14 octobre 2006

Contre Le Monde, pour le monde...

La chronique hebdomadaire d’Éric Le Boucher dans Le Monde constitue un étonnant révélateur, chez les abonnés de ce journal, des blocages de la pensée en France. De gauche s’exprime le rejet de tout ce qui paraît libéral ou néo-libéral, de droite se récite invariablement le credo en un monde meilleur inspiré par le libéralisme, sans que ni d’un côté ni de l’autre ne soient vraiment pensés les termes des échanges qui circulent dans le monde. Car, gauche et droite se rejoignent et se fourvoient en ne prenant en compte du monde que ce qui touche à la France.

Ce samedi, Éric Le Boucher centre son article sur le nouveau Nobel de l’économie, le néo-keynésien américain Edmund Phelps, un article où l’on peut lire, entre autres, ce qui suit : « Nous entrons dans une ère où les usines et les machines compteront moins que l'innovation, la conception et le marketing des biens nouveaux. Cela change tout. Les emplois délocalisés seront largement compensés par les gains de productivité qui permettront aux pays développés de maintenir des salaires élevés et de se spécialiser sur des tâches plus chères, donc plus intéressantes. »

Du Brésil, donc loin de ce qui est considéré par Edmund Phelps et Éric Le Boucher comme le monde développé, je suis frappé, pour ne pas dire choqué, même si cela ne constitue pas une surprise, par cet OCDE-centrisme qui, au fond, ne se soucie guère du reste du monde. Au monde développé les tâches nobles, au reste du monde les tâches ingrates, pourvu que dans nos pays l’on maintienne des salaires élevés.

Je suis tout aussi frappé par l’aveuglement que sous-tend pareille mesquine espérance. Prenons l’exemple avec lequel veut se rassurer Éric Le Boucher : « Une voiture américaine typique peut être assemblée en Corée à partir de composants japonais qui représentent 17% de sa valeur, d'un design allemand pour 7%, de publicité britannique pour 3%, de services informatiques en Irlande et à la Barbade pour 1,5% et de seulement 37% de produits américains. » Qui dit que dans un futur proche la répartition ne se modifiera pas de la manière suivante : composants indiens, design sud-africain, publicité brésilienne, services informatiques russes ? Car en Inde, en Afrique du Sud, au Brésil, en Russie, de nouveaux talents émergent qui ne se contenteront plus longtemps des miettes et ne tarderont pas à réclamer leur part du gãteau mondial.

Le monde vers lequel nous tendons ne sera pas un triumvirat Amérique du Nord – Europe occidentale – Extrême Orient uniformément riche et développé. Cela n’a d’ailleurs jamais été le cas aux États Unis où les inégalités sociales n’ont jamais été réduites. Tendanciellement, l’Europe ne peut de ce point de vue que se rappocher des États-Unis, qui eux-mêmes tendent vers encore plus d’inégalités, vers un modéle qui est celui du Brésil, où un tiers vit bien, deux tiers vivent mal, pour le dire très schématiquement. C’est la tendance, il est possible de lutter contre elle. Mais cette lutte impliquerait une volonté de prendre en compte le monde dans sa totalité, et non de se donner comme seule ambition de sauver les meubles dans les pays les plus développés. À un moment de l’Histoire où jamais les égoïsmes n’ont peut-être jamais été à ce point exacerbés, je doute hélas qu’on prenne le chemin de cette rupture.
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