09 mars 2014

Le Brésil, société guerrière ?

En lisant aujourd'hui une interview de Bertrand Badie dans Mediapart, à propos de l'évolution des guerres, qui seraient selon lui « sans destin ni fonction », je me suis demandé si sa réponse à une question – Les sociétés guerrières que vous décrivez ne rendent-elles pas les conflits beaucoup plus difficiles à arrêter, puisque ces sociétés protègent et entretiennent ceux qui font la guerre ? – ne nous parlait pas aussi, curieusement, du Brésil, alors qu'a priori il est plutôt question des conflits qui touchent des pays comme la République centrafricaine, le Mali, la Somalie. Voici la réponse : 

« Oui, parce qu’une société guerrière, c’est un fait social total, comme disait la grande théorie sociologique. La guerre englobe tout : l’économie, le crime, mais aussi l’éducation, la religion, la protection sociale – combien d’individus dans les pays du Sud n’ont que la guerre comme ressource pour survivre, ce qui peut paraître paradoxal mais s’avère de plus en plus courant ? La société guerrière existe aussi dans la durée : nombre de conflits durent fort longtemps, couvrant des générations entières qui n’ont jamais connu la paix et c’est ainsi que, peu à peu, une société se transforme en espace guerrier. Enfin, la société guerrière crée une culture guerrière : les individus se définissent les uns par rapport aux autres non pas dans un rapport de coexistence mais d’affrontement quasi permanent et total. Cela aboutit à ces éléments si importants dans les sociétés guerrières que sont les milices, les chefs ou les « seigneurs » de guerre, toutes formes d’autorité qui dérogent complètement à la logique de l’État et de la hiérarchie politique classique.

« La grande question qui se pose est donc de savoir ce qu’il convient de faire quand une société devient guerrière et comment arrêter le processus. Car les acteurs qui s’imposent dans ces circonstances, les pratiques qui s’instituent et les jeux qui se dessinent, aspirent évidemment à la permanence. Cela aboutit parfois à un point où négocier peut paraître contre-productif. Un « seigneur de la guerre » qui négocie la paix risque de perdre son autorité et tous les acquis liés à sa fonction. La négociation devient infiniment plus difficile que dans une guerre classique où s’opposent deux États qui, à un moment donné, réaliseront qu’il est bon pour eux d’arrêter l’affrontement et de passer à une solution politique. Soit parce qu’un de ces États a le sentiment qu’il va perdre en continuant à faire la guerre, ou au contraire qu’il obtient l’avantage optimal qui lui permet de négocier en position de force. Tout ce langage bien connu de la diplomatie classique n’est pas transposable aux nouveaux conflits. »

Ce que j'ai souligné ici trouve un étrange écho à propos du Brésil. Car, enfin, comment expliquer que la violence ne cesse d'y prospérer ? Cela reste pour moi un mystère, car si des faits objectifs comme les inégalités sociales sont clairement une des causes de cette violence, cela n'explique pas entièrement la violence. D'autres pays, qui connaissent les mêmes inégalités, ne produisent pas un tel niveau de violence.

Le Brésil est un pays où des territoires entiers – les enclaves que sont, par exemple, les favelas – sont le lieu de conflits incessants qui durent bien depuis des générations, conflits qui opposent des milices et des caïds du trafic de drogue, les uns et les autres imposant leurs lois aux populations de ces territoires. Là, c'est aussi, comme le dit Bertrand Badie, une société guerrière créant une culture guerrière, utilisant des médias comme YouTube pour se mettre en scène et diffuser ses propres messages, en compétition avec les télévisions classiques.

Enfin, il n'y a pas de doute que, dans les enclaves dont nous parlons, les formes d'autorité qui prévalent dérogent à la logique de l’État et de la hiérarchie politique classique. À la fin de l'interview, il est question de savoir quelles seraient les alternatives aux interventions actuelles, comme celles de la France en Afrique, « qui ne fonctionnent pas ». Bertrand Badie est lucide, il n'en voit pas pour l'instant. Je peux ajouter, revenant au Brésil, que je n'en vois pas non plus concernant la violence y régnant. Il me semble que dans cinquante ans la même violence continuera à prévaloir, quelles que soient les politiques employées. Et c'est plutôt désespérant.
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