27 septembre 2011

Unter den Linden

Je ne me souviens plus, Mary, comment nous nous sommes retrouvés bras dessus bras dessous. Était-ce Unter den Linden ou Alexander Platz ? Ou bien était-ce déjà au franchissement de la Porte de Brandebourg pour ne pas nous perdre dans les tourbillons de la foule allant et venant selon les seules contraintes des lois de la mécanique d'Ouest en Est et d'Est en Ouest ? Pour toi, Mary, qui vit à Berlin Ouest depuis huit ans, plus encore que pour moi qui n'y avais mis les pieds qu'une seule fois auparavant (c'était il y a dix ans), cela ressemblait à un rêve cette incursion à l'Est sans papiers, dérive d'une nuit de nouvel an et d'ère nouvelle, nuit d'ivresse à en juger par les milliers d'éclats de bouteilles de sekt jonchant la chaussée d'Unter den Linden, cadavres mutilés auxquels répondaient d'autres cadavres mutilés, ô combien humains, ceux-là, du charnier de Timisoara pour nous rappeler que c'était miracle que d'avoir à Berlin, mais aussi à Prague ou à Budapest, reconquis la liberté sans avoir à en payer le prix du sang. C'était d'ailleurs tellement un rêve que pour toi, Mary, cela a failli tourner au cauchemar lorsque au retour par le métro les vopos de la station-frontière de Friedrichstr. nous ont demandé les passeports. Mais te serrer très fort dans mes bras a suffi à nous dédouaner aux yeux du policier chargé du rituel. Après l'ouverture de la grille qui, dernier hoquet de l'Histoire, refusa quelques secondes durant de s'ouvrir et nous procura une ultime frayeur, ce fut le premier baiser de l'année, son goût délicieux, une sensation sereine, un sentiment de libération pour moi qui venais de m'affranchir des chaînes subtiles que d'antérieures résolutions à tendances misogynes avaient mises peu ou prou au travers de mon esprit.
Related Posts Plugin for WordPress, Blogger...