement ce constat. Dans toutes les sociétés, le machisme est d’abord tourné vers l’extérieur. Dans le secret du foyer — et je ne sous-estime pas la violence, bien réelle, exercée contre les femmes — c’est généralement la femme qui, en dernier ressort, décide. D’ailleurs, la violence masculine n’est-elle pas l’aveu d’une faiblesse, d’une infériorité profonde par rapport à la femme ?

Dans ces merveilleuses réunions, quoique à mes yeux souvent assez chiantes après quelques heures et maintes bières, que sont les churrascos, c’est elle qui parle le plus, c’est elle qui se laisse aller à dire tout le mal qu’elle pense de ses congénères, tandis que les hommes finissent sur le terrain tout symbolique du football qui a, malgré tout, l’avantage d’une mise à distance des conflits potentiels.

Au travail, la Brésilienne est souvent la plus dure à la tâche, quelle qu’elle soit. Et non seulement elle consacre plus d’énergie pendant ses heures de travail sur le chantier ou au bureau que ses collègues masculins, mais elle remet ça le soir à la maison en dirigeant mais aussi en accomplissant la plupart des tâches relevant de l’éducation des enfants ou de la tenue du foyer, qu’elle s’appuie ou non sur une empregada.

Dans les cénacles dits intellectuels, la femme brésilienne fait généralement montre, là aussi, d’une supériorité sur ses pairs masculins. Dans un avenir proche, l’écrasante majorité des psychanalystes — c’est important au Brésil —, des médecins, des professeurs, des artistes seront des femmes. Et n’oublions pas que le — j’applique ici une règle de grammaire française — premier des Brésiliens n’est autre qu’une femme, en la personne de Dame Dilma, dont le parcours, de la lutte armée jusqu’au Planalto, symbolise assez bien la force de caractère de la femme brésilienne.

Reste en apparence sous le contrôle des hommes la religion. Du moins parmi les Chrétiens, qu’ils soient catholiques ou évangéliques. Mais — j’y ai souvent fait allusion, voire plus — dans la pratique de leur seconde religion, héritée là encore de l’Afrique ou même du Français Alan Kardec, la femme reprend le dessus. Si dans les pays bordant le golfe du Bénin les hommes dirigent les cérémonies, ce sont les femmes qui, en traversant l’Océan, ont pris le dessus et mènent la transe, fût-elle exprimée par le corps par l’intermédiaire des mães de santo, fût-elle vécue de façon plus intériorisée dans le spiritisme légué par Kardec et ses disciples brésilien(ne)s. Et même pour un athée, comme moi, force est de reconnaître qu’il y a au plus profond de l’âme de la femme brésilienne un lien, ténu mais certain, entre les forces du monde ordinaire, entre lesquelles nous nous débattons jour après jour, et les forces d’un monde plus vaste auquel la raison ne nous donne pas franchement accès, un monde dont les physiciens les plus en pointe laissent aujourd’hui entrevoir les dimensions les moins accessibles à notre cerveau humain, terriblement limité. Ainsi, je ne vois guère, en fin de compte, de domaine qui échappe au pouvoir des femmes.

En conclusion, je laisserai Erasmo Carlos chanter, avec simplicité, la femme brésilienne, sa détermination, sa sagesse.

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