11 novembre 2007

Hommes et androïdes

Voguent, aux confins de la blogosphère 2.0, de hardies embarcations dont les vigies inquiètes guettent l’approche d’un web 3.0, voire d’un monde m.2, dont les lois seraient régies par une sorte de mobilité effrénée. C’est en croisant l’un d’eux que j’ai pris connaissance cette semaine du projet de système d’exploitation Android, censé faciliter notre vie quotidienne et, mieux encore, sauver les pays en voie de développement de leur marasme !

Android, voilà en tout cas une appellation qui nous révèle en toute (fausse?) ingénuité la vision du monde de ses concepteurs, celle d’une société humaine dont l’objectif majeur est la jouissance vaine, jouissance telle que la définit Lacan, d’une hiérarchie de producteurs-consommateurs à quoi il conviendrait de réduire les êtres humains.

Que l’une de ses vigies nous livre benoîtement son espoir de voir Android mettre le bas peuple latino-américain sur le chemin d’un tel développement, en dit tristement long sur sa propre aliénation et son degré de clairvoyance de ce qu’il perçoit comme un sous-monde accroché au sud du Rio Grande. Au passage, faisons lui remarquer que ceux d’entre les consommateurs mexicains ou boliviens qui auront accès aux mobiles de la génération Android sont équipés depuis longtemps de PCs. Mais c’est un détail.

Ce n’était pas un détail que nous commentait hier soir l’amie C., mais tout bêtement l’exemple d’un de ces hommes qui, dans leur système de valeur et non leur système d’exploitation, mettent l’honnêteté au-dessus de tout. Quand cet homme est politique et exerce des responsabilités au sein d’un État, cela ne va pas de soi, sous nos latitudes.

Détesté par ses pairs qui voient en lui l’empêcheur de détourner en rond, il est aussi détesté par la quasi-totalité de ses collaborateurs. Pensez donc, cet homme-là, non seulement se veut honnête, mais il voudrait que ceux qui travaillent sous sa responsabilité le soient aussi ! Pour conclure son propos, C. nous livrait cette remarque ironique faite par une collègue : « Il peut toujours tenter de moraliser la situtation ».

Que nous dit, au fond, cette anecdote ? Que ce qui fait le malheur du Brésil et, plus généralement, des pays de l’Amérique latine, ne tient pas à ses dirigeants, ni même aux différentes politiques mises en oeuvre — ce qui ne veut pas dire, pour autant, qu’elles sont indifférentes.

À l’exception peut-être de Cuba, aucun de ces pays n’a fondamentalement changé depuis leur création. Pays en voie de développement il y a cent ans, le seront-ils encore dans cent ans ? Non, Daniel, ce n’est pas l’annonce de la découverte d’un gisement de brut léger, aussi gigantesque soit-il, qui décidera du destin de l’Amérique. Dès hier à Santiago, Lula ramenait l’événement à sa juste mesure : sa jouissance d’appartenir bientôt à l’OPEP ! Le fait est que la vigie que je suis, embarqué sur un autre bateau que les chercheurs de monde m.2, ne voit guère approcher le moment du nécessaire changement de cap.

Un basculement, pourtant, commence à se dessiner. C’est celui que va provoquer la hausse inéluctable des prix de l’énergie et des matières premières lorsqu’elle atteindra des valeurs insoutenables pour les équilibres économiques actuels.

Différents scénarios sont possibles que l’on peut borner entre deux extrêmes : le déchaînement du marché et l’abandon de toute régulation, d’une part, la remise en question collective de nos modes de vie et l’invention d’un homme apaisé, d’autre part. Notre monde ne ressemblera sans doute ni à l’un, ni à l’autre. Il dépend de nous de peser pour qu’il se développe dans une direction plutôt qu’une autre. Il dépend de nous de nous laisser couler dans le moule du producteur-consommateur-jouisseur, l’androïde, ou de nous redresser pour rompre avec les mauvaises habitudes que nous avons laissées peu à peu prendre possession de nous et réaffirmer notre désir de citoyenneté.

Il y a dans le rituel psychanalytique un instant décisif, celui où, couché pour parler, l’analysé doit se relever. J’ignore la façon dont est venue à Freud l’idée du divan. Mais, le fait est qu’il ne doit rien au hasard et tout à une impérieuse nécessité.

Hommes et femmes, nous sommes arrivés à ce moment, celui où il va falloir faire une pause, laisser de côté notre jouissance, ralentir les outils de production et prendre le temps de nous parler, d’analyser nos vies contemporaines et l’histoire de notre humanité, de débattre du monde que nous voulons construire et des vies que nous voulons y mener.

Est venu le moment de tenter de répondre à la question posée par un frère bénédictin, Marc-François Lacan, que J. m’a transmise cette semaine à travers le texte du sermon prononcé au lendemain de la mort de son frère, Jacques. Est venu ce moment, en toute fraternité.
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