15 août 2006

Écouter

Il y a certains matins où rien ne vaut, au lever du jour, le chant du piano des Variations Goldberg. Il y faut une certaine qualité de lumière, une certaine densité de clarté émergeant de l’aube. Il y faut l’esprit apaisé, après les rêves inquiets de la nuit.

Les trois premières minutes, méditatives, préparent un silence. Bref autant qu’indispensable. C’est l’instant où, ayant rassemblé les forces en soi, l’on se décide à passer à l’action. Et, soudain, cela jaillit, l’élan est donné, la journée peut-être belle. Reste, avec l’aide de Dieu, à ne pas la gâcher.

Bien qu’écrites pour distraire les nuits d'insomnie du Comte Keyserling, les Variations Goldberg sont de ces musiques du petit matin, comme en Inde il y a des ragas appropriés à chaque heure de la journée. Après sept heures, c’est trop tard. Les ouvriers des chantiers alentour font entendre leur musique, une musique de vie aussi, celle de l’effort sous un soleil de plomb.

Et je lis dans la Folha, ma curiosité ayant été aiguisée par une photo de Pierre Boulez, le compte rendu d’un concert du Quatuor Parisii. Au programme et dans le désordre figuraient Boulez, Mozart, Debussy et Milhaud. Du quatuor n° 4 de Milhaud composé en 1918 à Rio, l’auteur de la critique, Jorge Coli, nous dit : « Porém, aqui, o espírito é profundo e grave, com sua politonalidade, sua simplicidade nas melodias, que sublinham as invenções originais, bem carregadas de meditação. »

Et puis encore ceci, de pertinent et d’essentiel, à propos du Quatuor Parisii : « Des sonorités justes, nuancées, intenses, exprimant une sensation de matérialité presque tangible. » Car l’on ne méditera jamais assez les propos de Gaston Bachelard sur Imagination et Matière.

Laissons parler Bachelard. « D’une manière générale, nous croyons que la psychologie des émotions esthétiques gagnerait à étudier la zone des rêveries matérielles qui précèdent la contemplation. On rêve avant de contempler. Avant d’être un spectacle conscient tout paysage est une expérience onirique. On ne regarde avec une passion esthétique que les paysages qu’on a d’abord vus en rêve. Et c’est avec raison que Tieck a reconnu dans le rêve humain le préambule de la beauté naturelle. L’unité d’un paysage s’offre comme l’accomplissement d’un rêve souvent rêvé, wie die Erfüllung eines oft getraumten Traums (L. Tieck). Mais le paysage onirique n’est pas un cadre qui se remplit d’impressions, c’est une matière qui foisonne. »

Comme il est clair, à la lumière de ces propos de Bachelard, que les Variations Goldberg appartiennent à cette catégorie, la plus élevée, des productions de l’âme humaine !

À l’heure où, sous la pression de cauchemars entretenus par des fous qui prétendent agir au nom de Dieu, « des bilieux dont les songes sont de feux, d’incendies, de guerres, de meurtres » (Bachelard, encore), à l’heure donc où l’on ne peut exclure que l’humanité vit ses derniers moments, c’est avec saudade que se murmurent en moi les paroles prononcées par une voix, proche et distante à la fois : « Les Variations Goldberg nous ont donné à sentir ce qu’il y a de meilleur en nous, ce qu’il y a de vrai en nous. Et pourtant, cela n’aura pas suffi. »
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