25 janvier 2012

L'ancien ministre et l'ancien terroriste vont ensemble au Forum social

Ce titre simplificateur et un chouïa provocateur relève d'un procédé auquel abuse, sans la moindre distanciation, une grande partie de la presse commerciale, un procédé auquel ce blogue ne recourt bien sûr pas, sauf à pointer, comme ici, certaine dérive.

Cela étant posé, venons en à Porto Alegre, puisque s'y déroule cette année encore une rencontre internationale labellisée « Forum social ». L'ancien ministre est Tarso Genro, l'ancien terroriste Cesare Battisti. L'un et l'autre en sont mais, disons-le pour être tout à fait clair, ils n'ont pas fait le voyage ensemble. Ils ne se sont pas même serré la main. L'un était sur l'estrade pour y discourir et dénoncer le « massacre médiatique » dont il se dit avoir été la victime. L'autre était dans le public entre deux séances de signature, puisque son éditeur a considéré que le Forum était le lieu idéal pour y lancer son nouveau livre, intitulé « Au pied du mur », écrit alors qu'il était en prison à Brasília.

Le massacre médiatique aurait été orchestré par un gouvernement corrompu, non pas celui de son camp – cela va de soi, encore que... –, mais celui du sinistre Silvio Berlusconi. Faire porter le chapeau à Berlusconi est certes commode, mais me paraît un peu court quand on sait que la demande d'extradition de Battisti faisait la quasi unanimité en Italie. Qu'importe, le ministre de la Justice d'alors, Tarso, a cru bon recommander de ne pas céder aux injonctions italiennes et il a, à mon humble avis, bien fait.

De quoi je me mêle, me direz-vous, non sans raison. J'ai simplement le souvenir d'un Antonio Bellavita, qui a été emprisonné sous le règne de Giscard puis libéré sous la pression de son successeur. Certes, Antonio n'était pas accusé de crime de sang, mais d'avoir inspiré par ses écrits (Contra Informazione) ceux qui avaient tiré. C'était l'époque trouble des Brigades rouges mais aussi des groupuscules d'extrême-droite se livrant à des attentats non moins meurtriers. C'était une sorte de guerre civile rampante. J'ai le souvenir d'Antonio dans notre cuisine, mangeant sa soupe et faisant la vaisselle, se shootant au bicarbonate de soude pour faciliter la digestion. J'ai le souvenir des flics qui guettaient au bas de l'immeuble de la rue de l'Aqueduc. J'ai le souvenir de bien des conversations sur tous les terrains de la pensée. J'ai le souvenir d'un homme qui n'était déjà plus celui qui avait livré à sa revue des textes incendiaires. Tous ces souvenirs sont bien modestes, je le sais bien, et ne sauraient aider à porter un jugement.

Et Battisti aujourd'hui ? Il n'y a pas de doute qu'il n'est plus celui d'il y a vingt ans. En supposant qu'il ait vraiment du sang sur les mains, est-il indigne d'une rédemption ou, à tout le moins, d'une prescription, d'une amnistie ? Certes, ce serait à la Justice italienne d'en décider. Le fait est que c'est, d'une certaine façon, la Justice brésilienne qui a tranché. Ne sommes-nous point, qu'on le veuille ou non, citoyens du monde ?

Et puis je ne puis pas ne pas penser aux crimes politiques commis au temps des dictatures, notamment en Amérique latine. Des tortionnaires ont souvent été amnistiés ou oubliés. Ils avaient plus de sang sur les mains que bien des « terroristes » de nos démocraties européennes. Il est bien sûr périlleux de faire des comparaisons. Toutefois, les acteurs de l'Histoire ont en commun leur condition d'homme ou de femme, qui les rapproche tous. Seules les circonstances changent et, chaque fois, le regard des vainqueurs.
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