24 août 2007

Don Oleari

Un comptoir, quelques chaises et tables de jardin, et voilà un botequim, bistroquet plus ou moins improvisé. Toutes les villes du Brésil ont les leurs, par milliers, presque tous les quartiers. On y va boire quelques bières entre collègues à la sortie du boulot ou bien on descend cul sec les petits verres de cachaça en écoutant des conversations qui deviennent vite des radotages.

Jardim Camburi vient de s’enrichir d’un botequim un peu spécial. C’est Lena qui nous l’a appris hier soir en nous proposant de nous y retrouver. Spécial, car le mannezingue vous sert une carte sans équivalent ailleurs dans notre bonne ville. Pensez donc, le pastel n’y est pas que de vent, mais contient du filet mignon, non pas du steack haché de troisième catégorie, mais de la bonne viande rouge débitée au couteau en fines lanières. Spécial, car le caboulot affiche des heures de fermeture rien moins catholiques, 22h47 les lundis, 23h55 les jeudis, pour permettre, dixit, au personnel de prendre le midnight express. Spécial encore, parce que le rade se fait beuglant en invitant les musicos à brancher leurs instruments sur de petits amplificateurs et que la musique est bonne. Hier soir, guitare, clarinette et cavaquinho nous servent des compositions de Pinxinguinha et consorts, des morceaux de derrière les fagots du début du siècle passé qui mettent la musique populaire au niveau de la musique savante. Cent ans déjà ! Comme le temps passe, aurait dit Mademoiselle de Beaufort si elle avait été là. Ce répertoire n’a pas pris une ride. De temps en temps, un client se lève, s’approche des musiciens et chante deux ou trois strophes, un refrain ou deux que, clients de Don Oleari, nous connaissons tous pour les avoir écoutés des milliers de fois.

Allez savoir pourquoi, j’ai le ciboulot qui se laisse glisser au niveau du coeur et chavire en retrouvant quelque chose de la Lisbonne de 1975, quand Pedro, ancien de la Légion, la Légion étrangère française, nous emmenait faire la tournée des bars à fado, pas ceux des touristes, fussent-ils alors politiques, mais les vrais, les épais, les glauques où se serraient les coudes et tout l’attirail génito-séducteur de ceux qui ne se faisaient déjà plus d’illusions sur la Révolution en cours. Me revient l’image d’une putain énorme, un soldat assis sur chacune de ses cuisses larges comme des poufs marocains, de ces soldats aux cheveux longs qui avaient vu les oeillets se fâner très vite, trop vite. Je garderai toujours l’image de cette femme, au corps d’ogresse, éjectant ses pioupious pour se lever et s’approcher du joueur de guitare portugaise, cette guitare qui chiale. J’entendrai toujours le son de cette voix, indescriptible, qui, d’une seconde à l’autre, avait renvoyé la Janis Joplin de mes émois post-ados au rayon des rosières maristes.

Mais Lisbonne n’est pas Rio ou Vitória, le fatum a été passé au moulin (à sucre) de la terre brésilienne. Ici le chorinho pleure certes, mais pleure par étymologie (choro), mais nous parle d’un destin plus accomodant. Le chorinho nous ferait presque oublier que le Brésil est le pays où l’on trucide pour un oui, un non ou un pet de travers.

Enfin, le Don Oleari n’est pas non plus n’importe quel botequim, puisque c’est là que Lena nous a conviés pour que je lui pose quelques questions sur Albert et Stefan. Car, à défaut de progresser, l’enquête continue.
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