26 novembre 2012

Tropicália

J'ai enfin vu Tropicália, le documentaire de Marcelo Machado sur le mouvement tropicaliste. Dans la voiture, sur le chemin du retour sous une pluie diluvienne, nous commentons les images émouvantes de la manifestation dite des 100.000 à Rio et de l'enterrement d'Edson Luís. Ce sont des images que je viens sans doute de voir pour la première fois et mes covoiturés ne se rappellent pas les avoir toutes vues auparavant. Edson a été le premier étudiant assassiné par la dictature. C'était le 28 mars 1968, soit 6 jours après des troubles provoqués dans un dortoir de filles à Nanterre qui allaient, eux, déboucher sur un joyeux désordre au mois de mai. 68, année héroïque. Héroïque certainement au Brésil ou en Tchécoslovaquie ou encore au Mexique. Ou même aux États-Unis. Folklorique, en France.

Beaucoup disent que c'était l'air du temps qui voulait ça. Soufflait un vent de révolte. Les métaphores météorologiques ne manquaient pas. En tout cas, c'était comme ça, 68 n'a pas été une année ordinaire. De même que le mouvement tropicaliste n'a pas été un mouvement ordinaire. À la sortie d'une précédente séance de cinéma, on a vu des spectateurs danser et d'autres avec une larme au coin de l’œil. C'est qu'on pleure facilement sa jeunesse perdue. Je ne vivais pas au Brésil à la fin des années 60 mais, pourtant, moi aussi j'ai laissé remonter les images tremblantes en noir et blanc d’événements que je n'ai pas vécu en direct, mais avec quelque distance dans l'espace et dans le temps. Ainsi que les images tremblantes en noir et blanc, floues aussi, d'autres événements de ma petite histoire personnelle.

Et donc, tandis que nous repassons en voiture les séquences du film, aidés en cela par la pluie qui est la meilleure alliée des nostalgies, je m'interroge sur l'extrait du Discorama de Denise Glaser où l'on voit Caetano, exilé à Londres et de passage à Paris, reprendre le Asa Branca de Luiz Gonzaga. Une Denise Glaser très en forme ce jour-là... Le film laisse accroire que ce programme a été diffusé en 1969, quand il semblerait que ce fut en 1972. Le 10 septembre 1972, précisément. Ai-je vu ce programme au moment de sa diffusion ? Je n'en sais rien. Ce n'est pas impossible. Et même s'il m'avait alors marqué, le fait est que 40 ans après, je n'en gardais aucune trace dans ma médiathèque cérébrale.

Arrêtons-nous un instant sur cet Asa Branca. Pour ceux qui n'auraient pas vu le film, il peut paraître curieux que Caetano ait choisi de chanter Asa Branca, s'accompagnant simplement à la guitare sèche, à l'occasion de ce Discorama. Et plus encore que Marcelo Machado l'ait inscrit au sommaire de son documentaire. C'est que le mouvement tropicaliste est déjà mort, comme le disent eux-mêmes Caetano et Gil lors d'une autre émission de télévision, portugaise celle-là qui fait l'ouverture du film et que l'on revoit vers la fin. Reste alors la saudade, une immense saudade qui ramène à Luiz Gonzaga, l'antithèse du tropicalisme, et à son Asa Branca. Quant à l'interprétation par Caetano, elle est toute de retenue, tout le contraire des envolées débridées qui ont secoué les scènes brésiliennes pendant les années tropicalistes.



Encore une chose, la chanson Asa Branca commence ainsi :
Quando olhei a terra ardendo
Qual fogueira de São João
Eu perguntei a Deus do céu, ai
Por que tamanha judiação
Le dernier vers de la première strophe contient le mot « judiação ». Un mot qui en dit long sur la haute estime en laquelle les Portugais, puis les Brésiliens, tenaient les Juifs. Cela vient de très loin, certes, mais il reste tout à fait étonnant pour moi d'entendre de temps en temps conjuguer le verbe « judiar ».
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