09 décembre 2011

Chroniques de la favela : ECO 92

« Pour le sommet ECO 92 réalisé à Rio, où devaient se retrouver les leaders mondiaux, il a fallu faire de la ville merveilleuse (1) une forteresse comme jamais auparavant aucune ville du pays n’en avait connue. C’était le premier grand événement mondial organisé au Brésil, les présidents de tous les pays, ou presque, seraient réunis. Comme il n’était pas question de prendre le moindre risque, le gouvernement brésilien a fait venir des policiers de tous les coins du pays pour assurer la sécurité. 

Les policiers venus de l’extérieur ont été hébergés dans des casernes, où ils pouvaient se reposer après les longues heures de surveillance, de jour comme de nuit, vu que le forum ECO 92 n’avait pas d’heures prédéfinies, justement pour assurer la sécurité des chefs d’État. 

Un groupe de ces policiers s’est retrouvé affecté dans une caserne de l’avenue Brasil, tout près du complexe (2) de la Maré, une zone dangereuse composée de plusieurs favelas en conflit permanent pour le contrôle de la vente des drogues, une zone disputée à coups de fusil par les trafiquants, les miliciens et les escadrons de la mort, chacun voulant la plus grosse part du gâteau. Un ensemble de favelas avec une population supérieure à bien des villes du Brésil, où se mélangent travailleurs, drogués, braqueurs, chômeurs, policiers et trafiquants. Un endroit où s’entassent les personnes n’ayant pas les moyens d’habiter dans des quartiers mieux organisés, un lieu que les autorités préfèrent abandonner à leur triste sort : dans ces favelas, où on ne paye ni l’eau ni l’électricité, où les facteurs ont peur de distribuer le courrier, où les enfants vivent dans une crasse sans nom, les rats et les cafards sont à la fête et les chiens et les chats vont librement en faisant leurs besoins n’importe où, sans que personne n’ose se plaindre, de peur qu’un de ces animaux appartienne à un caïd. Une vie difficile, mais où vivre quand on n’a pas de quoi payer un loyer dans les quartiers de la ville ? 

Il y a là pourtant tout ce qu’on peut trouver dans une ville, des banques, des supermarchés, des boutiques, des cybercafés, des ateliers, des opticiens, des bureaux, des écoles, des postes de police et même une caserne, des entreprises et bien d’autres choses que l’on ne trouve que dans les grandes villes, comme la prostitution, les bandits manchots, le pagode (3), le funk, les pots de vin, les bus clandestins, les spectacles, les ordures, les églises, les assassinats, les drogues et, comme je l’ai déjà dit, plusieurs groupes armés. Mais il n’y a pas de vols, il est interdit de battre les femmes, il est interdit d’acheter les bouteilles de gaz en dehors de la favela, de même qu’il est interdit de se connecter à Internet autrement que par les branchements clandestins, car le gatonet (4) a l’œil. La justice d’ici ne traîne pas et la justice est impitoyable, aussitôt la sentence prononcée, aussitôt exécutée. 

Dans une des casernes des environs du complexe, un groupe de policiers chargés de la sécurité de ECO 92 décide, après un jour de travail, de prendre un peu de bon temps. Ils prennent une douche, revêtent leurs insignes et prennent leurs armes, pensant qu’ils pourront intimider les bandits. Sans savoir où ils mettent les pieds, ils entrent dans une des favelas. Mais les favelas ont leurs propres services de renseignement et de sécurité, qui suivent de leurs yeux de chat Antonio, Saulo et Joaquim, les fédéraux. Les trois s’arrêtent dans une gargote pour boire quelques bières, ignorant qu’elles pourraient être les dernières. Ils veulent plaisanter avec le patron, mais lui n’a pas le cœur à rigoler, ils ne comprennent pas, ils ne se doutent de rien. Le patron du bistroquet, seu Manoel, aimerait les avertir, mais les ennemis les guettent, les trafiquants ont tout de suite remarqué qu’ils n’étaient pas de Rio, leur accent, leurs fringues les ont trahis. Pour ne rien arranger, ils sont entrés sans être accompagnés de quelqu’un de la favela. C’est vraiment beaucoup de naïveté, les trafiquants tissent déjà leur toile, ils ont envoyé trois jeunes filles pour qu’elles abordent les fédéraux. Ça n’a pas été difficile de piéger les policiers : des jupes à ras le bonbon (5) et un peu de baratin. Pour leur malheur, l’un d’eux pose la question de trop, il veut savoir où ils peuvent faire la fête, écouter un peu de samba, regarder les filles danser. La réponse est prête, bien sûr qu’elles peuvent les accompagner là-bas, d’ailleurs c’est là qu’elles vont, et eux, se la jouant déjà, acceptent l’invitation, paient l’addition au vieux Manoel qui, une fois qu’ils sont partis, ferme le bistroquet et rentre chez lui pour raconter à sa femme que trois hommes sont entrés dans la favela, ont bu des bières chez lui et se sont laissés entraîner par le mal. Dona Maria, la femme de seu Manoel lui demande pourquoi il n’a rien fait, il se défend en disant que s’il leur avait parlé il ne serait pas là à lui raconter cette histoire. Les trois policiers vont de ruelle en ruelle et plus ils s’enfoncent dans la favela plus ils se rapprochent de la mort. Il n’est pas encore 11 heures du soir et toutes les maisons sont fermées. Ils ne comprennent pas que si les gens de la communauté sont rentrés chez eux, ce n’est pas parce qu’ils se couchent tôt. Les filles n’ont pas leur langue dans la poche, elles les embobinent, leur disent que si tout le monde a fermé la porte et les fenêtres, c’est à cause du bruit. Ça les étonne quand même un peu, ils disent qu’ils n’entendent rien, mais elles ont réponse à tout. Si elles vont là-bas si tôt, c’est pour être sûr d’avoir une table, pour ne pas avoir à rester debout. Et puis elles finissent par entrer dans une ruelle encore plus sombre et, d’un coup, elles se mettent à courir, les laissant sur place. Des trafiquants armés jusqu’au dent, chacun voulant faire bonne figure pour le chef, apparaissent devant et derrière, ils ne leur laissent pas le temps de réagir et commencent leur sale besogne de lâche. Quand ils s’aperçoivent que les trois portent des armes, ils leur tombent dessus. Et quand ils comprennent que ce sont des fédéraux, ils décident qu’ils doivent mourir. Les policiers tentent de négocier, mais l’ordre est donné de les éliminer. On les emmène jusqu’au lieu de leur exécution, un recoin appelé l’aquarium. Les voisins bouclés chez eux entendent tout mais ils n’ont aucune envie de s’en mêler. Les trois sont sur le chemin de la mort quand l’un d’entre eux réussit à s’écarter du groupe et se met à courir. Aussitôt claquent les premiers tirs mais le fuyard riposte et parvient, malgré les blessures, à rejoindre l’avenue Brasil, où il est secouru par des personnes qui passaient en face de la favela. Les deux autres n’ont pas la même chance, ils sont fusillés et leurs corps sont jetés à la mer, le ventre ouvert pour qu’ils ne flottent pas. 

Le lendemain, dans la favela le silence est d’or, on ne parle que tout bas, on n’a rien vu, on ne sait rien. Mais, à l’hôpital, le survivant est opéré, quelques balles l’ont touché. Quand on découvre que c’est un policier, l’hôpital se remplit de ses collègues. Pendant ce temps, les trafiquants chantent victoire et se montrent tranquilles. La vie continue et les jours passent, le policier va mieux et fait la une des journaux, on en parle à la télévision et à la radio : le policier blessé dans la favela du complexe de la Maré doit sortir après vingt jours de convalescence. La situation commence à se tendre dans la favela, les trafiquants cherchent à se cacher. La police civile qui connaît le moindre recoin de la favela fait son enquête, personne ne parle, personne n’a rien vu. Mais les fédéraux l’encerclent, contrôlent les habitants qui entrent et sortent, interdisent la vente de drogues. Ils facilitent aussi l’entrée d’un groupe rival, le Terceiro Comando (6), laissant la population à la merci des échanges de tirs. Le Comando Vermelho (7), qui est la faction qui a tué les policiers, se sent acculé : d’un côté les fédéraux, de l’autre le Terceiro Comando. Chaque jour, la situation empire : s’ils restent, la police les tue ; s’ils s’enfuient, le Terceiro Comando fait le sale boulot. Plus les jours passent, plus les chances de s’en sortir diminuent, le chef de la faction, qu’on appelle Leco Garotão, et son frère choisissent ce qui leur paraît être la meilleure stratégie : se sauver et laisser leurs comparses prendre la relève, avant que leurs comparses les trahissent et les livrent en échange de l’impunité. Ça paraît être un bon plan, mais les policiers cariocas sont des vieux singes, quelques uns d’entre eux se mettent en chasse de Leco et de son frère, ils les retrouvent dans une banlieue de Rio et les tuent. Un autre groupe se lance dans une poursuite infernale, à la recherche de leurs complices, décrits par le survivant. À force, ils finissent par en prendre quatre, Nego Jóia, Boca, Zé Pão et Paraíba. Ils seront condamnés à 18 ans et 6 mois. Le fédéral s’est aussi souvenu des trois filles, celles qui avaient voulu le mener à la mort. Pendant la confrontation, elles chialeront, sachant qu’elles ne s’en tireront pas facilement. Pour avoir servi d’appâts, elles seront condamnées à 6 mois. 

Nego Jóia et Zé Pão n’ont pas résisté longtemps, ils sont morts en prison dans des circonstances restées mystérieuses. Boca a tenté de s’évader et n’a pas eu plus de chance, il a été abattu. Paraíba a accompli sa peine jusqu’au bout, il est sorti en 2010, il n’a plus toute sa tête, il parle à la mer, au ciel, aux oiseaux et ne supporte pas d’entendre les sirènes. Quand elles sonnent, il se fige, droit comme un poteau. En vérité, il a peur de son ombre, il n’a plus l’âge de reprendre du service, il n’a plus envie de commander ou de prendre une arme — ceux qui commandent aujourd’hui sont des jeunots —, il végète, raconte des histoires du temps qu’il a passé en taule. La peur d’y retourner ou de reprendre les affaires fait de lui un homme qui a perdu tout crédit. Il n’a pas le moral, il ne peut compter sur personne — sa famille a fui —, il loge là où on le tolère, il mendie pour manger et voit ses jours filer comme les nuages. 

Les filles sont sorties de prison, elles se sont mariées avec des bandits, elles les ont vu se faire descendre, elles élèvent leurs enfants comme elles peuvent et voudraient leur éviter la vie de merde qui a été la leur. Le crime ne paie pas, ils le savent, mais il est déjà trop tard. »

* * *

Comme les précédents de cette série, ce texte est la transcription d’un récit qui m’a été transmis par un habitant d’une favela de Rio. Les noms des personnages et de certains lieux ont été modifiés.

(1) L’expression portugaise « cidade maravilhosa » désigne Rio de Janeiro.
(2) Le complexe (« complexo », en portugais) est un ensemble de favelas contiguës. 
(3) Le mot « pagode » recouvre divers sens tournant autour de « joyeux charivari » ; il désigne, par métonymie, un genre de musique populaire pratiquée entre amis. 
(4) Branchement frauduleux à Internet. Par métonymie, ceux qui vendent ce service à prix cassé. 
(5) J’emprunte ici l’expression « la jupe à ras le bonbon », chantée par Léo Ferré (La « The Nana »), la proximité phonétique entre le « bumbum » brésilien et le bonbon français se rejoignant avec bonheur dans l’évocation de deux arguments de séduction voisins. 
(6) Littéralement, le Troisième Commandement. 
(7) Littéralement, le Commandement Rouge.
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