03 janvier 2012

Je me suis acheté un chapeau

Je me suis acheté un chapeau. C'est un joli chapeau de paille, léger et gai comme un pique-bœuf sur le dos d'un rhinocéros. Ça ronronnait dans mon ciboulot depuis un moment, je regardais avec envie les vitrines des chapeliers. Et puis, sur un coup de tête, alors que je sortais d'un quilo de Praia do Canto, j'ai fini par pousser la porte du chapelier. Depuis, ma vie a changé. Dans la rue, les gens me regardent différemment, si bien que je crois devoir répondre à leurs regards en les saluant d'un « tudo jóia » ou d'un « beleza » du meilleur aloi. Ces inconnus sont formidablement sympathiques, presque tous me répondent. Non seulement ils me disent bonjour à leur façon – et les manières de dire bonjour au Brésil sont diverses et colorées –, mais ils me demandent des nouvelles du petit-fils que je n'ai pas ou d'une épouse qui n'est pas la mienne.

Parfois, nous engageons la conversation, qui peut nous mener loin, c'est-à-dire jusqu'en France, rapport à mon accent exotique. Ainsi, quelqu'un s'est inquiété de la situation du cher pays de mon enfance : ayant entendu un présentateur du journal télévisé commenter les terribles ravages de la crise, il voulait savoir s'il était prudent d'envisager passer quelques jours à Paris lors de ses prochaines vacances. Je l'en ai bien sûr dissuadé, de peur qu'à son retour il ne me reproche, à l'occasion d'une nouvelle rencontre inopinée sur le trottoir, d'avoir souffert mille maux à voir tant de misère courir les rues parisiennes. Il m'a remercié de ma franchise et a tenu à me consoler. « L'Angleterre, m'a-t-il dit, c'est encore pire. » Comme pour conclure, j'ai ajouté que j'étais fier et soulagé de vivre au Brésil, qui venait de supplanter le Royaume-Uni dans l'échelle des PIB les plus ronflants.

Il arrive aussi qu'on se plaigne auprès de moi, qu'on me fasse part des milles petites douleurs qui accablent un quotidien qui devient difficile à mesure que l'âge avance. C'est ainsi qu'une dame, qui me suivait dans la file d'attente interminable d'un supermarché, en est venue à me parler de ses deux sœurs habitant Rio. L'une d'elles bénéficie d'un plan de santé, l'autre pas. Le destin est parfois cruel, c'est justement la moins bien lotie des deux qui a dû récemment consulter un médecin. Elle a emprunté la carte médicale de son aînée et se trouve depuis internée dans l'unité de soins intensifs d'un hôpital. C'est qu'on a trouvé une tumeur dans l'un de ses poumons. Paniquées, les deux sœurs se demandent maintenant comment sortir de ce pétrin et, malgré tout, sauver la malade. Je n'avais malheureusement pas la réponse à la question, mais je n'ai pas pu m’empêcher de songer à la lettre reçue le jour même, me souhaitant un joyeux nouvel an et m'annonçant que la prime de mon assurance santé augmenterait dès le mois de janvier d'un pourcentage plafonné à 15,16%, conformément aux dispositions prévues par la Loi.

Certaine fois, alors que mon interlocuteur s'efforçait en vain de me reconnaître, je me suis cru obligé d'inventer une rencontre fugace et une discussion qui ne l'aurait pas moins été, lors d'un concert gratuit, sur la Place du Pape, qui avait vu affluer des milliers de badauds et quelques amateurs de samba de raiz. Malgré le recours aux lois de la probabilité censées jouer en ma faveur, le bonhomme n'a pu, quoique confus, que me détromper : il n'aimait ni la musique, ni les foules.

Un Français, croisé récemment sur les marches d'une église où j'allais assister à un récital de chant baroque, a voulu savoir qu'elle était ma profession. Comme je n'aime pas répondre aux mêmes questions par les mêmes réponses, j'ai osé lui dire que je travaillais du chapeau. Un brin circonspect, il s'est gratté la tête, se demandant si c'était du lard ou du cochon. Alors, pour tenter de rattraper le coup, j'ai improvisé que j'avais été, dans une vie antérieure, chapelier Place de la Révolution à Besançon. Manque de pot, cet homme était lui-même un Bisontin bon teint. Il ne me restait plus qu'à prendre congé au plus vite et mes jambes à mon cou, tout en tenant d'une main mon chapeau pour que le mauvais vent qui soufflait ce soir-là ne l'emportât pas.
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