Tandis que près de la moitié des Français faisaient hier le choix
d'une France xénophobe, raciste, repliée sur soi, recuite de haines
et de peurs, je suis allé au cinéma. Et j'ai vu Le Havre, celui
d'Aki Kaurismäki. Et j'ai vu une autre France, un autre Havre, un
havre de fraternité.
Aki Kaurismäki procède par un anachronisme qui nous questionne :
la problématique est d'aujourd'hui (la chasse aux clandestins, le
rejet de l'étranger), les personnages principaux, nos héros de
cœur, se débattent dans un décor de fin des années 50, début des
années 60. C'est la France des quartiers dits populaires, la France
des gens pauvres – pour appeler un chat un chat – de ces
années-là où la solidarité n'était pas un vain mot. Le
personnage principal, un cireur de chaussures, a le maintien et la
diction d'un aristocrate, mais l'on ne parle pas ici d'une noblesse
d'empire ou d'ancien régime, Aki Kaurismäki nous montre ce qu'était
alors la noblesse, redisons-le, du cœur.
Cette France a-t-elle été rêvée ou idéalisée par Aki
Kaurismäki, cette France a-t-elle vraiment existé ou non ?
J'ai, malgré tout, l'impression de l'avoir connue. Le personnage
principal s'appelle Marcel Marx. Ce n'est qu'un signe, pas un
programme, plutôt un enseignement.