09 mai 2006

Libres propos d'Oscar Arias sur le libre échange

Un pays d’Amérique Latine a attiré mon attention, dès mon plus jeune âge. Je n’avais pas dix ans quand je m’étais plongé dans le premier atlas que j’avais reçu en cadeau. Comment, m’étais-je alors étonné, un pays peut-il avoir supprimé son armée en 1948 et garder son indépendance ? L’Histoire de France que l’on m’enseignait, la guerre d’Algérie dont la radio nous parlait sans cesse, tout semblait indiquer une impossibilité de paix durable. Ce pays est le Costa Rica. Et, pas plus en 2006 qu’hier, il ne possède d’armée.

Dans un entretien accordé au quotidien Le Monde, Oscar Arias, président du Costa Rica de 1986 à 1990, et récemment réélu, commente les évènements qui viennent de troubler l’Amérique du Sud : « Nous devons ouvrir notre économie et nous globaliser encore davantage. Un petit pays n'a pas d'autre choix que l'insertion dans l'économie mondiale. Le commerce est le principal moteur de notre croissance. Il est facile pour Hugo Chávez d'être protectionniste, car le Venezuela gagne beaucoup d'argent avec le pétrole, mais dans le cas de la Bolivie, c'est tout simplement stupide. En tout cas, l'avenir du Costa Rica n'est pas dans cette direction. »

Ce qui est une évidence pour Oscar Arias ne l’est pas pour tout le monde, loin s’en faut. A ceux qui le dénient, je voudrais dire : poussez le raisonnement aux limites, c’est à dire l’autarcie érigée en principe et déduisez-en les conséquences. Un pays en a fait l’expérience pendant une vingtaine d’années. Malgré sa taille et ses richesses naturelles, la Chine, puisqu’il s’agit d’elle, s’est condamnée à la régression. Pire, des dizaines de millions d’hommes, de femmes et d’enfants ont payé de leur vie le prix de cet isolement.

Oscar Arias poursuit : « Il n'y a aucune contradiction entre le choix de l'ouverture que nous avons entamé de façon unilatérale, il y a vingt ans, et le maintien de notre modèle social. Nous porterons nos dépenses d'éducation à 8 % du produit intérieur brut, soit deux points de plus qu'aujourd'hui. Les pays d'Asie qui ont réussi sont ceux qui ont investi dans l'éducation. L'erreur de l'Amérique Latine est d'avoir laissé se creuser les inégalités entre ceux qui ont les moyens de se payer des études et les autres. Parler de développement quand la durée de scolarité est de six ans et demi n'est pas sérieux. Elle est de neuf ans au Costa Rica, mais ce n'est pas suffisant. »

Ce constat s’applique au Brésil comme à tous les pays d’Amérique Latine. C’est un constat que partagent de plus en plus de leaders de la région. Une partie des élites, qui ne s’étaient guère souciées de cette question jusqu’à il y a peu, commence à prendre conscience qu’il est de leur intérêt particulier de faire progresser l’intérêt général. Dans un monde ouvert, même les exportateurs ont besoin d’un marché intérieur suffisamment conséquent. La proximité des clients nationaux est un atout considérable qui renforce les chances de succès à l’extérieur. La création ou le renforcement du marché intérieur passent par une amélioration du niveau de vie des populations, qui n’est possible que si le niveau de l’éducation augmente. Ce cercle vertueux tend à s’installer dans quelques pays d’Amérique Latine. Cette dynamique exige un approfondissement des pratiques démocratiques, une plus grande indépendance de la justice, une meilleure efficacité des services publics. Cette dynamique reste fragile et trop lente, mais elle est réelle dans des pays comme le Chili et le Brésil.

Oscar Arias dit encore ceci : « Cela ne sera pas plus facile aujourd'hui qu'il y a vingt ans. Les pays développés parlent beaucoup de libre-échange mais ils n'y croient pas. Je suis déçu. Ils savent que la façon la plus efficace d'aider les pays pauvres est de leur ouvrir leurs marchés. L'impasse dans laquelle se trouvent les négociations multilatérales à l'Organisation Mondiale du Commerce montre qu'ils ne sont pas prêts. »

Cette hypocrisie des pays riches devrait faire réfléchir les contempteurs du libre échange qu’ils associent à tous les maux. Plutôt que de prôner le repli sur soi, ils feraient mieux d’exiger de la part des États Unis et de l’Europe qu’ils respectent la lettre et l’esprit du libre échange. En pointant qu’il n’y a d’échanges vraiment libres qu’équitables.
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