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09 septembre 2018

Marcia Baila

Cela se passe le long du Doubs, un samedi de septembre, une vraie journée d'été...
Marcia, elle danse sur du satin, de la rayonne
Du polystyrène expansé à ses pieds
Marcia danse avec des jambes
Aiguisées comme des couperets
Deux flèches qui donnent des idées
Des sensations
Marcia, elle est maigre
Isabelle Bazin, elle est pas maigre, elle est plutôt gironde. Isabelle Bazin, c'est une des musiciennes, pour l'occasion chanteuse munie d'un porte-voix, une des musiciennes de l'Orchestre National de Ukulélés. Isabelle Bazin, surgeon de la Rita Mitsouko.
Cela se passe le long du Doubs, dans le cadre de la 71ème édition du Festival international de musique. Et c'est à Besançon, vénérable capitale de la Franche-Comté...
Belle en scène, belle comme à la ville
La voir danser me transforme en excité
La foule est là qui l'écoute, qui les écoute, ceux et celle de l'Orchestre National de Ukulélés. Sur l'eau du Doubs, il y a aussi l'intrépide quintette de cuivres Le Vesontio, à bord d'un Dragon Boat...
Moretto
Comme ta bouche est immense
Quand tu souris et quand tu ris
Je ris aussi, tu aimes tellement la vie
Quel est donc ce froid que l'on sent en toi?
Le Dragon Boat s'écoule au rythme des pagayeurs. A son bord, les cuivres. Et sur les quais l'Orchestre National de Ukulélés. Et sur les quais 3000 Bisontins aussi, qui les suivent et les écoutent. Et sur les quais quelques extra-terrestres aussi.
Et au même moment, le long des rues de centaines de villes du monde entier, de petites foules de citoyens inquiets, des citoyens qui voudraient alerter l'immense majorité silencieuse quant à l'urgence de se lever et de gueuler. L'urgence de se les bouger, de bouger leurs jambes, de faire de leurs jambes des jambes aiguisées comme des couperets. C'est qu'il est peut-être trop tard... Trop tard pour sauver la planète, celle que nous avons connue quand nous étions d'innocents enfants. Trop tard pour sauver l'humanité contre le suicide qu'elle semble avoir renoncé à éviter...
Mais c'est la mort qui t'a assassinée, Marcia
C'est la mort qui t'a consumée, Marcia
C'est le cancer que tu as pris sous ton bras
Maintenant, tu es en cendres, cendres
C'est la mort qui t'assassine, mon amie la Terre. Qui nous assassine, nous chétifs êtres humains. Maintenant que nous sommes en cendres, cendres.
La mort, c'est comme une chose impossible
Et même à toi qui est forte comme une fusée
Et même à toi, qui est la vie même, Marcia
C'est la mort qui t'a emmenée
Et à 10000 km de là, de Besançon et du Doubs, c'est une nation qui s'apprête à se suicider. Un pays appelé Brésil, un pays de braises. Que la mort consume. Avec ses vraies violences et ses faux attentats, orchestrés pour propulser au pouvoir un nouveau dictateur, surgeon latino-américain d'un Mussolini...Un surgeon nommé Bolsonaro. Le Bolsonaro qui demande à cor et à cri qu'on gave d'huile de ricin les nègres et les pédés. Un Bolsonaro qui demande à cor et à cri qu'on fusille les petralhas.
Marcia danse un peu chinois
La chaleur
Dans les mouvements d'épaules
A plat
Comme un hiéroglyphe inca
De l'opéra.
Et les Chinois aussi. Les Chinois qui hésitent encore un peu quant aux mouvements d'épaule à suivre... A plat, comme un hiéroglyphe inca, de l'opéra... Les Chinois qui ont les clés de notre amie la Terre. Plus encore que les dégénérés étasuniens.
Et nous au bord du Doubs, et sur le Doubs, qui répétons ce jour de fêtes. Combien de jours de fêtes encore ? Avant que les cendres nous retombent dessus. Cendres venues de loin. De très loin. De trop loin, pour nous, chétifs êtres humains.

(Les paroles de chanson sont extraites de Marcia Baila, des Rita Mitsouko)

01 novembre 2012

Des mille et des cents

Admirable jour de la Toussaint ! Fêter tous les saints du calendrier et, accessoirement, de l'Église le même jour, quelle admirable trouvaille ! Mais comme si ça ne suffisait pas, on a rajouté le lendemain la fête de tous les morts, la fête des défunts ordinaires, les femmes de mauvaise vie et les enfants de salaud itou. Bon, en France c'est la Toussaint qui est fériée, tandis qu'au Brésil c'est le jour des morts. Finados, qu'ils disent. Finasseries !

Et puisque j'évoque la mort, parlons de virus, de la saloperie de virus qui m'a jeté au trente-sixième dessous pendant quelques jours. Les médecins sont sympas – comme les routiers, autrefois. Quand ils ne savent pas ce qui vous rend malade, ils ont la belle excuse, une virose. Admirable trouvaille, elle aussi que la virose à géométrie variable. Est-ce l'effet du troisième âge, de la séniorité qui s'affirme, toujours est-il que ces putains de virus deviennent salement méchants. Au point que j'en suis venu à penser que j'allais crever, sans autre forme de procès. Et, après tout, cela vaudrait peut-être mieux ainsi. Une mauvaise grippe et, hop, direction le crématorium ou le cimetière.

Le bon côté de la chose – puisqu'il en faut un –, c'est que ça me donne l'occasion de revisiter le passé. Et moi, quand je revisite le passé, je le fais en musique. Est-ce parce qu'en septembre j'ai rendu visite à l'ami Jean-Charles que je me suis remis à écouter Neil Young. L'idée soudaine m'est venue entre deux quintes de toux de télécharger After The Gold Rush. C'est le genre de disque qui nous servait de bande son quand on avait 20 ans et qu'on se réunissait le samedi soir chez Félix, pour commencer la soirée et même le week-end. Neil Young, c'est un peu genre grand frère, le frangin un peu triste qui vous console de vos propres tourments. Bon, à cette époque-là, je sortais de chez Félix et je poursuivais souvent la nuit du côté des frères M. Et c'était une autre paire de manche. Et ça picolait sec. Ou raide. Et je connaissais des dimanches difficiles...

C'est quoi ce billet ? La chronique de ma petite vie de néo-sexagénaire. Une chronique à chier, autant dire. Bon, j'ai repris quelques forces. La preuve, c'est que je tape ce texte à tout berzingue, en attendant le prochain client.

Et puis, ces billets se font rares. Faut dire que je me suis imposé une règle, histoire de me donner des excuses pour ne pas avoir à trop écrire. Désormais, je ne publierai de nouveau texte que lorsque le dernier aura eu au moins mille lecteurs. Ça me laisse le temps de vivre. Et de réécouter les vieilleries. Une règle faite pour ne pas être respectée. Éventuellement. Au cas où le Brésil prendrait un virage imprévu. Ce qui n'est pas près d'arriver !

06 octobre 2012

Adel Abdessemed est innocent

Depuis le 3 octobre, c'est-à-dire depuis le jour de mon retour à Vitória, Adel Abdessemed s'expose à Paris, Beaubourg – à moins qu'il ne faille dire « Beaubourg, Paris ». Pompidou nous dit – est-ce l'artiste lui-même qui le leur a soufflé ? – qu'Adel Abdessemed est innocent. Donc le monde est mal foutu – ça tout un chacun le sait déjà depuis belle lurette, mais ça ne fait pas de mal de le rappeler – et le monde, ici, c'est sa composante chronologique. J'aurais bien voulu juger de l'innocence de AA. J'aurais voulu jouer / jouir de l'alpha et de l'oméga de son œuvre. Puisque c'est une œuvre qui ne me laisse pas indifférent depuis que je l'ai croisée à São Paulo, lors de la biennale 2006, une biennale qui s'attaquait ou s'attachait – cela sera selon votre humeur – au comment vivre ensemble.

Zero Tolerance - Adel Abdessemed / Biennale de  São Paulo 2006 -- Photo : Fr. Juif / PixeLuz

La biennale de São Paulo, justement, semble couler cette année des jours plus tranquilles que lors des éditions précédentes. Malgré tout, j'aimerais bien y faire un tour, histoire de me donner le luxe de pouvoir être surpris, encore, comme il y a six ans je l'avais été par Adel Abdessemed, sa vision de la rue, le spectacle d'un chat bouffant une souris sur grand écran, filmé au ras du sol, filmé de là où il faut quand on veut montrer les mouvements convulsifs qui traversent le monde contemporain – dixit Pompidou, encore eux. Mais un chat avalant une souris, me direz-vous, qu'est-ce que ça a de particulièrement contemporain ? Les chats avalent des souris depuis la nuit des temps – la nuit des temps, tous les chats sont gris. Le contemporain là-dedans, ça doit être l'acte de filmer un échantillon de la chaîne alimentaire ordinaire, conjugué à l'acte de le projeter sur un grand écran dans une salle de hangar abritant une exposition d'art étiqueté contemporain.

Ce même jour, à la faveur d'hyperliens, je découvre avec quelques mois de retard que Claude Gaignebet est mort. C'était en février, le mois de Carnaval – en général ! – et c'est précisément à Carnaval que je dois d'avoir rencontré Claude Gaignebet. Le MAES (Museu de Arte do Espírito Santo) présentait une exposition de gravures venues de Gravelines, sur le thème de Carnaval. Nous y étions, ma dame et moi, quand une employée zélée du secrétariat à la culture, nous reconnaissant, était venue vers nous pour nous annoncer que rôdait dans les parages un Français pas tout à fait innocent quant à l'organisation de l'expo. C'était Claude Gaignebet, vous l'aviez deviné. Claude nous avait accompagnés deux heures durant, nous ouvrant les yeux sur chacune des pièces exposées, décortiquant notamment l'expression de la chronologie dans les tableaux de Pieter Bruegel de Oude, passant avec bonheur de Dionysos à Rabelais et de Gargantua à Blaise. À la fin, il nous avait confié travailler sur la symbolique de la corne. Aura-t-il eu le temps d'achever cette exploration ? Sans doute pas.

J'évoquais, plus haut, des liens Internet. Cela me donne l'occasion de saluer un autre blog écrit depuis Vitória, qui est l’œuvre d'Emmanuelle, qui sans nul doute a eu l'occasion de rencontrer, elle aussi, Claude Gaignebet, eu égard à des trajectoires qui ont dû se croiser du côté de Dunkerque, France, plutôt qu'à Nice, France (bis). Mais sait-on jamais !

29 juin 2012

Un moment avec K

Nous nous étions rencontrés à Paris, au théâtre Mogador. Van Morrison y donnait un concert. Le Van Morrison de Them et de lui-même, le Van Morrison de Gloria et de Tupelo Honey. Van the Man. C'était à la sortie, sur le trottoir, chacun de nous avec un groupe d'amis. Comme un génie sur nos esprits, un vent de panique avait soufflé sur la rue et nous nous étions retrouvés seuls, toi et moi. C'était étrange et cette étrangeté méritait d'être fêtée. Nous l'avons célébrée, et selon un rituel qui ne regardait que nous, un rituel de notre invention.

C'était pourquoi tu m'avais donné rendez-vous à Essaouira. L'occasion nous avait été donnée par un autre concert : celui de Hamid El Gnawi. C'était déjà derrière nous. Des remparts de la médina, nous étions descendus jusqu'au port. C'était nuit noire, nuit claire, selon le bon vouloir des nuages voyageant en caravane. Nous étions à nouveau seuls, face à la mer, écoutant les mouvements des vagues se mêler au bourdonnement qui s'était installé dans nos oreilles.

Je t'ai demandé si, comme moi, tu entendais encore Van Morrison invoquer les années de Tupelo Honey :
You can take all the tea in China
Put it in a big brown bag for me
Sail right around the seven oceans
Drop it straight into the deep blue sea
Face à nous, l'océan était de ce bleu profond, si profond qu'il en était noir. Je me souvenais du tour du monde que j'avais presque fait à bord d'un cargo, je me souvenais que je l'avais fait sans savoir où il me faudrait faire escale, je me souvenais de ces escales inutiles, des heures perdues à déambuler dans des villes qui m'indifféraient, je me souvenais que je t'avais cherchée, sans le savoir, sans me l'avouer.

Tu étais blottie contre moi. Un vent soufflait le froid venu de la mer. Tu étais blottie contre moi et il nous suffisait de murmurer. Dans quelques heures, nous nous dirions adieu, encore une fois. Et comme la première fois, je jouais avec les mots, je te disais que tu étais ma kamarade adorée, que je regarderais chaque nuit, au douzième coup de minuit comme dans les contes à dormir debout, la lune en pensant à toi, ma kamarade. Et tu me disais que tu la regarderais aussi à la même heure. Je te disais que, fuseaux horaires obligent, la lune pouvait nous poser des lapins. Je cherchais à te faire rire pour conjurer les sorts.

J'aurais voulu invoquer Sidi Hamou, j'aurais voulu faire résonner le gumbri de Hamid El Gnawi, j'aurais voulu faire revivre le génie qui nous avait rapprochés rue Mogador, j'aurais voulu surtout que tu entendes les mêmes notes secrètes que moi, les chœurs qui habitaient encore mon cœur, les mêmes silences enfin. Et tu n'étais que blottie contre moi, enveloppée dans une couverture de laine contre le vent qui soufflait le froid venu de la mer.

Nous avons remonté les marches qui menaient à la médina, nous avons cherché la maison où on logerait une dernière nuit, deux ou trois heures seulement avant l'aube.
She's as sweet as tupelo honey
She's an angel of the first degree
She's as sweet as tupelo honey
Just like honey from the bee
Un point s'était tissé cette nuit-là, qui serait point de départ.

Nocturne marin - Photo : Francis Juif / PixeLuz

16 juin 2012

L'apparition d'Anna K

Les quatre musiciens se sont installés derrière leurs instruments, ont joué les premières mesures du premier morceau et, d'un rideau qui s'est écarté sur le côté, tu t'es avancée jusqu'au micro. Tu étais comme je l'avais imaginé, fruit de mes recherches, apparition semblable à une confirmation. Il ne t'a pas fallu longtemps pour me repérer. J'étais assis au premier rang, à ta droite, et j'étais dans le peu de lumière qui débordait de la scène. Comment pouvais-tu savoir qui j'étais ?

Tu n'as rien dit, mais tu as chanté. Après tout, tu étais payée pour ça. Tu as continué de me regarder, mais tu as commencé à chanter pour les autres, pour les inconnus qui avaient joué des coudes pour trouver une place. Tu as chanté parfaitement dans un anglais parfait, tu étais plus vraie que nature. J'ai pensé à tes papiers d'identité, je me suis dit qu'ils disaient sans doute que tu étais née dans le Rio Grande do Sul, dans un village où l'on a l'oubli facile, par tradition et, peut-être, par commodité. J'ai pensé au tréma sur la première syllabe de ton nom et je me suis dit qu'aucun de tes voisins n'avait jamais su prononcer ton nom, tandis que tu chantais dans un anglais sans accent, ou plutôt avec le même accent que celui des chanteurs des années 30, 40 ou 50, une langue qui, pas plus que le portugais, ne t'était maternelle. In a sentimal mood.

J'aimais ta petite frimousse, tes cheveux bouclés et bruns, tes yeux gris – du moins, j'en étais sûr, je le voulais. Je te connaissais depuis si longtemps et j'ignorais tout de toi. Je me suis demandé si tu étais la maîtresse d'un des musiciens qui t'accompagnaient. Le pianiste, peut-être. The touch of your lips, était-ce pour lui ?

Après deux ou trois chansons – je ne les compterais pas –, tu as cessé de me regarder pour t'adresser au public, lui dire que ce concert était celui du lancement de votre troisième album. Tu l'as dit dans un portugais parfait, autrement meilleur que le mien. Je n'aurais pu dire que tu parlais avec l'accent gáucho, tu parlais avec l'accent des présentateurs de Globo, l'accent d'un Brésil globalisé, similaire en cela à ton anglais globalisé. Je me suis demandé si tu parlais encore ta langue maternelle et, si oui, avec quel accent.

J'aimais te voir là, sur la scène, dans le halo de lumière dans lequel tu baignais, j'en ressentais une certaine fierté, à laquelle je n'avais pourtant pas droit. Je me suis demandé si tu me détestais, si tu me méprisais. Je savais que je te gênais, que je t'empêchais de regarder ailleurs, de plonger le regard dans l'ombre du milieu de la salle, de fermer les yeux pour mieux te concentrer sur le sens des paroles que tu chantais si bien. Mais après tout, c'était des standards dont le sens des paroles était tout relatif, c'était des chansons qui trouvaient leur sens profond, non pas dans leurs paroles, mais dans l'histoire de la musique américaine.

Et moi, sans détacher les yeux de tes yeux que je voyais de mieux en mieux, d'un beau gris fait de rires et de chagrins, je commençais à voyager, je me retrouvais dans le bateau qui nous emportait tous les trois loin de ta ville natale, cette ville qui partageait avec toi la même initiale. C'était un mauvais vent qui soufflait sur nos vie, des rafales qui faisaient de nous des feuilles mortes, feuilles mortes qui auraient pu faire partie de ton répertoire mais que tu avais peut-être décidé d'écarter.

Tu as fait signe au pianiste, peut-être ton amant. J'aurais juré que c'était pour un changement au répertoire prévu. Et si, cette fois, tu as chanté en portugais, c'était pour annoncer « palavras francesas no ar », quelques mots français d'une grande banalité, d'une grande vérité. Ainsi tu chantais aussi dans ma langue, peut-être la parlais-tu aussi ? Sur le pont du bateau, je chantonnais en français pour tenter de te réchauffer – il est vrai que je n'étais pas très à l'aise avec ta langue maternelle. Ainsi restait-il quelque chose de ces comptines de ton enfance. Du moins, c'était ce que je voulais croire.

Tão delicado teu jeito de olhar
Teus olhos fazem fino movimento em paz
Tão delicado querendo voar
Teus dedos levemente levam meu olhar
Tua pele é mais um continente onde estou
Palavras francesas no ar....
Bonsoir tendresse
Bonjour caresse
Adieu tristesse...

J'aimais ta petite frimousse, comme j'avais aimé le visage de ta mère. J'aimais tes yeux gris, qui étaient les miens. Je me disais cela quand le concert s'est achevé, que les spectateurs à mes côtés et derrière moi s'en allaient. Tu es restée quelques secondes sur le devant de la scène, tu as semblé hésiter et puis tu t'es retournée. Et tu as rejoint tes musiciens. Tu as pris le bras du pianiste.

Tão delicado teu sonho lilás
Viagem em outros mundos que não sei chegar
Tão delicados teus beijos no ar
Me levam pra lugares que não sei voltar

19 février 2012

Après une légère grippe, Oscar Niemeyer annonce, à 194 ans, un nouveau projet


Je lisais ce matin tranquillement la Folha de São Paulo quand je suis tombé sur ce titre : « Le Brésil se maintient avec le meilleur IDH du monde ». L'IDH est l'indice de développement humain avec lequel l'ONU évalue la « performance » des pays, un indice alternatif au PIB qui prétend remettre l'homme au centre des activités et préoccupations humaines. Je l'ai relu pour vérifier que je ne m'étais pas trompé. La dernière fois que les Nations Unies avaient publié leur classement, le Brésil se trouvait aux environs de la 80ème place. C'est dire que, selon la Folha, il avait fait un sacré bond en avant, que même un Mao au meilleur de sa forme n'aurait osé rêver ! Or, j'avais bien lu. J'ai donc relu une nouvelle fois, mais lentement, pour chercher où se trouvait le piège dans lequel mon attention avait plongé. Et j'avais beau détacher mot après mot, tout paraissait on ne peut plus clair : le Brésil était donc bien le paradis où je vivais sans le savoir. J'ai donc lu l'article e y ai découvert que deux pays avaient fait, eux aussi de sacrés progrès : Israël et l'Arabie Saoudite qui entraient pour la première fois dans le top 10. Pourquoi pas, après tout, me suis-je dit. Respectivement deuxième et troisième, la Norvège et le Luxembourg suivaient de près le Brésil, ce qui donnait plus de poids encore à cette sidérante information. Et la France ? L'article n'en disait rien, mais j'imaginais qu'avec Sarkozy aux commandes, elle avait dû sérieusement dégringoler. Mais quand j'ai lu que le Gabon avait, pour la première fois, atteint le 14ème rang, je me suis redit qu'il y avait quelque chose qui clochait et j'ai cherché le cahier Mercado de mon journal, comme indiqué. Et je n'y ai, bien sûr, rien trouvé.

C'est en prenant quelque distance avec la page C16 du cahier Cotidiano que j'ai compris ma bévue. La page C16 nous offrait, avec forces illustrations, une sélection des souhaits de ses lecteurs pour 2101. Parmi ce florilège, je citerai encore : le nombre d'habitants sur la Lune dépassait maintenant les 10 millions ; le Moyen-Orient était une des régions les plus recherchées par les touristes ; après une légère grippe, Oscar Niemeyer annonçait, à 194 ans, un nouveau projet !!! Il y avait aussi un navire spatial qui emmenait des touristes, dont 40 Brésiliens, vers Mars. Quant au métro de São Paulo, il atteignait 2315 kilomètres et surclassait pour la première fois celui de Shanghai, très loin de Paris et ses misérables 745 km.

Je me suis rappelé le 1er janvier 1960. J'habitais Lambersart, dans la banlieue de Lille. Un quotidien local, la Voix du Nord, avait imaginé ce que serait sa une du 1er janvier 2000. Entre autres prévisions, un pont reliait Calais à Douvres et les hélicoptères avaient remplacé les automobiles, ce qui contredisait la nécessité d'un pont ! On sait qu'au pont rêvé depuis longtemps a été préféré un tunnel, rêvé depuis aussi longtemps. Mais si les hélicoptères ne se sont pas envolés au point de bourdonner en essaims, c'est au Brésil (à São Paulo), comme un clin d’œil à mon destin, que virevolte aujourd'hui la plus importante flotte privée. De tous les objets de notre vie quotidienne que la Voix du Nord n'avait pas entrevus, un des plus importants, du moins par la place qu'il occupe désormais, est l'ordinateur individuel, sans même parler des réseaux qui les font échanger des électrons et nous font lire partout et en voir de toutes les couleurs.

Que sera 2101 ? Je n'en ai aucune idée. Je crains parfois le pire. Je rêve quelques fois d'un monde meilleur. En revanche, rien ne m'interdit d'exprimer un souhait. Comme la paix des nations me semble hors de portée, c'est justement elle que je choisirais. Et vous ?

Le Brasília de Lúcio Costa et Oscar Niemeyer - Photo (c) PixeLuz / Francis Juif

11 février 2012

Chaise vide - Cuba, encore une fois

L'homme est seul. Anachorète musicien. Il déambule lentement sur la plage, au plus près de l'eau, évitant toutefois de mouiller ses pieds nus chaque fois qu'une vague d'une puissance supérieure vient baver sur le sable sec. Joueur solitaire. Il a, rivée à la bouche, une trompette dans laquelle il jette de temps à autre un peu de son souffle. Avec parcimonie. Comme s'il avait scrupule à déranger l'ordre tranquille de ce lever de soleil. Acrobate attentif. Pour ne pas froisser les larges palmes qui se balancent doucement au sommet des troncs dans le vent déjà chaud du matin ? Peintre respectueux. Pour ne pas faire fuir les crabes qui par centaines ont investi les ruines du blockhaus ? Observateur objectif. Pour qu'un raz-de-marée n'emporte pas le navire soviétique qui passe au large, pavillon rouge hissé dans l'azur tropical, à portée de canon des côtes de Floride. Orphelin anonyme. Pour ne pas être entendu de ses cousins exilés à Key West ? Ou Key Largo ? Où sont donc Key West et Key Largo ? Villes mythiques. Que seraient-elles réellement, dès lors que la propagande à coups d'émetteurs ultra-puissants se tairait de part et d'autre ? Guerre froide. Aujourd'hui le speaker de Radio Venceremos célèbre le vingtième anniversaire de l'échec du débarquement de la Baie des Cochons. Amère victoire. En finira-t-on un jour de ces aboiements ? Utopiste invétéré. Il n'a pas envie, avec sa trompette, d'en rajouter. Rôdeur secret. Les petits cris qu'il lance, le murmure qu'il émet de-ci de-là, sont pour lui seul, pour son âme, pour les souvenirs qu'il garde en lui aussi précieusement que son âme. Arpenteur mystique. Parce que c'est tout ce qu'il lui reste ce matin, parce qu'il se sent nu comme au premier jour qui suivrait la fin d'une certaine vie. Mortel incessant. Le premier jour d'une nouvelle vie peut-être ? Promeneur nostalgique. Il y a longtemps un ami lui a dit que chaque matin c'est le début de ce qui reste à vivre. Vraie liberté. Il y a de ça, mais qui a vraiment le courage d'en tirer tous les avantages ? Parfum de Paradis. Mais qui peut se prétendre libre, respirer l'air sauvage du monde total ? Commune lâcheté. Lui, comme les autres, courbe le dos sous le poids des habitudes, des commodités, de la sécurité. Rebelle tu. Alibis, les souvenirs tiennent son cœur au chaud, l'autorisent à se croire assez content de ce qu'il a vécu. Pantin satisfait. Parce qu'il a roulé sa bosse, ne s'est jamais tué au travail, a rencontré des types pas ordinaires ? Nomade paresseux. Aucune femme ne l'a jamais accaparé plus que quelques nuits. Chien errant.

Il ne lui déplaît pas de s'inventer des histoires, de se couler dans la peau de personnages de fiction. Mythomane impénitent. Des personnages qui lui ressembleraient au fond, des mecs qu'il aurait pu être s'il était né sous d'autres latitudes, à d'autres époques. Acteur maladroit. Des personnages qui, rassemblés, formeraient une suite de variations sur le même thème : la bourlingue, la paresse, l'insolite, l'instabilité, tout ce qui fait de lui l'homme qu'il est en apparence. Caméléon paradoxal. S'il n'a jamais ne serait-ce que tenu une trompette, cela ne l'empêche pas d'entendre la musique qu'il en tirerait. Menteur innocent. Puisque cette musique résonne en lui Inventeur candide. Cousin très éloigné de Miles ou Chet Baker, il se voit sans problème fils de coolie chinois venu à Cuba comme “ esclave volontaire ” au début de ce siècle. Emprunteur seulement. Petit-fils d'une négresse amenée de force du golfe du Bénin jusqu'aux Caraïbes, il est presque un vieillard maintenant. Voyageur spatio-temporel. Longtemps il a tenu la place de trompettiste dans divers orchestres de son et en tant que tel en a vu de toutes les couleurs, a connu d'un coup la gloire et la misère, beaucoup de femmes d'un soir et quelques requins. Mérou roublard. A propos de poissons, il a aussi pratiqué la pêche au gros avec Hemingway. Pourquoi pas ? L’Américain aimait arpenter cette plage après une nuit blanche, avec dans la tête les dernières brumes d'alcool à dissiper. Cliché commode.

Plantée dans le sable, la fine et longue branche d'un tamarinier du voisinage projette l'image presque rectiligne de son ombre dans la direction de La Havane. Ville propre. L'homme arme son appareil photo, examine les différents cadrages possibles. Touriste et artiste. Trois verticales s'élancent : la branche, son ombre et l'ombre du photographe. Accord secret. Elles ne se coupent pas mais convergent vers une tache qui est elle-même l'ombre du feuillage d'un tamarinier au milieu de laquelle se détache, plus noir, un gros caillou mamelonné. Hasard objectif. De son côté une autre branche finit dans un petit triangle de mer et de ciel dans le coin supérieur droit du rectangle. Réalité recomposée. Pourquoi retenir cette image plutôt qu'une autre ? Question suspendue. Pourquoi s'imaginer métis de Chinois et d'Africain plutôt que descendant d'un huguenot établi dans le Veld ? Réponse incertaine. Peut-être parce que l'image retenue ressemble à cet homme ? Banale supposition. Rigueur, simplicité, abstraction, ce vers quoi il tend, ce qu'il atteindrait s'il parvenait à s'imposer une discipline. Chien perdu. Ce pourquoi il n'a jamais pu s'attacher l'amour d'une femme. Excuse commode.

Il fait le tour de la branche et puis va jusqu'au blockhaus. Souvenir d'enfance. Édifié pour parer à l'éventualité d'un débarquement américain, un remake bananier du D. Day, il est déjà dans un piteux état. Carton pâte. Comment aurait-il pu affronter les obus ennemis alors que le fracas des vagues en a fait une ruine de béton hérissée de fils d'acier en moins de vingt ans ? Décor de cinéma. Fabrication russe probablement qui ne soutient pas la comparaison avec la qualité allemande qui aujourd'hui encore enrichit le paysage des côtes françaises de Dunkerque à Biarritz. Photos. Pièces à conviction ? Non. Simplement la vulgaire fascination qu'exerce sur lui le combat inégal entre les forces de la nature et l’œuvre humaine. Morbide angoisse. Non seulement tu redeviendras poussière, mais tout ce que tu produis aussi finira poussière ! Décourageante vérité. Chefs d’œuvre comme le reste, pièces de Shakespeare, cosmogonie dogon, bouquins de Blaise Cendrars, fugues de Bach, chansons des Rolling Stones, visions de Van Gogh, gratte-ciel de Frank Lloyd Wright, robes de Dior, aciers spéciaux de Suède, et cetera. Catalogue vain. Puisque rien n'échappe à l'usure du temps ? Amère litanie. A quoi bon toutes ces photos que cet homme fait dès lors qu'il sait que dans dix ans les couleurs auront passé. Travail inutile. Il ferait aussi bien de prendre le premier bus pour La Havane et foncer au premier bordel venu, prendre chacune des filles à leur tour jusqu'à épuisement complet. Corps abandonnés. Hélas Fidel a fermé tous les bordels depuis belle lurette. Fucking country ! Hemingway doit s'en retourner dans la tombe. Hemingway ! Qu'en reste-t-il aujourd'hui, qui le lit encore ? Couilles molles.

Des crabes par centaines ont pris possession du blockhaus. Armée cuirassée. Autant ce sont de charmantes bestioles lorsqu'elles se promènent seules, autant elles sont dégoûtantes, voire effrayantes, lorsqu'en foule elles grouillent. Conquérants de l'inutile. Il les regarde aller et venir sans comprendre la signification de leurs mouvements, vaguement inquiet de leur multitude noire. Frères chitineux. Y a-t-il un crabe, un seul, qui peut le voir ? Yeux sphériques. A quoi ressemble son image projetée dans le cerveau d'un crustacé ? Cauchemar démesuré. Qui est-il pour eux ? Une menace ? La peur figure parmi les sentiments les mieux partagés de ce monde. La mort ? Un simple objet dans le décor ? Impossible dialogue. Pour les autres, humains ceux-là, a-t-il jamais été, est-il aujourd'hui autre chose qu'un simple élément du paysage ? Quelle importance ! Il lui semble qu'il n'a jamais compté pour personne, ou du moins depuis si longtemps, depuis le temps où il était le fils d'une mère et d'un père, l'aîné des frères et des sœurs. Silhouettes floues. Que sont-ils tous devenus ? Trajectoires divergentes. Mieux vaut n'y pas penser trop fort. Mémoire honteuse.

Il y a sur la plage une chaise en bois, laissée à mi-chemin entre la route côtière et la mer qui va et vient, à mi-chemin aussi de chacune des extrémités fermées par un blockhaus. Point central. Il s'en approche, mains nues, cœur serré, sans plus le secours de la trompette imaginaire qui s'est envolée en même temps que ses dernières notes imaginaires. Brise oublieuse. Il fait le tour de la chaise, observe le bleu de la peinture qui a pâli, s'est écaillé. Bleu déliquescent. Néanmoins le bois paraît avoir mieux résisté que le béton au sel, au soleil, au vent, à l'eau. Des éléments... Dans le viseur de l'appareil photo, il cherche le bon cadrage, l'angle le meilleur sous lequel s'éclairera l'obscure émotion qui travaille étrangement sa chair. Travail de sape. Que reste-t-il de lui pour que la seule apparition d'une chaise vide résonne en son enveloppe de peau d'un bruit si douloureux ? Orgues assourdissantes. A-t-il trouvé dans cette chaise l'égal de lui-même, la matérialisation assise d'une absence, l'absence au monde autant que l'absence de l'Autre ? L'absence de Dieu ?

Photo : (c) PixeLuz / Francis Juif

25 janvier 2012

L'ancien ministre et l'ancien terroriste vont ensemble au Forum social

Ce titre simplificateur et un chouïa provocateur relève d'un procédé auquel abuse, sans la moindre distanciation, une grande partie de la presse commerciale, un procédé auquel ce blogue ne recourt bien sûr pas, sauf à pointer, comme ici, certaine dérive.

Cela étant posé, venons en à Porto Alegre, puisque s'y déroule cette année encore une rencontre internationale labellisée « Forum social ». L'ancien ministre est Tarso Genro, l'ancien terroriste Cesare Battisti. L'un et l'autre en sont mais, disons-le pour être tout à fait clair, ils n'ont pas fait le voyage ensemble. Ils ne se sont pas même serré la main. L'un était sur l'estrade pour y discourir et dénoncer le « massacre médiatique » dont il se dit avoir été la victime. L'autre était dans le public entre deux séances de signature, puisque son éditeur a considéré que le Forum était le lieu idéal pour y lancer son nouveau livre, intitulé « Au pied du mur », écrit alors qu'il était en prison à Brasília.

Le massacre médiatique aurait été orchestré par un gouvernement corrompu, non pas celui de son camp – cela va de soi, encore que... –, mais celui du sinistre Silvio Berlusconi. Faire porter le chapeau à Berlusconi est certes commode, mais me paraît un peu court quand on sait que la demande d'extradition de Battisti faisait la quasi unanimité en Italie. Qu'importe, le ministre de la Justice d'alors, Tarso, a cru bon recommander de ne pas céder aux injonctions italiennes et il a, à mon humble avis, bien fait.

De quoi je me mêle, me direz-vous, non sans raison. J'ai simplement le souvenir d'un Antonio Bellavita, qui a été emprisonné sous le règne de Giscard puis libéré sous la pression de son successeur. Certes, Antonio n'était pas accusé de crime de sang, mais d'avoir inspiré par ses écrits (Contra Informazione) ceux qui avaient tiré. C'était l'époque trouble des Brigades rouges mais aussi des groupuscules d'extrême-droite se livrant à des attentats non moins meurtriers. C'était une sorte de guerre civile rampante. J'ai le souvenir d'Antonio dans notre cuisine, mangeant sa soupe et faisant la vaisselle, se shootant au bicarbonate de soude pour faciliter la digestion. J'ai le souvenir des flics qui guettaient au bas de l'immeuble de la rue de l'Aqueduc. J'ai le souvenir de bien des conversations sur tous les terrains de la pensée. J'ai le souvenir d'un homme qui n'était déjà plus celui qui avait livré à sa revue des textes incendiaires. Tous ces souvenirs sont bien modestes, je le sais bien, et ne sauraient aider à porter un jugement.

Et Battisti aujourd'hui ? Il n'y a pas de doute qu'il n'est plus celui d'il y a vingt ans. En supposant qu'il ait vraiment du sang sur les mains, est-il indigne d'une rédemption ou, à tout le moins, d'une prescription, d'une amnistie ? Certes, ce serait à la Justice italienne d'en décider. Le fait est que c'est, d'une certaine façon, la Justice brésilienne qui a tranché. Ne sommes-nous point, qu'on le veuille ou non, citoyens du monde ?

Et puis je ne puis pas ne pas penser aux crimes politiques commis au temps des dictatures, notamment en Amérique latine. Des tortionnaires ont souvent été amnistiés ou oubliés. Ils avaient plus de sang sur les mains que bien des « terroristes » de nos démocraties européennes. Il est bien sûr périlleux de faire des comparaisons. Toutefois, les acteurs de l'Histoire ont en commun leur condition d'homme ou de femme, qui les rapproche tous. Seules les circonstances changent et, chaque fois, le regard des vainqueurs.

13 novembre 2011

Restaurants des grands hôtels : des étoiles dures à avaler

Les chefs des restaurants des hôtels cinq étoiles tombent comme des mouches dans les grandes métropoles brésiliennes. Ainsi ceux du Grand Hyatt de São Paulo, les Othon, Marriott, Pestana et Sofitel de Rio... qui sont parfois passés illico presto de la case piano de leur établissement à la case cantine des prisons. Le motif de ces interventions musclées, tu l’as deviné : des centaines de kilos de viandes et autres marchandises avariées. Pour leur défense, ils se sont donné le mot : c’était des stocks qui traînaient dans un coin du frigo, qu’ils n’avaient pas eu le temps d’éliminer mais qu’en aucun cas ils n’avaient l’intention de servir à leurs chers clients. Les services d’hygiène ont tout de même trouvé quelques indices faisant accroire le contraire. Sans doute des fonctionnaires trop zélés...

Cela m’a ramené loin dans une autre vie, au temps où j’avais lu le Down and Out in Paris and London, du père de Big Brother, un livre épatant dont je vous recommande la lecture avant votre prochaine réservation dans un restaurant trois étoiles. Ah, si un nouvel Orwell pouvait se faufiler dans les cuisines d’aujourd’hui et nous raconter par le menu les secrets les moins glorieux de nos chefs les plus illustres... 

Et pour vous mettre en appétit, le petit clip qui suit (merci Thierry).


05 octobre 2011

Esther

Elle lança un regard à son image dans le miroir. La serviette éponge dépliée, posée sur son crâne à la façon d'un voile de religieuse, faisait d'elle une nonne au sortir du bain.

Comme elle, j'aurais voulu jaillir avec enthousiasme et tout au long de la course maintenir les paramètres du plaisir, de l'amour et de la joie à leur plus haut niveau, à tout prix relevé le défi lancé à l'improviste par les foules zombies et gagner le pari sur moi-même. « A tout prix » signifie « Pour rien », car dans le monde tout est gratuit, comme sont gratuits les paysages fantasques de Cappadoce, le bâillement du crocodile posé sur un tronc couché au bord du marigot, ou encore le feulement du tigre avant l'accouplement.

Cependant le souvenir flou de cartes mal dessinées empêchait ma tranquille contemplation. Je rêvais du fleuve Amour dont j'avais trop longtemps mal situé la source et l'embouchure. Et je m'en voulais d'avoir pu tolérer ces imprécisions sous prétexte que l'éloignement des sites servait d'excuse.

Elle portait maintenant une jupe courte à volants noirs bouffants. Le parfait désordre de sa chevelure noire, la cassure d'un geste flamenco dessiné par le profil de son visage à contre-jour, menton tiré au cordeau et élan de l'arête du nez, achevèrent de me troubler. C'était soudain le genre de femme à qui l'on pardonne tout, y compris les soirées d'hiver qu'elle passerait à tricoter.

03 octobre 2011

Hôtel Europa, Köln

Comme le mouvement heurté de mes reins suivait le rythme régulier des jointures de rail d'une voie ferrée imaginaire, je lui murmurai que nous étions sur la couchette d'un train de nuit et que seule une jeune fille, que je me figurais selon les traits de celle qui avait partagé mon compartiment à l'aller, partageait notre intimité. D'abord, dis-je, la jeune fille se contente de te regarder. Le visage de Mary se crispa aussitôt comme sous l'effet d'une vague la frappant de plein fouet. C'est ton visage, ajoutai-je, ton visage secoué de plaisir qu'elle regarde. Une autre vague, plus violente, déferla, emportant Mary toute entière elle seule savait où. La jeune fille s'approche, elle s'approche et te caresse, elle s'approche encore et nous caresse. Plusieurs fois, je répétai ces mots, jouant avec eux. Sens-tu ses doigts s'enfoncer dans ta chair ? Déroulant la caresse de mes doigts de la même façon que l'aurait fait la jeune fille, plusieurs fois je vis Mary gémir, bouche tordue, yeux rentrés en-dedans. Jusqu'à l'emballement final où se confondirent, dans l'éblouissement d'un soleil de feu crevant le ramage des arbres qui fuyaient de l'autre côté d'une fenêtre, la course de ma main, la ronde des doigts de la jeune fille, l'accélération du train.

01 octobre 2011

Au Père Fouettard

Sitôt qu'elle apparaît, glissant entre les tables, un plateau posé sur une main, on sait qu'on a vu une déesse et on n'y croit pas. La veille, Patrice me parlait de cette espèce rare de femme. La perfection faite femme. Comme toute perfection, inaccessible et vaguement inquiétante. Dont on préfère se tenir à l'écart, parce que l'on craint de ne pas être à la hauteur. C'est évident, cette serveuse du Père Fouettard, lumineuse d'un sourire permanent qui semble venir de loin, des étoiles peut-être, et qui ne s'adresse à personne en particulier, mais plutôt à la vie, cette serveuse appartient à cette espèce.

Un examen attentif ne permet pas de la prendre en défaut. Jusque dans le choix des couleurs. Chez cette femme brune, à la peau très mate et dont la chevelure ondule jusqu'aux épaules, hormis le rouge des lèvres et les taches fauves d'un foulard imitant la peau du léopard noué autour de la taille, la parure est noire : pull dont les manches sont retroussées au-dessus du coude, ceinture de cuir luisant à laquelle est accroché le foulard, collants de danseuse qui épousent les courbes harmonieuses de ses jambes, santiags basses en croco.

Quel est le métissage qui a produit pareille créature ? Assurément il y a du Iémanjá, cette déesse de la mer qui, dans le golfe du Bénin comme au large des côtes du Brésil, prend au piège de sa sensualité les marins et les attire au fond de l'océan les jours de tempête. Quant au père, ce pourrait être un personnage d'un roman de Jorge Amado, Mar Morto par exemple, un nègre robuste, fils d'esclave, lui-même petit-fils d'un roi d'Abomey.

29 septembre 2011

République

La fille sur le strapontin d'à côté, une blonde plutôt quelconque, le corps camouflé sous trois couches de nippes informes à quoi l'on reconnaît au premier coup d'oeil les étudiantes anglo-saxonnes, se tourne vers moi en envoyant un coup de coude énergique dans le gras de mon blouson, me jette à la face l'effronterie de son regard et, avec hardiesse autant qu'avec ivresse, me demande si je m'appelle François. Ça faisait cinq minutes qu'elle et ses copines s'exerçaient à prononcer à la française François et Jean-Paul. J'ignore pourquoi François et Jean-Paul plutôt que Alain ou Michel.
— Almost François, Francis.
— Australian, me dit-elle en guise de présentation avant d'ajouter :
— English.
— Aussie or English ? m'indigné-je.
— Australian. But we speak english.
Merci pour ce précieux renseignement. Je croyais que depuis deux décennies les Australiens, à l'instar des Anglais, parlaient américain !

27 septembre 2011

Unter den Linden

Je ne me souviens plus, Mary, comment nous nous sommes retrouvés bras dessus bras dessous. Était-ce Unter den Linden ou Alexander Platz ? Ou bien était-ce déjà au franchissement de la Porte de Brandebourg pour ne pas nous perdre dans les tourbillons de la foule allant et venant selon les seules contraintes des lois de la mécanique d'Ouest en Est et d'Est en Ouest ? Pour toi, Mary, qui vit à Berlin Ouest depuis huit ans, plus encore que pour moi qui n'y avais mis les pieds qu'une seule fois auparavant (c'était il y a dix ans), cela ressemblait à un rêve cette incursion à l'Est sans papiers, dérive d'une nuit de nouvel an et d'ère nouvelle, nuit d'ivresse à en juger par les milliers d'éclats de bouteilles de sekt jonchant la chaussée d'Unter den Linden, cadavres mutilés auxquels répondaient d'autres cadavres mutilés, ô combien humains, ceux-là, du charnier de Timisoara pour nous rappeler que c'était miracle que d'avoir à Berlin, mais aussi à Prague ou à Budapest, reconquis la liberté sans avoir à en payer le prix du sang. C'était d'ailleurs tellement un rêve que pour toi, Mary, cela a failli tourner au cauchemar lorsque au retour par le métro les vopos de la station-frontière de Friedrichstr. nous ont demandé les passeports. Mais te serrer très fort dans mes bras a suffi à nous dédouaner aux yeux du policier chargé du rituel. Après l'ouverture de la grille qui, dernier hoquet de l'Histoire, refusa quelques secondes durant de s'ouvrir et nous procura une ultime frayeur, ce fut le premier baiser de l'année, son goût délicieux, une sensation sereine, un sentiment de libération pour moi qui venais de m'affranchir des chaînes subtiles que d'antérieures résolutions à tendances misogynes avaient mises peu ou prou au travers de mon esprit.

25 septembre 2011

Saint-Michel

Assise sur la banquette d'en face, elle lit, comme moi, Libération. J'ai l'habitude d'observer les lecteurs et peut-être plus encore, avouons-le, les lectrices de ce journal. Non pas que je recherche une certaine complicité avec elles, mais plutôt parce que je suis amusé, et parfois effaré, par l'extrême diversité de ce que les publicitaires appellent son lectorat. Aussi cette lectrice n'échappe-t-elle pas à la règle du jeu. Entre deux phrases assassines sur les époux Ceaucescu, je jette un œil sur son visage las et, à cause d'un inexplicable sentiment de malaise qu'il inspire, dénué de charme. Après un ou deux échanges fortuits de regard, la voilà soudain qui se lève et va, je n'ai pas besoin de me retourner pour le savoir, s'asseoir derrière mon dos ! Là au moins, s'est-elle dite, il ne pourra plus me lorgner. Sans doute a-t-elle interprété, je la devine survivante de l'épopée lamentable du MLF, mes regards comme des attaques machistes ! J'aurais préféré qu'elle me demande de ne plus la dévisager avec insistance, j'aurais alors pu lui répondre que c'était avec minutie et non insistance que je lisais dans ses yeux la même froide détermination que dans ceux d'Elena Ceaucescu.

23 septembre 2011

Daumesnil

Ces cuisses molletonnées d'épais coton noir, je les ai reconnues tout de suite. Je ne les avais pourtant vues qu'une seule fois auparavant, c'était il y a un an ! Qu'ont-elles de plus que la perfection de leur évasement pour que je les reconnaisse aussi sûrement ? J'ai accéléré le pas, c'était bien elle, suffocante beauté extrême-orientale. Ses yeux sont si bridés qu'on dirait deux meurtrières discrètes dans le mur d'enceinte d'une forteresse. Et c'est bien contre une forteresse que mon regard bute chaque fois que je tente de la dévisager. Il ne faut pas se fier à la finesse des traits de son visage parfait, à la grâce du corps qu'on devine mince sous la fourrure synthétique du blouson, c'est bien d'une citadelle inviolable dont il s'agit.

21 septembre 2011

Étoile - Châtelet

C'est évident : elle est latino-américaine. Quelque chose de mongol dans le visage, le velouté de sa peau cuivrée, ses longs cheveux de jais qu'elle rejette sans cesse d'une secousse nerveuse de la tête. Elle parle très vite de choses sans importance, avec ses belles lèvres enfiévrées, avec ses sourires faciles qui découvrent des dents du haut grandes et blanches légèrement en avant, en jetant un œil dans ma direction chaque fois que je la regarde. Ses mains aussi s'agitent, vont des cuisses aux oreilles en déliant les doigts. Est-elle mexicaine ? L'ornementation de sa chemise qui rappelle certaines façades de l'université de Mexico, la grosse boucle d'oreille en argent de Taxco le laissent penser. A moins que ce ne soit la nouvelle de Carlos Fuentes, que je viens de lire, qui ne m'influence.

19 septembre 2011

Pizza Slice

C'est une grande blonde, coiffée avec un pétard, ce qui lui va bien. Quand elle sourit, ça fait un creux dans chacune de ses joues, et c'est ça, allez savoir pourquoi, qui donne envie de répondre à son sourire.

Elles sont deux du même format, petites et minces avec un chouïa de poitrine sous un tee-shirt un peu lâche qui agace. La parfaite similitude de leurs chevilles parfaitement ciselées suggère qu'elles pourraient être sœurs. Toutefois l'une parle italien et l'autre lui répond en japonais. Est-ce pour tromper l'ennemi français ?

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Mettant l'immédiateté entre parenthèses pour quelques jours, ce sont quelques textes brefs de la série "Fugitives", publiés dans diverses revues à une époque où le papier ignorait encore qu'il se ferait bouffer par les écrans, qui vont refaire surface ici. Un retour aux années 1980, une déambulation dans les couloirs du métro parisien ou dans des villes qui m'étaient étrangères, des rencontres fugaces, des visages et des regards que j'ai souhaité ne pas oublier. Bonne lecture !

04 septembre 2011

Welcome to the Rileys

Cinéma. On ne sait jamais de quoi il va retourner, surtout si, comme moi, on préfère ne rien lire avant sur le film qu’on va voir. Parce qu’on préfère se fier à son instinct. Quitte à en payer le prix. Le prix d’un ticket de cinéma, au pire.

Welcome to the Rileys, ça s’appelle en anglais. Corações perdidos, au Brésil. Retour planète Magenta, chez moi, dans la cassette fermée à double tour des souvenirs laissés à l’abandon depuis longtemps.

Vers la fin du film, on apprend que Mallory ou Allison — on se fiche de son vrai nom — a perdu sa mère quand elle avait 4 ou 5 ans ou quelque chose comme ça, dans un accident de voiture. Toutes les petites filles qui perdent leur mère dans un accident de voiture ne deviennent pas des strip-teaseuses ou des putes ou les deux à la fois.

Quand Marie est arrivée le premier soir planète Magenta, je l’ai prise dans mes bras dans le long couloir qui menait dans nos chambres respectives. Je l’ai prise dans mes bras et je l’ai embrassée. J’ai aimé l’embrasser, j’ai aimé la façon dont elle m’a embrassé. Et puis au lieu de me suivre ou de m’emmener dans l’une ou l’autre chambre, elle m’a demandé de la pardonner, elle m’a demandé d’attendre un jour de plus.

Marie n’avait pas perdu sa mère, mais sa sœur dans un accident de voiture, une voiture dans laquelle elle aurait dû se trouver à la place de sa sœur. C’est du moins ce qu’elle croyait, c’est ce que j’avais fini par apprendre par G. Ch., le copain chez qui je l’avais vue la première fois, le jour où de suite j’avais eu envie d’elle. Marie n’était devenue ni strip-teaseuse ni prostituée. Marie avait fait d’autres bêtises. Ça je l’avais compris quand j’étais entré dans sa chambre et que j’avais découvert l’attirail dont elle avait besoin pour s’évader, pour rendre plus légère cette culpabilité qu’elle croyait devoir endosser. Comme si le destin n’était pas, quoi qu’on fasse, plus fort que nous.

Marie et moi, nous sommes devenus amis. Je la prenais dans mes bras quand elle allait mal, très loin de moi, tout près de moi. J’étais devenu le grand frère qui la prenait dans ses bras pour la réchauffer quand elle tremblait de la tête aux pieds.

Et puis la vie nous a séparé, j’ai quitté la planète Magenta. Elle aussi. Nous nous sommes vus deux ou trois fois chez l’un, chez l’autre. Et puis elle a disparu. J’ignore, Marie, si tu es encore de ce monde. J’ignore s’il t’arrive de penser à moi de temps en temps, si je suis un vague souvenir dans la cassette fermée à double tour de tes souvenirs laissés à l’abandon.

04 novembre 2010

Marbre

Marbre sous le marbre, marbre du corps figé, pour un temps momifié, un temps très bref en regard de l’éternité qui l’attend, marbre pour un temps sous le marbre appelé à s’effriter entre les doigts du temps, dans la main du ciel qui court et qui déjà se referme et que les vivants sentent avec peine, ne sentent guère plus, absents qu’ils sont au monde, marbre du corps refroidi sous la chape de terre gorgée d’eau, du corps qui ne pense plus, du corps dont ne s’est échappé que le vide de l’âme, l’absence absolue de mystère, le néant offert à la béance.
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