10 janvier 2008

Anachronies (1)

À cinquante-cinq ans, il avait l’air d’un vieillard. L’air et la chanson. D’ailleurs, de chansons, il n’écoutait que des rengaines d’un temps qu’il n’avait pas vraiment connu, une époque lointaine où il n’avait pas l’âge de les comprendre. Ainsi allait la vie, il suffisait de vieillir pour s’élargir le passé, s’inventer des bonheurs posthumes.

Il aimait monter à l’étage de la grande maison l’après-midi, à l’heure de la sieste, et s’étendre de tout son long sur le grand canapé de velours rouge qu’il avait fait venir de l’autre côté de l’océan, de même que le phonographe, marque Thorens, un gage de qualité, swiss made, comme il disait.

La chambre donnait sur le jardin, où criaillaient les oiseaux. Il n’aimait pas les oiseaux, il disait que les oiseaux, ça chiait partout. Et il leur fermait leur bec en jouant à tue-tête de son phonographe, pavillon rouge, assorti au canapé, tourné vers la fenêtre entr’ouverte. Et, comme un vieillard, au lieu de trouver le sommeil, il remuait les souvenirs venus de l’autre côté de l’océan, en s’efforçant de distinguer les paroles de ces chansons qu’il n’avait jamais entendues de son jeune vivant.

La vie aurait pu couler comme ça, indéfiniment, sans rien d’autre à penser que de cultiver une nostalgie qu’il consolidait pour lui, jour après jour, et qui le consolait d’un passé qui n’avait pour avantage que d’être lointain, à tous égards. La vie coulait, de fait, sans rien d’autre à penser qu’à un autre lui-même. Cela ne durait pas toute la journée, c’était l’affaire d’une heure ou deux, à l’heure du sommeil qui ne venait pas, à l’heure où affluaient des souvenirs nouveaux qui ouvraient sur des futurs imaginaires. Ces moments lui avaient appris qu’il n’y avait pas de différence entre le passé dont lui seul se souvenait et le futur qui n’appartenait qu’à lui.

Parfois, le présent passait une tête, la tête de la Rosinha, dans l’entrebâillement de la porte. C’était pour annoncer une visite, celle d’un copain ou celle d’un voisin, l’un ou l’autre importuns. Que venaient-ils faire là, dans ce monde dont ils ne connaissaient rien ? Souvent, ils avaient le chic de reconnaître la langue française dans les flonflons que soufflait le pavillon. Souvent, ils croyaient bien faire en lui demandant si c’était l’heure de la saudade. Ces instants-là, il aurait voulu l’ouvrir avec la gouaille d’Arletty et s’étrangler d’un « Saudade, saudade, est-ce que j’ai une gueule de saudade ? » bien senti. Il aurait voulu, mais à quoi bon ? De toute façon, ils n’entravaient que couic à la gouaille arlettyenne ou à l’insolence simonienne. Ceux qui n’étaient pas nés du bon côté de l’océan, ne savaient pas que la nostalgie n’était plus ce qu’elle avait été.

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