04 février 2007

Faire corps

Un panneau à l’entrée indique qu’il faut laisser les armes au vestiaire. Étant l’invité de J., je ne suis pas fouillé. Il est minuit et le vaste hangar dans lequel nous pénétrons paraît déjà plein d’une foule sage qui attend, en bavardant et en buvant, le début de la répétition, l’ensaio. Autant le dire tout de suite, cette impression première de nombre était trompeuse. Dans trois heures, ils seront trois fois plus nombreux.

Pour quiconque s’est intéressé un tant soit peu au Carnaval de Rio, Estação Primeira de Mangueira est un lieu et une école mythiques, dix-sept fois vainqueur, célébrée dans des milliers de chansons. J’y suis, et en bonne compagnie. Cela tient à la fois du club, de la famille, de la mafia.

Dans la loge où nous sommes installés, j’avale tout ce que l’on me tend : bières, whiskies, que sais-je encore ? On me présente les amis des amis, tel député, tel chef d’entreprise, tel représentant d’un sponsor, le fils d’un ancien président de la République, le carnavalesco qui m’adresse quelques mots en français, une actrice de Páginas da Vida, dans le décolleté vertigineux de laquelle ma tête, déjà lourde, a du mal à ne pas tomber.

Les pales des énormes ventilateurs accrochés aux murs ne peuvent rien contre la chaleur. Et quand il cessera de pleuvoir et que le toit s’ouvrira, pareil à celui d’un stade ultra-moderne, la température ne baissera pas. Le chaudron est entré en ébullition, des milliers de corps recyclent les calories englouties.

Les musiciens ont fait leur entrée en scène, dans une des loges qui nous font face. Ils sont une trentaine de percussionnistes de sept à soixante-dix sept ans, un petit dixième de la batterie qui défilera sur le sambodrome. Un chanteur, installé dans une autre loge, a commencé de répéter le samba de cette année, un samba à la gloire de la langue portugaise. Tous munis du papier que l’on nous a remis à l’entrée, nous reprenons les paroles. Nous les reprendrons deux heures durant. Le jour du défilé, tous les acteurs sauront leur texte par coeur.

Descendu de la loge pour me mêler aux milliers de femmes et d’hommes qui dansent, je me dis que jamais l’expression « bain de foule » ne m’a paru aussi juste, tant les corps glissent les uns contre les autres sous l’effet de la sueur...
Quem sou eu?
Tenho a mais bela maneira de expressar
Sou Mangueira...
Qui suis-je ?
Je possède la plus belle des manières de m’exprimer
Je suis Mangueira...
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