26 février 2009

C’est quoi le Brésil (5)

Nous en étions restés au comportement des élus qui exsude le mépris des citoyens. Mais peut-on parler de citoyens, de citoyenneté ? On en parle beaucoup au Brésil, comme d’un objectif à atteindre. Même les écoles de samba — du moins certaines — en parlent, en font dans leurs discours un objectif. Il est d’ailleurs assez symptomatique qu’au sein d’un des instruments traditionnels du clientélisme affleure parfois une exigence de citoyenneté. Ce n’est pas l’écume provoquée par un trémoussement exagéré, c’est le résultat du travail de certaines ONG, voire d’équipes municipales, qui tentent d’apporter une réponse aux attentes nouvelles d’une partie de la population, une minorité certes mais active, qui a compris que le clientélisme est loin d’être le « moins pire des systèmes » — idée largement répandue dans l’inconscient collectif brésilien — quand il s’agit de résoudre les problèmes très prosaïques auxquels sont confrontées les populations.

Mais il y a encore très loin entre la réalité actuelle fondée, pour l’essentiel, sur le clientélisme et ces objectifs de formation d’une citoyenneté. À cet égard, les dernières élections municipales — commentées ailleurs sur ce blog — ne laissent guère d’espoir. Dans un référentiel droite gauche des plus flous — pour ne pas dire à géométrie variable — des maires de grandes villes se sont fait élire avec plus de 80% des voix et le soutien parfois de la quasi totalité des partis...

Les partis politiques, justement, sont l’un des « maillons faibles » du système démocratique brésilien. Y chercher les traces d’une idéologie structurante ou même l’ébauche d’un programme relève de l’entreprise vouée à l’échec. Nombre d’élus changent d’étiquette en fonction de leurs intérêts privés, chacun essayant de se ménager une place de leader potentiel conforme à son ambition personnelle — aux niveaux local, estadual ou fédéral — à un instant donné. Le phénomène est devenu à ce point préoccupant que des velléités d’y mettre un peu d’ordre sont apparues récemment, mais sans grand succès à ce jour malgré le vote d’une loi censée renforcer la fidélité partisane.

Le manque de consistance des partis s’est élargi depuis l’élection de Lula à la présidence. Dans l’opposition, le PT constituait un parti plus proche de la conception qu’on en a en Europe occidentale. Même si différents courants idéologiques le traversaient (de la théologie de la libération au trotskisme), on pouvait dire qu’il était le grand parti de gauche du Brésil, « gauche » étant à prendre dans son acception européenne. Après l’élection de Lula, l’afflux de dizaines de milliers de nouveaux adhérents, habitués des réseaux clientélistes, ouvrait grand la porte à un alignement sur les pratiques des autres partis et, par conséquent, à un affaiblissement de l’éthique du PT. Pour ne rien arranger, le choix de Lula de privilégier l’alliance du parti dont il est issu avec une constellation hétéroclite de petits partis, allait signer l’arrêt de mort des ambitions éthiques des secteurs les plus exigeants du PT, les contraignant soit à s’aligner, soit à quitter le parti — tel a été notamment le choix de Heloísa Helena.

Corollaire du clientélisme, le populisme règne avec Lula avec une vigueur qu’il n’avait plus connue depuis Getúlio Vargas, auquel il ne déplaît pas à Lula d’être comparé. Le taux d’approbation de 84%, qu’a atteint Lula en janvier, est un indicateur de la conjonction entre un populisme intelligemment mené et une situation économique favorable, le Brésil ayant remarquablement su mettre à profit l’élan de croissance du PIB mondial de ces dernières années, on sait désormais à quel prix.

D’une manière générale, les scores électoraux qui s’éloignent trop des équilibres 50/50 sont un des signes d’une dérive des pratiques démocratiques. Le score obtenu par Lula lors de sa réélection, les scores obtenus par nombre de maires, y compris de grandes villes, lors des dernières élections municipales, signalent que le système démocratique brésilien tient avant tout du simulacre.

Les Brésiliens ne sont d’ailleurs pas dupes, qui se déclarent majoritairement opposés à la démocratie comme système de gouvernement. Des études complémentaires mériteraient d’être entreprises afin d’éclairer avec plus de nuances cet état de défiance. Quelle est la part de la désillusion, quelle est celle du calcul cynique, par exemple, dans pareil résultat ? Rappelons qu’en réponse à un sondage effectué il y a 3 ans, 80% des Brésiliens admettaient participer activement ou passivement aux pratiques de corruption.

Clientélisme, populisme et corruption, on peut être tenté de résumer le système politique brésilien à ces trois composantes. Mais cela serait ignorer que la société brésilienne a atteint un niveau de complexité — celui du « chaos moyen » — qui n’autorise pas à en rester à une lecture aussi simpliste. Des forces, plus ou moins organisées, travaillent à remettre en cause les vieilles habitudes, héritées d’un très long passé — qu’il sera passionnant d’analyser plus avant. Mieux encore, ces forces travaillent la pensée, consciente autant qu’inconsciente, d’un nombre croissant de Brésiliens. Il ne se passe pas un jour sans que des amis brésiliens ne me disent : « Je le fais parce que tout le monde le fait ». Il faut en effet beaucoup de détermination, voire du courage physique, pour rester sourd au chant des sirènes « habituelles ».

Malgré tout, des initiatives aboutissent à des résultats positifs, qui rapprochent les pratiques politiques des pratiques démocratiques. C’est le cas des « budgets participatifs », lorsqu’ils sont menés avec honnêteté et non pas pour revêtir d’habits neufs les vieilles pratiques clientélistes. Une gestion participative exige des efforts de formation et un contrôle sévère des leaderships qui, inévitablement, apparaissent au cours des processus. Le fait est que les villes les mieux organisées en terme d’habitat, de transport, de réseaux et de services, sont souvent celles où ont été mises en place des structures vouées à l’exercice de ces « budgets participatifs ».

On me demande souvent si les principes qui régissent une démocratie directe — je pense à la Confédération helvétique comme modèle — sont compatibles avec la taille du Brésil. La réponse se trouve, à mon avis, contenue dans la structure actuelle du fédéralisme brésilien, largement inefficace. Ce qui la différencie d’une fédération (ou d’une confédération) efficace est la dose de démocratie directe instillée dans les rouages des prises de décision. Cela n’a pas de rapport avec la taille d’un pays. Lorsqu’aux échelons de plus petite taille, les décisions sont prises par les citoyens, formés et actifs, les échelons de taille supérieure se passent plus facilement des leaderships outrancièrement personnalisés.

Cet avènement n’est pas pour demain au Brésil, d’autant que les facteurs extérieurs — les modèles — n’y incitent guère. Deux des modèles de référence des Brésiliens cèdent au contraire de plus en plus aux tentation populistes. Le moins que l’on puisse dire, en effet, c’est que ni Obama aux États-Unis, ni Sarkozy en France — puisqu’il s’agit d’eux — ne montrent la voie.

élections municipales à Vitória en 2008
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