22 août 2007

Flânerie

Une seule catégorie de salles d’attente me semble encore échapper aux écrans de télévision : celle des psychanalystes. Du moins, c’est la règle à Vitória, où aucune de ces salles, qu’elles soient lacaniennes, freudiennes ou jungiennes, ne diffuse de novelas.

La lecture tranquille est un des multiples avantages qui en découle. Et il n’est pas interdit de prendre langue avec une patiente, celle qui, par exemple, lit un livre qui en dit long sur les raisons de son analyse : «De la souffrance d’être trop belle». Entre gens dans la douleur, la douleur d’exister pour parler comme Lacan, l’empathie est facile, pour ne pas dire naturelle, la nature humaine étant depuis longtemps assujettie à la culture et donc à toutes sortes de perversions.

N’ayant ce mardi personne avec qui tailler une bavette, j’attendais dans la salle de R., quand j’ai aperçu une revue faisant de « Camus et le Brésil » sa une. Le premier Camus qui m’est venu à l’esprit, c’est Marcel, le metteur en scène de Orfeu Negro, ce film doublement mythique, rangé au fin fond de mon musée imaginaire, sans doute au voisinage de mon inconscient, un film vu la première fois quand j’étais enfant, ma première approche du Brésil, chez la tante Georgette, le seul endroit où il m’était alors permis de regarder la télévision, le paternel étant opposé à l’introduction de l’abêtissoir au sein du foyer familial et, par conséquent, source d’un traumatisme dont je ne suis sans doute pas totalement remis à ce jour.

Que nenni ! Foin de Marcel, il s’agissait d’Albert. L’étranger, la peste, la chute...

« Une fois de plus, pendant des heures et des heures, je regarde cette nature monotone et ces espaces sauvages ; on ne peut pas dire qu’ils soient beaux, mais ils s’attachent à l’âme avec insistance. Pays où les saisons se confondent les unes avec les autres ; où la végétation inextricable devient difforme ; où les sangs se sont mêlés à tel point que l’âme y a perdu ses repères. Un tumulte lourd, la lumière verdie des forêts, le vernis de poussière rouge qui recouvre tout, le temps qui se liquéfie, la lenteur de la vie rurale, l’agitation des grandes villes — c’est le pays de l’indifférence et de l’exaltation. Le gratte-ciel n’aide en rien le progrès, il n’a pas encore réussi à vaincre l’esprit de la forêt, l’immensité, la mélancolie. Ce sont les sambas, les plus authentiques, qui expriment le mieux ce que je veux dire. », notait Albert, au retour d’un voyage à Iguape, sur le littoral paulista, en compagnie de Oswald de Andrade.

Cet extrait résume assez bien sa perception d'un Brésil contrasté, voire tourmenté. Nous le verrons plus tard, ce voyage, effectué en 1949 à la demande du gouvernement français, auquel Camus était rétif, a été celui d’un retour à l’avant-guerre et le lieu d’expression d’une culpabilité héritée de sa trahison envers Stefan Zweig.

En attendant, les plus curieux d’entre vous se prépareront en jetant un oeil et en tendant l’oreille au film qui suit, où il est démontré que l’on peut faire le boeuf, bumba-meu-boi, à travers les rues de Recife et d'Olinda, tout en parlant du grantécrivain.



À noter que l'extrait du carnet de voyage de Camus, cité plus haut, est ma (re)traduction de la traduction en brésilien. Qu'on se le dise, je suis preneur du texte original. Danke schön.

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Ajouté le 3 novembre 2007, grâce à Benjamin qui m'a fait parvenir les Journaux de voyage :

" Et je regarde une fois de plus, pendant des heures, cette nature monotone et ces espaces immenses, dont on ne peut dire qu'ils sont beaux, mais qui collent à l'âme d'une insistante manière. Pays où les saisons se confondent les unes avec les autres, où la végétation inextricable en devient informe, où les sangs sont mélangés aussi à tel point que l'âme en a perdu ses limites. Un clapotis lourd, la lumière glauque des forêts, le vernis de poussière rouge qui recouvre toutes choses, la fonte du temps, la lenteur de la vie rurale, l'excitation brève et insensée des grandes villes - c'est le pays de l'indifférence et des sautes de sang. Le gratte-ciel a beau faire, il n'a pas encore vaincu l'esprit de la forêt, l'immensité, la mélancolie. Ce sont les sambas, les vraies, qui expriment le mieux ce que je veux dire."
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