02 avril 2006

L'impasse

Du beau monde, catégorie économistes, s’est donné rendez-vous ces derniers jours au Brésil. Pascal Lamy, directeur de l’OMC, en était. Comme le commissaire au Commerce européen, Peter Mandelson. De même que le représentant américain au Commerce, Rob Portman. Sans oublier deux Nobel d’Économie, Joseph Stiglitz et Douglas North.
Ils n’étaient pas tous au même endroit au même moment. Sans doute est-ce le hasard du calendrier qui a placé ces quelques jours le Brésil au centre de tant de sollicitudes...

Pascal Lamy s’est fendu d’un compliment : « Mon expérience me montre que l’industrie brésilienne est très compétitive ». Je ne mettrai pas en doute l’immense expérience de Pascal Lamy, je remarquerai seulement son habileté à flatter pour amadouer. C’est qu’il s’agit d’obtenir du Brésil d’ouvrir plus largement à la concurrence internationale son industrie et ses services. Face aux patrons de la puissante Fédération des Industries de l’État de São Paulo (FIESP), la flatterie n’a pas suffi. La FIESP lui a répondu qu’il ne serait question d’aller au-delà d’une réduction de 30% des barrières douanières qu’à la condition que l’Union Européenne et les États-Unis fassent un effort en réduisant plus vite et plus fortement leurs subventions agricoles. Notons au passage qu’en faisant cette réponse, les patrons de l’industrie se mêlaient de ce qui ne les regardait pas et se subsituaient au tout nouveau ministre de l’Économie, Guido Mantega. Sans doute afin de lui faciliter la tâche...

A quatre-cents kilomètres de là, à Rio, le ministre des Relations Extérieures, Celso Amorim, recevait Peter Mandelson et Rob Portman. Mais que faisait Guido Mantega pour déléguer à son collègue la présidence de cette réunion ? Peut-être ne se sent-il pas concerné par la reprise du cycle des négociations commerciales de Doha, actuellement dans l’impasse. L’enjeu de cette négociation, pour les patrons de la FIESP, nous l’avons vu, est de ne pas sortir de l’impasse. Il semble qu’il en était de même du côté de Peter Mandelson, mandaté par l’Union Européenne (UE) pour que rien ne bouge, comme le souhaite au premier chef Jacques Chirac. Comme côté américain, il n’est pas non plus question pour l’instant de toucher aux sacro-saintes subventions agricoles, Pascal Lamy, les ayant rejoints, a dû se sentir bien seul.

Accessoirement, il a été aussi question d’un accord de libre échange entre le Mercosur et l’UE comme suit : côté sud-américain nous réduisons les taxes à l’importation de véhicules et pièces détachées si côté européen vous relevez les quotas d’importation d’alcool et de viande. Réponse de Peter Mandelson : « Idéalement, nous aimerions arriver à un accord cette année. » Idéalement, cela ne mange pas de pain...

Derrière ce blocage, c’est la peur qui domine. La peur de perdre la protection des marchés intérieurs, la peur de faire face à la colère des agriculteurs européens. Comme quoi la peur est aujourd’hui le sentiment le mieux partagé dans notre monde, même si elle s’exprime selon des modes opératoires divers, en défilant dans les rues de Paris contre le CPE ou en discutant dans les salons feutrés d’un vieux palais carioca. Pour ce qui est de leur développement, les pays du Sud attendront...

Sans aucun doute, la manière d’avancer n’est pas facile, tant d’intérêts contradictoires étant en jeu et tout étant lié. C’était justement le sujet d’affrontement entre les deux Nobel réunis à Belo Horizonte. Pour Joseph Stiglitz, 63 ans, le Brésil doit s’inspirer de l’expérience des pays ayant émergé, comme la Corée du Sud. Mais comment reproduire le schéma mis en place en Corée il y a 25 ans alors que l’environnement économique a considérablement changé depuis ? Je laisserai le mot de la fin à Douglas North, 86 ans et la sagesse qui en découle : « Encore faudrait-il connaître la recette, or il n’y en a pas ; c’est donc à chacun de tracer son chemin. »

Comme Douglas North, je pense qu’il faut avancer. Avancer avec prudence, certes, mais avancer.
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