30 juin 2007

Le maître des eaux

Jaime
Lorsque Adriana a proposé de nous emmener là, j’ai dit oui. Sans avoir compris de quoi il s’agissait. J’étais plongé dans mon carnet de notes depuis une heure et j’avais envie de bouger. Où que nous allions ferait l’affaire.

Là, c’était la station d’épuration. Sur la colline la plus élevée du village.

Pour Jaime, le tour de garde, c’est deux tours d’horloge. Vingt-quatre heures de travail, seul dans la petite station. Vingt-quatre heures rythmées par le fluor, le chlore, les sulfates qu’il faut peser, diluer, verser. De temps en temps, il va goûter l’eau qui sort du robinet en bout de circuit. Pour vérifier qu’elle est potable.

Jaime n’est pas tout à fait seul. Son chien jaune l’accompagne. Ils reçoivent quelques visites. Un voisin, un parent passent pour leur proposer un plat chaud, échanger quelques paroles. Comme Jaime n’est guère plus bavard que son chien, ce sont eux qui font l’essentiel de la conversation, qui colportent les nouvelles du monde lointain, celui qui commence derrière la grille d'entrée. Jaime les écoute sans émettre d’avis. Il a suffisamment vécu pour savoir ce que valent les jugements.

Mon épouse a réussi à lui faire dire à quelle famille il appartenait. Et a découvert qu’il était le cousin d’un autre Jaime, bien connu de nous, notre témoin de mariage. Nous étions donc tous de la même famille et pas plus avancés pour autant.

Un tour de garde de deux tours d’horloge, ça pourrait paraître long. Pas pour Jaime qui y trouve son compte. Après un plein jour de travail, il a droit à deux jours de repos. Ce qui lui laisse le temps de vaquer à ses affaires personnelles. Dont nous ne saurons rien.

La nuit, une vraie nuit noire où l’on parvient encore à contempler les étoiles, a sa préférence. Même si des fantômes revenus des passés qu’il a vécus, qu’il a tués, l’empêchent de voyager jusqu’au bout de la Voie lactée.

De temps en temps, il allume la télé pour regarder un match de foot. Mais cette année, comme la plupart des Brésiliens, il n’est guère intéressé par la Copa América. Heureusement le championnat brésilien continue, loin de Caracas et du Venezuela, bien plus près de la station.

Au moment de partir, nous avons cherché Jonas. Jaime l’a trouvé perché dans un arbre, occupé à chercher le meilleur cadrage de la vallée. Je lui ai crié :
— Ça te suffit pas d’être cent mètres au-dessus du niveau de la rivière ?
— Non, trois mètres de plus, ça fait toute la différence !

Jaime, son chien jaune et Jonas, en voilà trois qui pourraient passer vingt-quatre heures ensemble sans se gêner.

Rio Benevente
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