17 mai 2009

Pobre de marré deci

Je l’ai sans doute évoqué déjà plusieurs fois, les fêtes d’anniversaire des enfants sont l’occasion pour les parents d’inviter non seulement les copains des enfants mais aussi leurs propres amis. Et l’on sait qu’au Brésil on a l’amitié facile, large et étendue, quand il s’agit de se réunir autour d’un churrasco et de descendre quelques bières et caipirinhas. Si l’on n’y prend pas garde, on peut facilement passer toutes ses soirées d’une invitation à l’autre...

Je sens que ce billet commence mal, cette introduction n’ayant rien à voir avec le propos qui va suivre. Mais puisqu’elle est déjà écrite et qu’elle est susceptible de ne pas totalement désintéresser le lecteur avide de digressions, autant la laisser...

Parmi les amigos auxquels nous nous étions joints hier, tentait de faire bonne figure une vieille connaissance, un professeur d’université que nous n’avions pas vu depuis quelques années. Autant le dire tout de suite, ses blagues obsessionnellement orientées dans la direction de son propre sexe mou d’éjaculateur précoce (dixit l’intéressé qui voulait faire l’intéressant), ont eu vite fait de faire retomber mon attention.

Malgré tout, c’était dommage, dans la débandade je perdais toute une série d’expressions argotiques, dont certaines m’étaient inconnues, que j’aime à disséquer, comme le savent les lecteurs fidèles. En passant, une assiette de salade baignant dans une sauce de maracujá à la main, j’ai tout de même retenu l’expression « rabo na saia », synonyme de « mulherengo », à laquelle je reviendrai peut-être un jour, encore qu’il me semble avoir épuisé l’essentiel en énonçant cette phrase.

Malgré tout, rebelote, l’éjaculateur précoce ayant fini par abandonner un instant son auto-flagellation publique ou, plus précisément, lui ayant fait prendre un tour différent en ironisant sur ses origines plus que modestes, une autre expression qui m’était jusqu’alors inconnue a trouvé le chemin de mes oreilles : « pobre de marré deci ».

C’est assez curieux, certaines phrases, certains bouts de phrase, devrais-je dire, ont parfois le don de réveiller chez nous, zêtresumains, d’étranges échos. C’est là que je voulais en venir.

J’interroge un ou deux amigos. Être « pobre de marré deci », c’est être très pauvre, misérable même, me disent-ils. Mais ils ignorent l’origine de l’expression. Je reste donc sur ma faim et me console en me jetant sur quelques croûtons de pain à l’ail dégoulinant de graisse, une cochonnerie dont je raffole, allez savoir pourquoi.

Vous êtes toujours là ? Vous imaginez bien que si échos il y a, je ne vais pas en rester là.

Les heures passent, nous montons chez notre hôte prendre le café avec un excellent cognac et quelques carrés de chocolat amer (85% de cacao), parlons de suicide, donc de Chatterton, donc de puta que pariu, donc commençons à nous lancer dans quelques fofocas. E por aí vai...

Vient le moment de nous séparer. Etel et moi sommes attendus par d’autres amis au théâtre. Nous faisons fissa, direction le théâtre Carlos Gomes. Et découvrons en arrivant que nous nous sommes trompés, que la pièce est donnée ailleurs, sur la scène du théâtre universitaire. Qu’à cela ne tienne, nous fonçons direction le campus de Goiabeiras. Le titre de la pièce, je vous le donne en mille : « A arte de escutar » : cela nous apprendra à mieux écouter la prochaine fois !

Je passe rapidement sur la pièce, excellente, une comédie à mourir de rire — mourir d’un rire jaune — sur les petits et grands travers de nos contemporains. Mais, puisque ce n’est pas le propos de ce billet et que je vous ai déjà infligé quelques digressions, je n’en dirai pas plus.

Il est 22 heures quand nous sortons du théâtre, l’heure d’aller souper. Rendez-vous dans un restaurant italien — ce n’est pas pour rien que nous vivons dans l’Espírito Santo — où nous retrouvons un couple que je ne connais pas.

Tandis que nous hésitons quant au vin à choisir, Zé Dalton et Edivaldo font assaut d’érudition sur les marchinhas du carnaval de Rio des années quarante, la littérature de cordel et les chansons populaires du Nordeste. C’est donc en toute confiance que je leur soumets « pobre de marré deci ». Je ne suis pas déçu, ils se mettent à chantonner la ronde dont est tirée l’expression.

Étranges échos, disais-je. Cette mélodie, je la connais, remontée tout droit de mon enfance après quelques décennies d’oubli. Mais impossible pour moi de me rappeler les paroles en français, ni même un titre.

La solution de l’énigme, je l’ai trouvée ce matin, grâce à mon butineur. L’histoire de cette chansonnette est fascinante. D’origine runique, elle a traversé l’Europe pour s’établir aux Pays-Bas, et dans les territoires qui sont aujourd’hui la Belgique, la Flandre française et, sans doute, la Picardie. Les Hollandais de Maurice de Nassau l’ont apportée au Pernambouc. Vous l’avez compris, elle s’est si bien acclimatée au Brésil qu’elle est toujours chantée, soit en berceuse, soit en farandole.

Les curieux trouveront leur bonheur en lisant ce texte de Avelino Medina, en cliquant ici.
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