29 août 2012

Cuíca, café et cetera

Dans le livre de leçons de choses de mon enfance, les marsupiaux vivaient en Australie et exclusivement en Australie. C'était les kangourous et les koalas, des animaux que l'on nous présentait comme sympathiques. Et, d'un bond de l'imagination chevillée au ventre, l'on rêvait à ce monde fantastique, tellement différent de tous les autres continents. Ce n'est que très récemment, en regardant un documentaire sur la disparition des dinosaures, que j'ai découvert que des marsupiaux peuplaient les Amériques et, plus récemment encore, que l'un d'eux, la cuíca faisait partie des meilleurs amis de l'homme, du moins de l'un d'eux, un producteur de café qui leur doit sa bonne fortune.

Vous l'aurez compris, les cuícas, comme d'autres marsupiaux américains, doivent leur survie à leur petite taille, qui leur a permis d'échapper à la catastrophe qui a provoqué l'extinction des dinos, meilleurs amis des enfants d'aujourd'hui. Et, une fois leur principal prédateur rayé de la chaîne alimentaire, ils ont enfin proliféré, jusqu'à aujourd'hui. Les cuícas sont des petits rongeurs arboricoles qui mesurent tout au plus trente centimètres. Ils constituent depuis quelques décennies un cas d'espèce qui passionnerait sans doute Darwin s'il revenait au Brésil et s'y arrêtait en prêtant à sa faune, humaine comprise, plus d'attention et moins de mépris que lors de son premier séjour.

Le philander opossum – c'est son nom savant – est un rongeur facétieux qui se cache des hommes, au point que certains – des gens des villes, sans doute jaloux de leurs contemporains des campagnes – doutent de leur existence. J'en entends déjà qui disent que cet animal doit son nom commun aux sons qu'il produit, semblables à ceux de l'instrument de musique homophone. J'en entends même déjà certains qui vont jusqu'à faire danser le samba à la cuíca... La cuíca, la vraie, vit notamment dans les montagnes de mon cher Espírito Santo. C'est un omnivore qui chasse et cueille de préférence la nuit, ce qui explique que l'on ne se retrouve pas facilement nez à nez avec lui. Mais nous avons la meilleure preuve de son existence, grâce à un vice qu'il a acquis il n'y a guère que quelques minutes, si l'on se place sur l´échelle de l'évolution des espèces. Car, si l'homme n'a introduit le café en Espírito Santo qu'à la fin du 19ème siècle ou au début du 20ème, que dire de l'addiction de la cuíca au café, et plus exactement à la robe qui entoure les deux noyaux de chaque cerise ?

Non seulement la cuíca a pris goût à une plante ayant dérivé d'Éthiopie – où ne semblent pas avoir été à ce jour recensés de lointains cousins des marsupiaux latinos – jusqu'au Brésil, mais elle a appris à sélectionner ses meilleures cerises. Cela, nous le savons grâce à Rogério Lemke, administrateur d'une plantation de 120.000 pieds, du côté de Pedra Azul, la pierre miraculeuse de l'Espírito Santo qui attire les touristes du monde entier, cette pierre aux reflets bleutés qu'escalade un lézard pétrifié par la curiosité des hommes et, qui sait, des cuícas.

Que lui trouvent-elles de bon au café, nos amies les cuícas ? Le miel de la peau et de la pulpe qui enrobent les deux noyaux ont leur faveur. Insensibles ou réfractaires aux vertus attribuées à tort ou à raison à la caféine, elles délaissent les noyaux. Et comme elles pratiquent la cueillette sélective, elles laissent au sol les meilleurs grains de café, au meilleur de leur maturité, pour le plus grand bonheur de Henrique Sloper, le propriétaire carioca de la plantation, qui n'a qu'à se baisser pour ramasser l'or des efforts de Rogério.

Le sieur Sloper envisage de commercialiser cette sélection de cafés rongés par les cuícas à partir du mois de novembre. Il a déjà fixé le prix du kilogramme : ce sera 900 reais, pas loin de 400 euros. Cela les vaut-il ? Peut-être pas si l'on faisait une dégustation à l'aveugle. Mais ce n'est pas seulement l'arôme du café, son goût des plus subtils et ses propriétés physiologiques que l'amateur paiera, ce sera aussi une belle histoire que devront savoir conter les garçons de café, avant-derniers maillons d'une filière où devrait revenir à la cuíca la part la plus belle.

Ce ne sera pas pour autant le café le plus cher au monde. Un autre processus, où entre en jeu un autre animal, porte le prix du petit noir à des hauteurs plus exorbitantes encore, en la lointaine Indonésie. Mais c'est une autre histoire qu'un blogueur installé en Indonésie a sans doute déjà contée par ailleurs.
Related Posts Plugin for WordPress, Blogger...