29 juin 2012

Un moment avec K

Nous nous étions rencontrés à Paris, au théâtre Mogador. Van Morrison y donnait un concert. Le Van Morrison de Them et de lui-même, le Van Morrison de Gloria et de Tupelo Honey. Van the Man. C'était à la sortie, sur le trottoir, chacun de nous avec un groupe d'amis. Comme un génie sur nos esprits, un vent de panique avait soufflé sur la rue et nous nous étions retrouvés seuls, toi et moi. C'était étrange et cette étrangeté méritait d'être fêtée. Nous l'avons célébrée, et selon un rituel qui ne regardait que nous, un rituel de notre invention.

C'était pourquoi tu m'avais donné rendez-vous à Essaouira. L'occasion nous avait été donnée par un autre concert : celui de Hamid El Gnawi. C'était déjà derrière nous. Des remparts de la médina, nous étions descendus jusqu'au port. C'était nuit noire, nuit claire, selon le bon vouloir des nuages voyageant en caravane. Nous étions à nouveau seuls, face à la mer, écoutant les mouvements des vagues se mêler au bourdonnement qui s'était installé dans nos oreilles.

Je t'ai demandé si, comme moi, tu entendais encore Van Morrison invoquer les années de Tupelo Honey :
You can take all the tea in China
Put it in a big brown bag for me
Sail right around the seven oceans
Drop it straight into the deep blue sea
Face à nous, l'océan était de ce bleu profond, si profond qu'il en était noir. Je me souvenais du tour du monde que j'avais presque fait à bord d'un cargo, je me souvenais que je l'avais fait sans savoir où il me faudrait faire escale, je me souvenais de ces escales inutiles, des heures perdues à déambuler dans des villes qui m'indifféraient, je me souvenais que je t'avais cherchée, sans le savoir, sans me l'avouer.

Tu étais blottie contre moi. Un vent soufflait le froid venu de la mer. Tu étais blottie contre moi et il nous suffisait de murmurer. Dans quelques heures, nous nous dirions adieu, encore une fois. Et comme la première fois, je jouais avec les mots, je te disais que tu étais ma kamarade adorée, que je regarderais chaque nuit, au douzième coup de minuit comme dans les contes à dormir debout, la lune en pensant à toi, ma kamarade. Et tu me disais que tu la regarderais aussi à la même heure. Je te disais que, fuseaux horaires obligent, la lune pouvait nous poser des lapins. Je cherchais à te faire rire pour conjurer les sorts.

J'aurais voulu invoquer Sidi Hamou, j'aurais voulu faire résonner le gumbri de Hamid El Gnawi, j'aurais voulu faire revivre le génie qui nous avait rapprochés rue Mogador, j'aurais voulu surtout que tu entendes les mêmes notes secrètes que moi, les chœurs qui habitaient encore mon cœur, les mêmes silences enfin. Et tu n'étais que blottie contre moi, enveloppée dans une couverture de laine contre le vent qui soufflait le froid venu de la mer.

Nous avons remonté les marches qui menaient à la médina, nous avons cherché la maison où on logerait une dernière nuit, deux ou trois heures seulement avant l'aube.
She's as sweet as tupelo honey
She's an angel of the first degree
She's as sweet as tupelo honey
Just like honey from the bee
Un point s'était tissé cette nuit-là, qui serait point de départ.

Nocturne marin - Photo : Francis Juif / PixeLuz
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