23 juin 2006

Calçadão

Ce matin, qui aurait été un matin ordinaire si je parvenais chaque jour à m’imposer une discipline de vie, je me suis levé de bonne heure, non pour faire proustien, j’ai préparé le petit déjeuner, réveillé ma femme et changé de tenue.

A sept heures, nous étions dehors. Quelques étirements et nous nous sommes lancés sur le calçadão, le large trottoir de bord de mer entre sable et piste cyclable. Les Brésiliens des villes côtières sont chaque jour, matin ou soir, des millions à sacrifier à ce rite du maintien en forme. Rares sont ceux qui courent. Comme la plupart, nous marchons. Le plus vite possible, en allongeant le pas, en tirant un peu. Tous les âges sont représentés. En short, en bikini, en maillot ou torse nu. Toutes les couleurs, tous les dégradés sont au rendez-vous.

À Vitória, les plus courageux peuvent parcourir une vingtaine de kilomètres de calçadão, pavé de ces petits pavés portugais, dessinant le plus souvent des motifs géométriques, que le Brésil a adoptés. Nous allons d’abord vers le sud-ouest, le long de la baie de Camburi, un oeil vers le lointain, le couvent qui domine Villa Velha, le pont nº 3 qui fait 3 kilomètres de long.

Quelqu’un portait un tee-shirt sur lequel était écrit en gros caractères rouges : I’M FREE. Comment fallait-il l’interpréter ? Est-ce que cette personne souhaitait simplement annoncer qu’elle était libre de coucher avec qui lui dirait ? Est-ce qu’elle lançait un avis de recherche matrimonial ? Ou bien prétendait-elle proclamer sa liberté pleine et entière, entendue dans son sens philosophique ?

C’est en m’interrogeant sur le sens du mot liberté que j’ai continué mon chemin. Puis ma femme m’a posé une autre question, plus prosaïque, et je suis revenu à des considérations plus terre à terre qui conviennent à un marcheur. Jusqu’où irions-nous ce matin ? Jusqu’au carrefour où commence Mata da Praia et ses immeubles de luxe ou jusqu’à l’entrée de Jardim da Penha ? Dans le doute, nous avons coupé notre élan et la poire en deux.

Dans le sens inverse, nous avons le soleil dans les yeux. Quand quelqu’un nous salue d’un signe de tête ou d’un oi sonore, nous avons peine à le reconnaître, nous renvoyons le salut sans savoir à qui. Généralement nous parlons moins au retour. D’un oeil, je regarde le terminal minéralier qui ferme la baie dans le lointain et les bateaux qui attendent leur tour ou prennent la mer suivis de leur panache de fumée noire. Tout va bien, la mer est bleue, le ciel est bleu, le soleil à sa place, la vie est belle.

Fatalement, nous avons recroisé le tee-shirt « I’M FREE ». Sans doute la seule philosophie à laquelle se référait ce message au-dessus de la ceinture était une philosophie de dessous la ceinture. J’ai demandé à ma femme si elle était pressée. Elle ne l’était pas, nous nous sommes arrêtés au dernier kiosque du bord de mer, avons fait quelques élongations et avons commandé chacun une água de côco. Rien de plus rafraîchissant que l’eau de la noix de coco après l’effort. Nous étions libres de traînasser un peu, nous n’avions pas de rendez-vous qui pressait.
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