15 septembre 2011

Saudade

Tous les Brésiliens que je connais un tant soit peu me demandent un jour ou l’autre si je ressens de la « saudade » pour mon fils vivant au loin, pour la France, pour je ne sais quoi encore. La plupart du temps, je leur réponds que non, que seuls les Brésiliens et les Portugais connaissent la « saudade ». Ma réponse me semble on ne peut plus logique et devoir les flatter puisque d’après ces mêmes Brésiliens ou Portugais, le mot « saudade » est intraduisible, ce que je suis tout à fait prêt à admettre. Et pourtant, ils ne s’en satisfont pas.

Que faut-il en conclure ? Sans doute rien, car la logique, du moins celle que j’ai étudiée en France, ne m’est d’aucun secours ou presque ici. Car, de même que la « saudade » paraît intraduisible, la « logique » française n’a, me semble-t-il, pas d’équivalent au Brésil, hors les cours de mathématique, voire de philosophie.
Est-il permis de supposer que, bien que ressentant les mêmes sentiments que les Brésiliens et les Portugais, les Français, les Turkmènes, les Bantous ou les Japonais n’ont pas su trouver un mot pour définir dans leur langue maternelle la « saudade » ? Certes, tout est possible en notre tour de Babel, et en matière de vocabulaire l’étude des lexiques montre d’étonnantes disparités. Umberto Eco en donne des exemples souvent surprenants dans son excellent et distrayant livre consacré à la traduction : Dire quasi la stessa cosa. Esperienze di traduzione.

Puisqu’il n’y aurait pas d’équivalent parfait à « saudade » en aucune langue et que, malgré tout, les Brésiliens et les Portugais veulent qu’il nous arrive de la ressentir, il faut chercher des mots s’en approchant. Beaucoup d’auteurs français se sont employés à cette tâche, avec plus ou moins de bonheur. Et certains, les plus habiles à mon goût, ont trouvé une porte de sortie qui a bien des avantages. Pour ces derniers, c’est à chacun de proposer sa propre définition. Selon moi, le plus grand mérite de cette pirouette est qu’elle permet d’accorder notre traduction à notre propre palette émotionnelle, ce qui dans le cas du mot « saudade » me semble on ne peut plus approprié.

Alors, me dira-t-on, quelle est ta traduction du mot « saudade » ? Laisse-moi te conter une anecdote, te faire une confidence. C’était en 1975, j’étais au Portugal pour vivre d’un peu plus près les suites de la révolution des Œillets. J’avais fait connaissance dans un village en face de Lisbonne d’une étudiante en médecine dont je m’étais entiché. Je me souviens qu’elle avait de très beaux yeux qui changeaient de couleur, passant du gris au vert au gré de la lumière. Pour elle, j’avais bravé les taureaux qu’on avait lâchés dans la rue ! Je l’avais retrouvée en 1976 pour quelques jours. Et puis il avait fallu prendre le bateau et traverser le Tage. Installé à la poupe, je regardais les lumières de son village s’éloigner. Pour la première fois de ma vie, sans le moindre doute, je ressentais cette « saudade » dont parlaient les poètes et les romanciers portugais dans leurs œuvres. C’est alors que, sans un effort, une traduction, ma traduction m’est apparue : la nostalgie d’un futur que je ne connaîtrai pas.
Related Posts Plugin for WordPress, Blogger...