07 janvier 2008

Aujourd’hui peut-être, ou alors demain

À peine arrivé, Stefan Zweig avait eu une vision : « Brésil, pays du futur ». Cela n’avait pas empêché l’écrivain de se suicider, peu de temps après, comme si la désillusion avait été aussi rapide que l’illusion. Un putain de flash suivi d’une descente aux enfers. Vingt ans plus tard, à quelqu'un qui lui faisait remarquer : « Mais, mon Général, le Brésil est le pays du futur ! », De Gaulle aurait répondu : « Oui, et il le sera pour longtemps. » Et, aujourd’hui encore, nous sommes nombreux à tenter de percevoir — avant les autres, pardi ! — l’instant où la prédiction se trouverait enfin confirmée par les faits.

Dernier en date de ces parieurs, Roger Cohen tente, dans le New York Times, de nous convaincre que cette fois, ça y est, que de São Paulo à Belém et de Porto Velho à Porto Seguro le futur se conjugue désormais au présent :

«Still, as Lula has intuited with his astute pragmatism — is anyone else a friend of both Chávez and President Bush? — the tide is flowing this country’s way. Brazil’s future is now. There are five reasons: land, raw materials, energy, the environment and China.»

Les cinq raisons, qui justifient son optimisme, sont donc la terre, les matières premières, l’énergie, l’environnement et la Chine.

La terre ? Si, assoiffés de sensationnalisme, les médias européens ou nord-américains tentent généralement de vendre à leurs clients l’image d’un Brésil où règnent sans partage les maîtres de l’agro-business, ils oublient de montrer la face cachée de la terre. Il faut parcourir le Brésil en tous sens, et de préférence en bus, pour découvrir que, en dehors des forêts, la plus grande part du territoire est laissée à l’abandon ou presque. Comme le dit Roger, non content d’être déjà, entre autres, le premier exportateur de café, de boeuf, de sucre et de jus d’orange, le Brésil dispose, sans même toucher à ses forêts, de 220 millions d’hectares (4 fois la surface de la France) pour rafler la mise.

Les matières premières illustrent on ne peut mieux le paradoxe du Brésil, qui n’a pas vraiment tiré les leçons du syndrome hollandais, soudain riche en gaz naturel et aussitôt moins entreprenant. Avec la hausse inéluctable des cours, raréfaction oblige, le Brésil devrait voir augmenter considérablement ses revenus, au point d’acquérir le pouvoir de faire la pluie et le beau temps sur les marchés mondiaux. Soit le Brésil en profite pour réinvestir dans l’industrie et les services ses surplus, soit il se contente d’importer la plus grande partie des produits finis qu’il consomme, selon la bonne vieille logique extrativiste qui marque son histoire depuis l’arrivée de Cabral.

La matrice énergétique du Brésil est l’une des plus favorables. L’hydroélectricité y est abondante ; les agro-carburants en pointe ; les matières fossiles non négligeables pourvu que Petrobras creuse plus profond que ses concurrents ; le nucléaire est une option crédible, sinon souhaitable. Et que dire des énergies renouvelables telles que le solaire et l’éolien, sinon que leur potentiel y est au zénith ?

L’environnement, la lutte pour sa protection et les efforts pour le mettre en valeur, dépendent avant tout de volonté politique. Tu veux ou tu veux pas ? That is the question. Et cette question n’est rien moins que celle de la survie. To be or not to be. Une dose de Marina Silva en plus ou en moins, une dose d’ouvrier métallurgiste en moins ou en plus, et le cocktail risque d’être détonnnant ! Dans un sens ou dans l’autre. Je ne ferai pas de pari, celui-ci risquant de m’exploser à la figure pas plus tard que demain matin de bonne heure. Je dirai que, malgré tout, sont réunis tous les ingrédients pour composer la formule, encore à l’état de recherche, du développement durable. Brésilien, mon frère, tu veux ou tu veux pas.

La Chine ! Eh bien oui, le futur du Brésil est désormais intimement lié à celui de la Chine. Exit les Estados Unidos, welcome China ! La Chine sera bientôt le premier partenaire commercial du Brésil, celui qui aura les moyens d’allonger les dollars, et demain les euros, pour charger les minerais, l’acier, le soja, les cuisses de poulet et les quartiers de boeuf.

De l’optimisation de ces cinq paramètres, dépend que le Brésil réussisse ou non à faire le saut qualitatif qui en ferait un pays mieux développé. À la condition toutefois qu’il en profite pour remédier aussi à l’un de ses plus anciens problèmes, celui de l’inégalité sociale exacerbée.
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