10 mars 2013

Mariana Aydar, cavaleira selvagem

Avant le concert, on se pose des questions. Ou pas. Je m'en posais, je me demandais comment serait reçue Mariana Aydar à Vitória. Une chanteuse qui passe très rarement à la télé. Même chose à la radio. J'étais curieux de voir et écouter Mariana, de la voir confrontée à la scène, au live, au public. Est-ce qu'elle tiendrait la route ?
Pendant le show – comme on dit ici, influence nord-américaine oblige –, des tas d'idées ont surgi, des phrases et même des paragraphes à reporter sur le papier. Ou l'écran. Et puis quelques bières plus loin, une nuit chargée des échos de la veille et même un déjeuner argentin plus tard, je me dis qu'il faut que je m'assoie un moment pour tenter d'écrire quelques lignes sur la dame et ses trois musiciens.
Donc, dans le désordre et de manière très incomplète, qu'ai-je encore envie de dire ? Qu'ai-je retenu alors que je digère mon pavé de bœuf de la pampa ? D'abord que j'ai aimé autrement plus que les mp3 que j'avais écoutés avant coup. Ce n'est pas vraiment une surprise, la musique ao vivo est toujours préférable à la musique en conserve. Quitte à ce que le concert soit un naufrage. Ce qui n'a pas été le cas hier soir, disons-le tout de suite.
Mariana, enceinte d'une petite Brisa et en forme et formes, n'a pas peur de montrer ses jambes et de s'en servir. Il faut bien commencer par quelques chose. Et ce quelque chose n'est pas rien. Avoir les pieds sur scène vaut bien avoir les pieds sur terre. Mariana les a. Et efficacement. Mariana est accompagnée d'un power rock trio, un guitariste habile du manche à tisser des mélodies dérivant de rythmes nordestins comme à s'aventurer aux confins psychédéliques à la Kevin Ayers – in memoriam du moment, dans mon panthéon intime –, Mariana soutenue par un bassiste construisant les fondations de toutes les chansons avec son compagnon batteur, l'un et l'autre puissants et subtils – ce qui n'est pas à la portée de toutes les sections rythmiques –, précis et sûrs. De cela tu as déduit, ô lecteur et auditeur des disques de Mariana, que les arrangements sur scène sont bien différents de ceux figés en studio, qui sont plus dans la tradition de la MPB et ont permis entre autres d'inviter Dominguinhos – très malade en ce moment, comme nous l'a dit Mariana – ou Leci Brandão.
Et le public ? Le théâtre, certes petit, du SESI était archi-bondé, avec quelques spectateurs debout dans les escaliers. Et divine surprise, une partie non négligeable du public reprenant les paroles de la Mariana comme si elle était une amie de longue date. Un public plutôt jeune – j'étais le plus vieux, quel privilège ! – et en majorité féminin – des filles incroyablement jolies dont je me demandais d'où elles sortaient, que je ne rencontre jamais en ville le jour.
Côté répertoire, Mariana a puisé dans les trois albums de son patrimoine. Ce qui est la moindre des choses. Des choses que je ne vais pas détailler. Simplement, je voudrais m'arrêter un peu sur un titre : Zé do Caroço. Composé par Leci Brandão, avec qui Mariana a enregistré dans son premier opus. Une Mariana mille fois meilleure du Zé do Caroço sur scène que en studio. Et l'on se prend à rêver ce qu'aurait donné la présence de la compositrice sur scène, tant l'une et l'autre se complètent, le phrasé pauliste de Mariana faisant un heureux hiatus – eh oui, le hiatus heureux existe ! – avec celui de la carioca Leci. Au point que je ne pouvais m'empêcher de songer à ces propos de Wanda Jakob, traductrice allemande de romancières brésiliennes contemporaines :
As estadias no exterior não são obrigatórias para tradutores, mas certamente ajudam. Pude observar a fala dos cariocas, as cadências, como e quando eles aplicam ironia, agressividade ou doçura. Isso não se encontra nos dicionários”
En un mot, poignant, ce Zé do Caroço dans la bouche et dans le cœur de Mariana, rendant justice à la qualité des paroles de Leci, un concentré de clichés cariocas, forgés dans la sincérité plutôt que dans la vérité vraie. Poignant, au point que, avouons-le, des larmes ont pointé au coin de mes yeux fatigués, expression d'une émotion irrépressible. Allez, je ne me retiens pas, voici les paroles de la chanson :

No serviço de auto-falante
Do morro do Pau da Bandeira
Quem avisa é o Zé do Caroço
Que amanhã vai fazer alvoroço
Alertando a favela inteira
Aí como eu queria que fosse em Mangueira
Que existisse outro Zé do Caroço
Pra falar de uma vez pra esse moço
Carnaval não é esse colosso
Nossa escola é raiz, é madeira
Mas é o Morro do Pau da Bandeira
De uma Vila Isabel verdadeira
E o Zé do Caroço trabalha
E o Zé do Caroço batalha
E que malha o preço da feira
E na hora que a televisão brasileira
Destrói toda gente com a sua novela
É que o Zé bota a boca no mundo
Ele faz um discurso profundo
Ele quer ver o bem da favela
Está nascendo um novo líder
No morro do Pau da Bandeira
Está nascendo um novo líder
No morro do Pau da Bandeira
No morro do Pau da Bandeira
No morro do Pau da Bandeira
Lelelelê Lelelelelelelelelê
Lelelelê Lelelelelelelelelê”

Cette chanson – tu le sais, lecteur connaisseur des choses du Brésil – a aussi été interprétée par Seu Jorge. Une interprétation différente mais tout aussi poignante. Et tu sais quoi, après Mariana, Seu Jorge l'a chantée deux heures plus tard sur une autre scène dans un autre quartier de Vitória. Après Mariana et son power trio, après Seu Jorge, il y avait encore hier soir le Barão Vermelho, groupe veuf de son Cazuza, sur une troisième scène, dans un autre quartier. Et dire qu'il y a de mauvaises langues pour se plaindre qu'il n'y a rien à se mettre dans les oreilles et les yeux à Vitória !
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