19 juillet 2007

Flash-back : février 1982

Honfleur - Notre Dame de GrâceNous grimpons à pied une petite rue à la pente raide qui, nous l'espérons, mène au point culminant de la région, la Côte de Grâce. Au sommet, un belvédère permet d'admirer l'estuaire de la Seine. Sur la rive droite, les réservoirs cylindriques des raffineries de pétrole de l'agglomération havraise sont disposés tels les pierres du jeu de go qui oppose l'Occident aux pays producteurs de pétrole. Dérisoires pions français au service d'une stratégie qui nous échappe.

Mademoiselle de Beaufort, moins sensible aux beautés industrielles qu'aux bigoteries, m'entraîne peu loin de là vers une chapelle réputée pour ses ex-voto et ses maquettes de navires qu'y ont accrochés les femmes des marins au fil des siècles. Une certaine Rachel Colomb a fait poser une plaque en marbre gravé de ces mots : "Honneur et reconnaissance à Notre Dame de Grâce."

— Pour remercier Dieu d'avoir permis à son mari de découvrir les Amériques, dis-je pour mesurer le degré de bonne humeur de Mademoiselle de Beaufort.

Elle me traite d'idiot et m'envoie une tape à l'entrejambes. Puisque elle est bien disposée, j'envisage la suite des événements sous les meilleurs auspices. Dehors, à nouveau tourné vers le large, je lui fais part du projet qui à l'instant m'est venu à l'esprit.

— Tout ça, dis-je en balayant d'un large geste de la main l'estuaire et la mer, tout ça me donne envie de larguer les amarres. Et les ex-voto ne sont pas sans me rappeler certains rites que les pêcheurs de Bahia consacrent à Iemanjá, déesse de la Mer.

Le ton sur lequel je débite ces phrases a le don d'agacer Mademoiselle de Beaufort. Le pédantisme abscons dont j'adore user avec elle me vient sans effort quand il s'agit de l'agacer. Et bien qu'elle m'implore d'adopter une façon de parler plus naturelle, elle est ravie de m'entendre étaler ma culture. La confirmation ne tarde pas :

— D'où sort cette déesse ? demande-t-elle, l'air de rien.

J'improvise un long exposé, avec force digressions qui ne manquent pas non plus de l'agacer, qui se termine le 2 février, date à laquelle les marins bahianais fêtent Iemanjá. Pour finir, je la renvoie à Jorge Amado, qu'au passage je qualifie de Victor Hugo brésilien.

— Y aura-t-il un million de personnes à son enterrement comme à celui de Victor Hugo? interroge-t-elle, pas avare non plus d'étaler sa confiture.

— Dix millions ! Au Brésil, tout est plus grand, plus fou, plus intense ! m'époumonné-je en dansant tout autour d'elle. Je me promets de lui balancer dès que possible une chanson de Dorival Caymmi sur le sujet, afin de la rallier définitivement à ma cause.

Tandis que nous redescendons vers les ruelles de la vieille ville, je vis des moments épatants à discourir sur l'état du monde. Je sens Mademoiselle de Beaufort attentive, prête à se glisser dans la moindre faille de mon discours, prête à y cracher son venin, prête à l'empoisonner pour tenter de me neutraliser, prête à se ménager un moment favorable où elle pourra lâcher de grands flots de paroles qui, elle en est certainement persuadée, ne manqueront pas de faire voler en éclats mes certitudes en acier trempé. Je la sens venir et je la laisse venir. Je la sens qui va mordre à l'hameçon. Je la laisse faire pour mieux la ferrer.

La conversation prend un tour politique. Je lui assure que la troisième voie que d'aucuns appellent de leurs voeux ne pourra véritablement se dessiner que lorsque l'Est aura fini de rejoindre le camp capitaliste. Aussitôt Mademoiselle de Beaufort saute sur l'occasion de placer le contentieux Nord Sud. Et Mademoiselle de Beaufort de me resservir l'intégrisme chiite assaisonné à la sauce pétrolière. Je ris. Mais seulement en mon for intérieur. Je la trouve pathétique de s'évertuer à me démontrer que je me trompe de guerre, elle qui d'ordinaire se fiche du sort des Iraniens comme de son premier joint. En fait, la seule guerre qui la passionne, celle qui la met dans tous ses états, c'est celle qu'elle me livre, comme si j'étais l'ennemi, comme si en amour elle ne pouvait envisager comme rapports que des rapports de force.

Une voix me rappelle que j'en suis, au moins en partie, responsable. Une autre voix me souffle de l'abandonner là, sur place, et de m'enfuir en prenant mes jambes à mon cou. La part qui en moi était en début de journée tombée sous le charme, avait permis à un peu de gaîté de s'installer, déçue par le regain d'agressivité, penche pour la fuite, cédant aux forces qui ruminent les vieilles rancunes. J'ai envie de courir, je cours je ne sais où.

Quand j'arrive à la voiture, Mademoiselle de Beaufort est installée sur le siège du passager. Nous nous observons en silence. Réfléchit-elle à ce qu'elle va faire ? Je l'imagine remontant à contre-courant notre histoire commune, pesant le pour et le contre, hésitant entre le oui et le non, m'acceptant ou me rejetant. Et finalement décidant.

Elle se blottit contre moi. Elle pleure. Mon regard se perd par dessus son épaule, se laisse absorber par la contemplation de la mer, se laisse emporter par ce qu'il y a là-bas, derrière l'horizon. Et puis je me jette à l'eau :

— Ça te plairait le Brésil ?

Je sens ses lèvres trembler en se posant sur les miennes.
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