03 février 2008

Casuarina

En ce temps de carnaval, il faut bien continuer à vivre. Je veux dire : vivre prosaïquement. Malgré les élans qui nous portent d’un endroit l’autre au gré des invitations à rejoindre tels amis, à ne pas rater tel corso, à jeter un oeil sur ce qui se passe à São Paulo, Rio, Salvador, Recife et dans la blogosphère, il faut continuer à maintenir un semblant d’auto-organisation, ne serait-ce que pour prendre une douche, changer de vêtements, faire quelques courses pour parer aux besoins les plus urgents, et même dormir un peu pour récupérer quelques forces.

C’est dans cet état d’esprit que nous nous sommes réveillés dans la matinée de samedi. Sans savoir que nous aurions rendez-vous le soir même avec le fils de Lénine.

Mais, avant cela, nous étions bien décidés à retrouver les copains et les copines à Manguinhos, les anciens et les nouveaux, ceux avec qui nous avons voyagé en Europe comme ceux croisés pour la première fois cette semaine, sûrs qu’ils y seraient comme les années passées, costumés de papier crêpon ou non. Depuis quelques décennies déjà, la plage de Manguinhos voit défiler les blocos venus, la plupart, de Vitória, des blocos qui zigzaguent en fanfare et à gros coups de batucadas em battant le pavé des rues ensablées, avant de finir dans l’océan, dont la légende dit qu’il prend pour l’occasion les couleurs du Carnaval.

Hier, pour la première fois depuis 1913, une date à laquelle Manguinhos n’existait que comme village de pêcheurs, la fête à Pierrot et Colombine coïncidait avec la fête consacrée à Iemanjá, ce qui offrait deux raisons de se jeter à l’eau. Si, après une telle coïncidence, 2008 n’est pas une année spéciale, pour le meilleur et pour le pire, je promets de ne plus mettre les pieds sur les terreiros du candomblé, foi de poissonnier !

À peine étions-nous de retour à l’appartement qu’un téléphone sonnait et qu’une voix familière, une voix croisée un peu plus tôt à Manguinhos, nous invitait à la rejoindre vers 10 heures, pour assister backstage au concert donné dans le centre de Vitória par le fils de Lénine. Et dire que j’ignorais jusqu’à son existence!

En approchant de la place du 8 septembre (une date qui n’est pas chère qu’à Vitória), notre chauffeur dépassait les familles, de plus en plus nombreuses, en marche vers le lieu du concert offert par la mairie à l’un de ses quartiers les plus décrépits, en 1913 le joyau de la ville, en 2013 peut-être restauré.

Qu’est-ce qui fait que dans la loge où sont rassemblés les musiciens l’on reconnaît le fils de son père, le Lénine qui fêtait d’ailleurs le même soir son anniversaire, même si la ressemblance est loin d’être frappante ? Le charisme serait-il héréditaire ? Etel a voulu savoir s’il était né à Recife, comme le paternel. Chinoisement parlant, oui. Puisque conçu dans la capitale des coqs géants, même s’il est né à Rio. Personnellement, je voulais surtout savoir s’il avait travaillé avec son père et faisait la même musique que lui. Réponse négative aux deux questions.

João et ses compères ont gratifié le public, qui ne les connaissait pas, d’un samba le plus souvent nourri à la racine, qui a tout de suite trouvé écho sur la place livrée à la foule, à laquelle nous nous sommes rapidement joints, une foule brésilienne jusqu’à la caricature, celle qui mêle les bons et les méchants, qui sont les mêmes, ceux qui dorment dans la rue et ceux qui dorment dans des chambres baignées d’air conditionné, les enfants, les parents et les grand-parents, costumés ou non, telle gamine de sept ans avec le samba no pé et tel estropié en bikini à paillettes dorées tentant de danser en s’appuyant sur ses cannes, quelques petites frappes en bande prêtes à saisir l’occasion de se refaire, les marchands ambulants et les camelots, les ivrognes et les végétariens, au global une foule heureuse, réunie dans la communion de ce qui fait l’essence de la musique brésilienne, à travers quelques classiques de Dorival Caymmi, des airs que tout le monde a sur les lèvres et dans le coeur.

Casuarina est le nom de l’orchestre de Daniel Montes, Gabriel Azevedo, João Cavalcanti, João Fernando et Rafael Freire. Soigneusement édité chez Biscoito Fino, qui pourrait bien être à la musique brésilienne ce que Blue Note est au jazz, leur deuxième disque, Certidão, est une pure merveille de samba ciselé, mots et notes, au plus juste des émotions et des sentiments qui font que partout l’homme est homme et la femme femme, et peut-être un peu plus encore à Rio, du côté de Lapa où, au passage ou à demeure, l’on peut les écouter dans l’un des bars qui animent la nuit carioca. Je vous les recommande chaudement.
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