05 février 2012

Pire que les délocalisations, les substitutions

Pire que les délocalisations, il y a les substitutions. Si l'on connaît bien en France le premier phénomène, on méconnaît le second. Dans le premier cas, une part de la valeur ajoutée est maintenue au bénéfice de l'entrepreneur, des actionnaires et de quelques cadres, expatriés ou non. Dans le second cas, celui de la substitution pure et simple, tout s'envole. C'est ce qui se produit en Espírito Santo pour le secteur textile. Non seulement les emplois sont perdus au profit des pays asiatiques (Chine, Vietnam, Inde, Thaïlande, Singapour) et de quelques pays périphériques d'Amérique latine (Pérou et Colombie), mais le management et la création capixabas deviennent inutiles, les concurrents étrangers s'en chargeant à bon compte dans la mesure où la création et la marque, quand elles sont brésiliennes, ont peu de valeur sur les segments concernés.

Ainsi, en 2011, près de 200 entreprises du textile de l'Espírito Santo ont fermé leurs portes et le chiffre d'affaires du secteur a diminué de 40%. Si rien n'est fait pour enrayer le mouvement, ce sont 10.000 emplois qui sont menacés cette année. Mais que faire ? La réduction drastique des charges sociales et patronales n'a eu que peu d'effet. La diminution de l'impôt sur la circulation des marchandises et les prestations de services (ICMS), de 17% à 7%, n'a donné guère plus de résultat. D'autant que les États (Goiás, Paraná, Pernambuco, Bahias) qui l'ont soit réduit encore plus, soit supprimé, se trouvent également menacés. Au plan national, l'industrie de la confection a vu en 2011 son chiffre d'affaires reculé de 14,9%.

Depuis un voyage d´étude effectué en Chine il y a quelques années, les chefs d'entreprise capixabas s'attendaient à affronter cette situation. Ils avaient été alors impressionnés par la différence de productivité qu'ils expliquaient par la concentration et l'habileté des petites mains chinoises mais aussi et surtout par la différence d'organisation, quelque chose qu'ils estimaient impossible à reproduire au Brésil. « C'est, disait l'un, que le sens de l'organisation en Chine ne vient pas seulement du haut mais est comme congénital aux ouvrières elles-mêmes, comme si ça leur était naturel. » Rien de génétique toutefois, mais sans doute est-ce la force des traditions industrieuses millénaires qui s'avère décisive. Que peuvent le jeitinho brésilien et le sens de l'improvisation contre les manières asiatiques ? Sans doute tout quand il s'agit de football, mais très peu sur les terrains industriels. En 2011, les importations brésiliennes de produits manufacturés en provenance d'Asie ont augmenté de 38%.

Dans le secteur informel, la situation n'est pas meilleure. Sandra fabrique elle-même des maillots de bain et des tenues de sport. Une cousine installée en Floride les réceptionne et s'occupe de les vendre aux clientes, avant tout latinas, des gymnases locaux, Cubaines, Mexicaines, Honduriennes qui goûtent le design des bikinis et des justaucorps, accentué par des couleurs et des motifs agressifs, qui mettent en valeur les formes rebondies. La crise économique qui touche les États-Unis lui a fait perdre près de 80% de ses revenus. Sandra a dû déménager vers un quartier éloigné d'une banlieue de Vitória et s'installer dans une maison plus petite, qui lui sert aussi d'atelier. Pendant le temps libéré faute de travail, elle s'active en prières, allant le dimanche à l'église et sacrifiant, le lundi, à des rites spirites. « Et si rien n'y fait, me dit-elle avec un sourire contrit, j'envisagerai une macumba le samedi. »
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