21 janvier 2012

Crack en stock

Puis-je tout dire sur le Brésil, sur mon Brésil – insensé pari – sans parler du crack ? Hélas non. Le crack fait partie de mon Brésil au quotidien. Rares sont les jours où je ne donne pas une pièce d'un real à un flanelinha(1) décharné, les yeux injectés de sang, définitivement fatigué. Deux remarques : d'abord, ce portrait à grands traits qui tient du cliché n'est que trop vrai ; ensuite, que le lecteur ne conclue pas que tous les flanelinhas sont accrochés au crack !

La première fois que j'ai entendu parler du crack, c'était à Washington DC. Le maire de la capitale étasunienne venait de se faire prendre en flagrant délit. Je le rapporte ici, ne serait-ce que pour rappeler que cette saloperie est déjà ancienne.

La première fois que j'ai vu dealer des cailloux, c'était sur les quais de la station de métro Stalingrad à Paris. La saloperie est assez largement répandu sur le flanc dit occidental de la planète...

Et c'est tous les jours que je croise dans les rues de Vitória des hommes et des femmes, parfois des ados, abrutis par le sommeil du crack. C'est tous les jours ou presque que je participe à l'économie de ce commerce, pièce après l'autre. Que faire ? Ne pas donner, c'est aussi les priver de manger, c'est prendre le risque de punir les flanelinhas qui n'y touchent pas.

N'en déduis pas, l'ami, que le crack n'accable que les misérables entre les pauvres ! Toutes les classes sociales sont clientes. Je connais un avocat qui a tout vendu et tout perdu pour la cocaïne et qui, aujourd'hui à la rue, mendie chaque jour son gramme d'ersatz. Je connais un ado de la classe moyenne que ses parents ont récupéré au poste de police après avoir été arrêté avec cinq cailloux en poche. Les parents se sont fait racketter 5.000 reais (un peu plus de 2.000 euros) pour éviter au fiston la prison.

Depuis quelques jours, le maire de São Paulo a déclenché une vaste opération policière pour démanteler Cracolândia, le pays du crack, la cour des miracles du dernier cercle de l'enfer. Mal préparée, l'opération fait débat. Le trafic s'est redéployé sur d'autres terrains, s'est dilué. Et rien ou presque n'est fait pour tenter de « désintoxiquer » les « consommateurs ». Manque de volonté politique, manque de moyens, l'un et l'autre vont ensemble, comme souvent.

Il y aurait deux millions de consommateurs à travers le Brésil. Invérifiable, évidemment, mais l'épidémie continue de se propager, personne n'en doute. « O que fazer ? », dit-on avec fatalisme. Le monde glisse doucement à sa perte, le crack est une composante de sa faillite parmi d'autres. Révolution ! Nous ne nous en sortirions et nous sortirions les damnés du crack que par une révolution. Mais qui croit encore à un possible sursaut quant tout est fait pour nous condamner à la torpeur ?

Vitória aussi a son Cracolândia : quelques bâtiments à l'abandon le long des quais. Des corps jonchent les trottoirs et les plate-formes. Nous filons très vite en voiture le long de ces quais, nous ne les voyons plus.

* * *

(1) Celui ou celle qui aide à stationner, en échange d'une pièce. Le tarif généralement admis est un real à Vitória, en temps ordinaire. Les soirs de spectacle, cela peut monter à 10 reais.

2 commentaires:

  1. Glaçant. Vous m'avez appris un mot "flanelinhas", merci. Du coup je vais faire une petite recherche sur internet...
    gballand

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  2. Est-ce que toutes les grandes villes ont leus Cracolândia? Cariacica a aussi le sien...

    Rien a voir mais je voudrias bien savoir comment inclure dans mon blog des liens vers des messages d'autres blogs comme sur le tien.

    RépondreSupprimer

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