16 mars 2009

C’est quoi le Brésil (7)

La question de l’extrême inégalité sociale a déjà été abordée sur ce blog, à l’occasion, par exemple, de la publication de chiffres — l’indice de Gini, notamment. À en croire les classements établis par divers organismes, le Brésil serait l’un des pires pays de la planète. Admettons le, même s’il serait utile de s’interroger sur le recueil des données effectué dans de nombreux pays dont la fiabilité des instruments statistiques laisse plus qu'à désirer.

Le fait est que le Brésil se caractérise par un niveau d’inégalité sociale qui dépasse largement les limites du raisonnable. On peut discuter sans fin de ce qu’est un « niveau raisonnable » d’inégalité, je dirai simplement que l’on atteint ici l’insupportable et que cet « insupportable » suffira pour l’instant à qualifier le niveau d’inégalité sociale du Brésil.

J’entends souvent en France que cette extrême inégalité sociale se traduit par la formulation suivante : « Au Brésil, ou bien l’on est très riche, ou bien l’on est très pauvre ». Je pense que la plupart des lecteurs de ce blog savent que cette traduction est erronée. Si je le souligne ici, c’est pour éclairer ensuite un autre malentendu. Il y a donc au Brésil, entre les foyers les plus riches et les foyers les plus misérables, des foyers qui occupent tous les niveaux de revenus intermédiaires. Pour dire les choses un peu schématiquement, la société brésilienne peut être divisée en 3 classes à peu près égales en nombre de représentants, des classes qui n’ont d’ailleurs rien d’étanches, mais dont les proportions restent relativement stables depuis des décennies.

Un tiers des foyers brésiliens appartiennent à la « classe des consommateurs » — je préfère cette appellation à celle de « classe moyenne ». Ce sont les familles, certaines extrêmement riches, la plupart jouissant simplement d’un niveau de vie comparable à celui de leurs homologues de l’Europe occidentale ou de l’Amérique du Nord. Ce sont les familles qui vivent dans des logements disposant de tout le confort dit moderne — d’un niveau plutôt supérieur à celui de leurs homologues français, soit dit en passant —, qui possèdent un ou plusieurs véhicules, un ou plusieurs ordinateurs et une foultitude d’équipements dont la nécessité ne saute ni aux yeux ni aux méninges. C’est parmi les foyers de cette première catégorie que les scénaristes de novela situent le cœur de l’action de leurs intrigues abracadabrantesques.

Vient ensuite un deuxième tiers. Ce sont les familles dont les revenus permettent de satisfaire les besoins basiques, qui mangent à leur faim, qui disposent de logements en « construction permanente », des équipements jugés indispensables que sont, par exemple, un ou plusieurs téléviseurs, un ou plusieurs téléphones portables généralement prépayés. Ce sont des familles qui possèdent souvent une motocyclette, rarement une voiture, qui ne souscrivent pas d’assurance santé et qui, par conséquent, recourent uniquement au service public hospitalier (SUS). Ces familles consacrent une part modeste mais croissante de leur budget aux loisirs. Ces familles n’intéressent guère les scénaristes de télévision comme de cinéma.

Le troisième tiers vit dans des favelas ou des quartiers qui leur ressemblent, qui ne disposent pas toujours — loin s’en faut, à dire vrai — des accès aux services publics que sont l’eau courante, les égouts, l’électricité — mais dans ce cas, des branchements au réseau sont bricolés — ou le téléphone. Ces familles ne mangent pas toujours à leur faim, s’habillent de vêtements de récupération — à interpréter au sens large — et disposent d’équipements de seconde main — le taux d’équipement en téléviseurs y est toutefois de 99% — cédés par des membres de la famille mieux lotis ou leurs employeurs — les femmes de ménage obtiennent ainsi une part significative de leurs revenus en nature. La plus grande part de ces familles sont bénéficiaires de la Bolsa Família, les autres étant des retraités ou des personnes seules sans enfant à charge. C’est dans ces quartiers que le trafic de drogue est le plus solidement implanté et que sont commis la plus grande part des homicides — presque toujours des règlements de compte. Cette catégorie inspire les scénaristes — Cidade de Deus en est l’exemple le plus fameux ; « Linha de Passe », le dernier film de Walter Salles en est une illustration moins esthétisante et plus « réaliste » (« Une famille brésilienne » en est le titre français).

Cette description à travers le filtre de la consommation est certes un peu schématique et incomplète, mais elle me semble avoir le mérite de dire, mieux que l’indice de Gini, ce qu’est la société brésilienne. J’en resterai là pour aujourd’hui et aborderai au prochain épisode le second point que je veux éclairer à partir de cette description.

Vitória et Vila Velha

Compléments

L’extrême inégalité se vérifie aussi régionalement. Le pourcentage de foyers bénéficiaires de la Bolsa Família en est un indicateur. Sans surprise, les États du Nord et du Nord-Est apparaissent clairement comme les moins développés (51% dans le Maranhão, 50% dans le Piauí, 42% dans les États du Pernambouc et de Bahia, 35% dans le Pará), tandis que le Sud, le Sud-Est et le Centre-Ouest connaissent une situation largement meilleure (7% dans le District Fédéral, 11% dans les États de São Paulo et de Santa Catarina, 14% pour celui de Rio de Janeiro, 20% dans le Mato Grosso, 24% dans l’Espírito Santo et 25% dans le Minas Gerais) — source : Folha de São Paulo.
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