01 octobre 2011

Au Père Fouettard

Sitôt qu'elle apparaît, glissant entre les tables, un plateau posé sur une main, on sait qu'on a vu une déesse et on n'y croit pas. La veille, Patrice me parlait de cette espèce rare de femme. La perfection faite femme. Comme toute perfection, inaccessible et vaguement inquiétante. Dont on préfère se tenir à l'écart, parce que l'on craint de ne pas être à la hauteur. C'est évident, cette serveuse du Père Fouettard, lumineuse d'un sourire permanent qui semble venir de loin, des étoiles peut-être, et qui ne s'adresse à personne en particulier, mais plutôt à la vie, cette serveuse appartient à cette espèce.

Un examen attentif ne permet pas de la prendre en défaut. Jusque dans le choix des couleurs. Chez cette femme brune, à la peau très mate et dont la chevelure ondule jusqu'aux épaules, hormis le rouge des lèvres et les taches fauves d'un foulard imitant la peau du léopard noué autour de la taille, la parure est noire : pull dont les manches sont retroussées au-dessus du coude, ceinture de cuir luisant à laquelle est accroché le foulard, collants de danseuse qui épousent les courbes harmonieuses de ses jambes, santiags basses en croco.

Quel est le métissage qui a produit pareille créature ? Assurément il y a du Iémanjá, cette déesse de la mer qui, dans le golfe du Bénin comme au large des côtes du Brésil, prend au piège de sa sensualité les marins et les attire au fond de l'océan les jours de tempête. Quant au père, ce pourrait être un personnage d'un roman de Jorge Amado, Mar Morto par exemple, un nègre robuste, fils d'esclave, lui-même petit-fils d'un roi d'Abomey.
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