07 mai 2008

Regards

vitória - são pedro
Faut-il déjà se rappeler, se rappeler comme on commémorerait une victoire, de São Pedro, de Ilha das Caeiras, comme de ces quartiers dits sensibles, ces favelas auxquels semblent devoir être associées à jamais des images de guerres entre gangs, de misère absolue, d’hygiène impossible ? Peut-être, peut-être pas, dans la mesure où ces lieux de vie humaine, oui de vie humaine, qui font souvent la une des journaux avides de sensations, se classent sur une échelle du malheur plutôt étendue, dont aucun outil statistique ne saurait humainement rendre compte.

Le fait est qu’il y a désormais là toutes sortes d’équipements, des toboggans et des bacs à sable et tout l’attirail pour sculpter les corps à force de malhação et même les moniteurs qui vont avec.

Et le fait est aussi qu’il suffisait et qu’il suffit sans doute encore de les citer, São Pedro, Ilha das Caeiras, comme ça en passant dans la conversation, un petit doigt en l’air tandis que la tasse de café est saisie entre pouce et index, une de ces conversations bien tenues dans les quartiers huppés, Mata da Praia ou Praia do Canto par exemple, pour que l’on vous regarde avec un air accablé ou que l’on vous prenne pour un demeuré ou, pire encore, un pauvre égaré chez les riches, un de ces pauvres à qui l’on n’a pas l’habitude d’adresser la parole et que l’on n’a même pas l’habitude de voir, pourtant si proche.

Le voir, ou plus exactement le ne pas être vu, là est, sinon toute la réponse à la question sans cesse rebattue de la violence, du moins une part décisive de son explication. Entre tous les arguments avancés, c’est celui qui me semble porter la plus saisissante charge de vérité. Je l’ai senti très fort, un jour qu’une commissaire chargée des jeunes — car, au Brésil, on segmente aussi la répression par tranche d’âges — nous disait combien les voyous, qu’elle et son équipe arrêtaient, aimaient poser, pas peu fiers, pour les photographes et les caméras de télévision avides de nouveaux visages, avides d’aligner les unes derrière les autres les cinq minutes de célébrité qui constituent pour eux l’unique promesse survivant à leurs désillusions.

Je me souviens aussi de A. L. évoquant une femme vivant dans la rue — c’est quand même plus explicite que de parler de SDF ! — depuis des années, avec qui, un jour pas comme les autres, elle avait rompu le silence en lui posant deux ou trois premières questions, volontairement anodines. Plus loin dans le temps, mais toujours au même endroit, la rue où il pleut trop souvent, elle avait fini par révéler un peu de son secret — une histoire poignante, que je m’interdis de livrer ici — et avait eu cette remarque à propos des gens du quartier dans lequel elle passait le plus noir de ses jours : « Pour eux, je suis invisible ».

Il y a peu, alors que je flânais dans un de ces quartiers depuis peu agrémentés d’une promenade de bord de mer, aménagée par la mairie, une petite fille juchée sur sa bicyclette s’est arrêtée en face de moi et a toisé l’étranger que je suis pour lui dire tout net, en désignant les équipements : « Ils les ont montrés à la télé ».
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