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13 février 2014

Chaleurs

Il fait chaud. Quoi de plus normal au Brésil en été ? Rien à mon humble avis, mais les journaux locaux nous disent qu'il fait anormalement chaud et que cela explique les pannes géantes d'électricité comme la surcharge minuscule des climatisations en entreprise qui oblige à fermer des agences bancaires ou des sites industriels.

Ailleurs on nous dit aussi qu'il fait chaud à Sochi. Ce n'est, semble-t-il, une surprise que pour ceux qui se refusaient d'ouvrir les yeux. Claquer 15 milliards d'euros ou même plus modestement de dollars pour organiser des Jeux à la con, c'est bien un symptôme de notre monde actuel. On voit toujours plus grand, comme s'il n'y avait pas de limite. Et il est vrai qu'il n'y a pas de limite à la folie humaine. Qu'a-t-on besoin, en effet, d'investir autant dans des infrastructures qui n'auront pas ou peu d'utilité dans le futur, alors qu'il suffirait d'organiser des jeux (en minuscule) sympas à la faveur d'installations existantes pour faire plaisir aux amateurs, dont je ne suis pas, il me faut le reconnaître.

Cette même folie des grandeurs affecte déjà le Brésil qui va bientôt accueillir la Coupe du monde de football et Rio qui accueillera en 2016 les Jeux (en majuscule, hélas) olympiques. D'ores et déjà les gouvernements russes et brésiliens font match nul quant à la sécurité : chaque pays mobilise(ra) 100.000 policiers et soldats !

Chaleurs aussi pour les organisateurs de la Copa.

À quelques semaines du début des tournoi et spectacle planétaires, tous les stades sont loin d'être prêts. C'est Curitiba qui semble tenir le pompon puisque certains envisagent un plan B, ce que dément Blatter qui garde son sang froid aujourd'hui dans une interview réalisée par mail, une spécialité, soit dit en passant, de la Folha de São Paulo. En tout cas, notre brave Suisse y manie la langue de bois à merveille et cet exercice de haut style confirme si besoin était qu'il sera difficile à écarter lors de la prochaine élection interne à la FIFA.

Que Curitiba soit en retard est une surprise pour moi, tant on m'a souvent vanté la capitale du Paraná comme un modèle pour le Brésil entier. Mais je lis aujourd'hui que la gare routière n'y dispose pas même de toilettes ni de snack-bars (lanchonetes) ! Il va falloir que j'exige des explications de ceux qui m'auraient menti.

Chaleurs bancaires

Tout ça arrange bien une fois de plus le monde de la finance. On nous apprend aujourd'hui qu'une des principales banques brésiliennes, Banco do Brasil, a enregistré des profits records en 2013, à hauteur de 15,8 milliards de reais, soit environ 5 milliards d'euros. Un jour sans doute, les concentrations de richesse, dont les résultats de certaines banques sont des symptômes, finiront bien par déclencher d'autres chaleurs, celles de citoyens réduits à la nécessité de l'émeute. Ou bien ces citoyens finiront-ils par capituler sans conditions comme leurs représentants politiques, à l'image d'un Hollande plus fringant en Amérique qu'à la maison ?

25 juin 2013

Pendant les travaux, la vie continue


Ça manifeste dans les rues des principales villes du Brésil depuis deux semaines et nous restons perplexes devant tant de revendications contradictoires. Les militants du PT défilent avec ceux qui demandent l'impeachment de Dilma, les corrupteurs et les corrompus demandent la fin de la corruption, tout est dans le bouillon, au point qu'on ne saurait dire quel goût il a.

Mais pendant les travaux, la vie continue. Aujourd'hui, à Rio, un échange de tirs a laissé dix personnes sur le carreau dans le groupement labyrinthique de favelas joliment dénommé Maré.

Maintenant, imaginons que de l'agitation sociale sorte un Brésil meilleur, où la corruption reculerait, où les compétences prendraient le dessus sur l'indolence, où l'on cesserait d'exhiber les people, est-ce que la violence reculerait ?

Photo : (c) Francis Juif

31 mai 2012

Rio + 20, dans moins de 3 semaines

Dans moins de trois semaines, le Brésil sera l'hôte de la Conférence des Nations Unies pour le développement durable, vendue sous la marque « Rio + 20 ». Pour nombre de voix critiques, la réunion des dirigeants du monde – François Hollande en sera – est une tentative de sauver le modèle de développement orthodoxe, celui-là même qui approfondit les crises environnementales dans le monde entier. En ce sens, l'ajout de l'adjectif « vert » à l'économie de marché est plus une ruse rhétorique pour masquer l'impact négatif que le dogme de la croissance illimitée cause au détriment du plus grand nombre.

La question posée depuis longtemps par les mouvements sociaux n'aura jamais été à ce point d'actualité à la veille de l'événement : « Sur quel modèle de développement durable, la réunion des dirigeants du monde se penchera-t-elle ? » La question résume aussi ce qui sera discuté lors du sommet parallèle, le Sommet des peuples pour la justice sociale et environnementale.

Lors de cette réunion, les représentants de la société civile mondiale pointeront précisément la non-viabilité de l'économie capitaliste de marché. Si l'un des termes les plus fréquemment utilisés dans le lexique de l'ordre du jour de Rio + 20 est « économie verte », les dirigeants rejettent
a priori l'idée que, derrière l'adjectif « vert », se cachent d'autres formes possibles d'économie, réitérant une fois de plus le postulat selon lequel l'économie de marché serait le seul moyen à la disposition d'un développement prétendument durable.

Pourtant, à défaut d'être la panacée à tous nos problèmes, une « économie verte », au service du bien commun, pourrait contribuer à la résolution, non seulement des problèmes environnementaux, mais aussi économiques et sociaux qui sont la marque de la crise du capitalisme que le monde affronte aujourd'hui.


Ce texte n'est pas la traduction mais une libre interprétation du communiqué de l'Observatoire des favelas que vous pouvez lire en cliquant ici.

22 février 2012

Carnaval 2012 : les classements

On aura donc vécu un dépouillement inédit à São Paulo. Alors que celui-ci n'était pas très loin de s'achever, un homme s'est jeté sur des paquets de notes et les a emportés, rendant impossible leur prise en compte. Et cela a fini avec l'incendie de deux chars, une confusion générale, l'arrestation de cinq hommes. Après quelques heures de pourparlers entre patrons des écoles de samba, Mocidade Alegre a été déclarée champion 2012. Mais la Jeunesse n'ayant pas le cœur à la fête, celle-ci a été annulée, rompant avec le rituel habituel.

On aura entendu, suite à ces violences, qui auraient été selon la police orchestrées, des commentaires à n'en plus finir, comme si la Terre avait été tout près de s'arrêter de tourner. On aura entendu notamment les opposants au carnaval de service reprendre leur rengaine et, ma foi, tout dans les heures chaudes de la journée semblait leur donner raison. Mais entre l'adoration et la détestation, n'y a-t-il pas la place pour une opinion plus mesurée ? Sans doute pas, tant le Carnaval déchaîne les passions. Comme l'écrivait, samedi dernier, l'ami Chaudanne dans le cahier Pensar de notre gazette locale : « Le carnaval est un art total. Et le carnaval brésilien est, par excellence, le carnaval de tous les carnavals ». Et donc la passion des passions.

Malgré tout, puisqu'il s'agit d'un art, faut-il qu'on en fasse un championnat au même titre que le football, cette autre passion brésilienne ? Depuis hier, le carnaval s'est rapproché un peu plus du football en faisant jouer de la pire des espèces ses torcidas organisées, en ayant recours à la provocation et à la violence, en roulant dans le caniveau. Cela nous annonce-t-il pour les années qui viennent mort d'homme ?

« L'opéra de la rue », pour reprendre encore les propos de Chaudanne, a-t-il besoin d'être noté ? Une école de samba a-t-elle besoin d'être déclarée championne ? Certainement pas ! Tant que tout se passait dans un esprit bon enfant, y compris les arrangements en coulisse, on pouvait s'en amuser et puis l'oublier dès le lendemain. L'incident d'hier nous montre non seulement à quel point tout est, par les temps qui courent, rabaissé à une compétition mais aussi que tous les moyens sont bons pour triompher et cracher son mépris à la face des concurrents.

À Rio de Janeiro, les choses se sont passées plus tranquillement et c'est Unidos da Tijuca qui l'a emporté, avec 299,9 points sur 300 possibles, un petit dixième perdu pour nous rappeler que la perfection n'est pas de ce monde. Viennent ensuite Salgueiro et Vila Isabel.

Et puisque je vous écris depuis Vitória, je ne manquerai pas de rendre hommage à Boa Vista, champion 2012.

D'un autre carnaval - Photo (c) PixeLuz / Francis Juif

26 janvier 2012

Trois immeubles s'effondrent à Rio

Comme un château de cartes, trois immeubles du centre de Rio se sont donc effondrés. À l'arrière du Théâtre municipal, un premier, le Liberdade (vingt étages) s'est écroulé, entraînant dans sa chute deux édifices voisins, le Colombo (dix étages) et un plus petit (quatre étages) coincé entre les deux. Immeubles commerciaux et de bureaux, ils étaient peu occupés à l'heure de l'accident. On dénombre actuellement dix-sept morts et cinq « disparus », dont des restes ont été découverts dans une décharge de Duque de Caxias (bilan mis à jour le 31 janvier).

Qui sont ces personnes ? J'en croise et j'échange quelques mots avec eux lorsque nous sortons tard d'une réunion, par exemple. Ce sont des gardiens, des veilleurs de nuit, parfois des concierges. Des personnes généralement affables, qui suivent sur un petit poste de radio ou de télévision un match, qui lisent un journal pour tromper leur ennui. Ce peut être aussi des employés qui travaillent tard, des avocats, des dentistes ou des médecins de garde. Et des élèves qui suivaient une formation en informatique.

Si l'on a d'abord cru qu'une explosion de gaz était à l'origine de cet accident, il semblerait que l'hypothèse d'un défaut de la structure soit la cause la plus probable. De fait, des précédent récurrents, au Brésil, renvoient aux deux hypothèses. Autant dire que cela n'a pas surpris grand monde ici. Parmi les premiers commentaires entendus ce matin, il y a l'étonnement, un peu ironique, que cela ne se produise pas plus souvent, aussitôt appuyé par un non moins ironique : « Dieu est brésilien ».

Le maire de Rio, Eduardo Paes (PMDB, parti de la coalition gouvernementale) avait l'air secoué. Sans nier son émotion bien réelle, il faut tout de même rappeler qu'il ne se fait guère d'illusions quant aux causes autant réelles que profondes à l'origine de ce drame. De plus, les élections municipales auront lieu cette année et  la Coupe du monde de football et les Jeux olympiques approchent, qui vont amener des milliers de journalistes du monde entier sur place.

Ces deux événements planétaires vont constituer un quitte ou double pour Rio et le Brésil. Qu'un accident ou qu'un attentat vienne ternir la Coupe ou les Jeux et c'en sera fini pour un long moment de l'ambition de croissance du tourisme. Que tout se passe bien et tous les espoirs seront permis de relancer l'attrait de Rio et du Brésil sur la scène internationale.

19 janvier 2012

Nara Leão

Le 19 janvier 1942, Nara Leão naissait à Vitória. Il y a donc 70 ans aujourd'hui. Fille cadette du couple Jaíro Leão et Altina Lofego – cette dernière descendante d'immigrés italiens (les Lofiego) venues de la province de Potenza –, Nara est, par ses origines, la Capixaba typique. Sa sœur aînée, toujours vivante et paraissant 20 ans de moins, est un ancien mannequin très jet set et aujourd'hui une chroniqueuse, toujours très jet set, de la Folha de São Paulo, Danuza Leão. La relation de Nara avec Vitória est, cependant, du même ordre que celle de Victor Hugo avec Besançon.

En effet, c'est quand elle a un an que ses parents s'installent à Rio de Janeiro. Ce n'est donc pas un hasard ni l'effet d'une coquetterie si elle chante avec l'accent chuintant des Cariocas. Sans doute est-ce son plus grand défaut, me souffle-t-on, mais on me le souffle de l'Espírito Santo, cette terre bénie des dieux où l'on parlerait portugais sans accent ! Mieux vaut que je ne dise rien de ces dieux et que je passe au paragraphe suivant.

Nara apprend à jouer de la guitare quand elle est adolescente, comme l'a fait au même âge ma cousine Michèle, de Besançon elle aussi. Petite différence, Nara a notamment étudié avec Patricio Texeira, ex-membre du groupe Os Oito Batutas, qui accompagnait rien moins que Pixinguinha. Mais, on le sait, elle est surtout connue pour avoir fait de l'appartement de ses parents à Copacabana, au début des années 60, un des berceaux de la bossa nova. Roberto Menescal et Carlos Lyra (qui avaient aussi été ses professeurs), Sérgio Mendes, Ronaldo Bôscoli (l'amoureux d'alors) en étaient les clients les plus assidus. On a dit qu'elle avait été la « muse de la bossa nova », mais je ne suis pas sûr qu'elle aimait cette étiquette, alors qu'elle a été elle-même une grande chanteuse de la MPB, qui a notamment gagné deux prix lors du festival organisé en 1966 par TV Record, en interprétant A Banda de Chico Buarque.

Nara a aimé le cinéma en se mariant, d'abord avec Ruy Guerra, puis avec Cacá Diegues, avec qui elle a eu deux enfants, dont Isabel, née à Paris, qui, à l'occasion du 70ème anniversaire de la naissance de sa mère, lance un site très sobre et néanmoins très complet qui nous offre, entre autres, la possibilité d'écouter toutes les chansons et d'en lire les vers. Cher lecteur, tu le rejoindras en cliquant ici.

Rappelons que Nara est morte en 1989, des suites d'un cancer. Nara avait alors 47 ans.

17 janvier 2012

Carnaval de Rio de Janeiro 2012

À Rio aussi, le Carnaval approche. Les billets sont d'ores et déjà en vente. Pour les défilés des écoles de samba du Grupo Especial (la première division), qui auront lieu les 19 et 20 février, les prix – hors intermédiaires – varient de 160 reais à 400 reais. Un euro valant ce matin autour de 2,26 R$, cela fait donc un tarif allant d'environ 70 euros à près de 180 euros.

Quelles seront les écoles qui défileront sur l'avenue ? Le 19 février : Renascer de Jacarepaguá, Portela, Imperatriz Leopoldinense, Mocidade Independente de Padre Miguel, Porto da Pedra, Beija-Flor et Unidos de Vila Isabel. La nuit suivante : São Clemente, União da Ilha, Acadêmicos do Salgueiro, Estação Primeira de Mangueira, Unidos da Tijuca et Acadêmicos do Grande Rio.

D'un autre Carnaval - Photo : PixeLuz / (c) Francis Juif

12 janvier 2012

Bossa Nova

Marc Fischer fait la connaissance de Carlos Alberto Afonso, la patron du magasin de disques Toca do Vinicius. Plus qu'un disquaire, le gardien d'un temple dédié à la Bossa Nova. Marc lui demande ce qu'en fin de compte « Bossa Nova » signifie.

« À travers le monde, en Allemagne, aux États-Unis, dans toute l'Europe, en Asie, ça a pris le sens de nouveau style, de nouvelle vague, qui, en France, a marqué le renouveau du cinéma. Mais pour nous, Brésiliens, bossa a une autre signification. Quand on dit de quelqu'un qu'il a la bossa, ça veut dire qu'il a une manière bien à lui de faire les choses. Qu'il a du swing, de la personnalité. »

Le mot « swing » doit avoir égaré Marc dans les allées du jazz, qui se risque à dire : « Autrement dit, cool ? »

Ça lui vaut une volée de bois vert, de la part de Carlos, qui se voit obligé de préciser sa pensée : « Ça aurait plutôt à voir avec la vérité, avec la poésie, avec la vulnérabilité et la modernité, c'est-à-dire être quelqu'un de spécial. »

Spécial. Très spécial. Je ne puis m'empêcher de penser à l'artiste-autiste.


L'ensemble des épisodes du feuilleton Ho-ba-la-lá est accessible ici.

* * *

13 décembre 2011

Un chien, un salaud

« Lurdes est entraînée au travail urbain, elle connaît les explosifs et parle portugais, russe, espagnol et guarani. Elle est blonde, svelte, a les yeux bleus et mesure environ 1,80 m. Elle écrit des poésies révolutionnaires qu’elle n’a jamais publiées. Elle est extrêmement sensible. Je suis très liée à elle sur le plan affectif. Mais, en même temps, je tiens à ce que je suis en train de reconquérir. Si c’est possible, s’il m’est possible de le souhaiter, j’aimerais qu’en ce qui la concerne la solution finale soit l’expulsion du Brésil, ou, du moins, qu’elle ne soit pas extrême. » 

La solution finale... L’homme qui fait le portrait de Lurdes, pour le compte du sinistre Fleury, n’est pas, on l’a compris, un nazi allemand du troisième Reich. Cet homme est son amant, le père de l’enfant qu’elle porte. Cet homme est un chien, un salaud. On appelle alors chiens ceux qui sont passés de l’autre côté, de l’extrême-gauche à l’extrême-droite, de la guérilla au soutien des pires tortionnaires de la dictature militaire. Cet homme s’appelle José Anselmo dos Santos, il sera connu comme le cabo Anselmo, le commandant Anselmo. Il est réputé être aujourd’hui le plus fameux des chiens des années de plomb. Qu’était-il alors en train de reconquérir ? On ne le sait toujours pas, malgré ses livres et les interviews qu’il donne. 

Elle, c’est Soledad Barrett Viedma. Elle est la fille d’un dirigeant du Parti communiste du Paraguay, un parti stalinien. Dès l’enfance, elle a milité. Elle est passée en Argentine, puis en Uruguay. Vers 1965 ou 66, elle part à Moscou étudier à l’université Patrice Lumumba. Mais elle se lasse des Russes, se sépare de son père, qui lancera des agents à sa poursuite, car elle choisit de s’opposer à la ligne du Parti. Elle se retrouve à Cuba pour suivre des cours de guérilla. C’est là qu’elle rencontre son futur mari, le Brésilien José Maria Ferreira de Araújo, surnommé Ariboia, militant de la VPR (Vanguarda Popular Revolucionária). C’est aussi à Cuba qu’elle fera la connaissance du cabo Anselmo. Après la mort du Che et l’abandon du soutien de Cuba aux guérillas, Fidel la déçoit. Elle rêve de servir la Révolution, de lutter contre les impérialisme américain et soviétique, contre Cuba et les Partis communistes traditionnels. 

Anselmo livrera à Fleury la liste de tous les Brésiliens s’étant entraînés avec lui à la guérilla, leurs noms de code et tout ce que les militaires jugent utiles de savoir, les mots de passe, les lieux de rencontre, les procédures. La liste comprend 204 noms, 204 gauchistes de tout poil. Il enseignera aussi aux militaires les techniques de guérilla qu’il a apprises à Cuba. Ces techniques sont des outils que l’on peut mettre au service de n’importe quelle idéologie, de n’importe quel objectif. 

Peu ont survécu. Anselmo s’est vanté d’avoir conduit à la mort 200 militants de gauche. Il a organisé lui-même l’embuscade où ont été massacrés Lurdes et 5 membres de la VPR. Parmi les survivants, figurent Fernando Gabeira (ex-député de Rio pour le parti des Verts), le pétiste Carlos Minc et les anciens ministres de Lula, José Dirceu (tombé suite au scandale du mensalão) et Franklin Martins. 

Anselmo a-t-il vraiment changé de bord ou avait-il infiltré dès le début les organisations de gauche, officielles avant le coup d’état, clandestines après ? On ne le saura sans doute jamais. Il m’arrive de croiser certains de ces chiens, de ces chiennes. On me les désigne dans la rue, dans les lieux publics, dans les entreprises. On me les désigne à voix basse, car la peur reste dans le camp des démocrates. Beaucoup d’entre ces traîtres ont le culot de réclamer à l’état une indemnisation, au prétexte qu’ils auraient été eux aussi les victimes de la dictature. Ils disent haut et fort que d’avoir choisi le mauvais camp les a empêchés de grimper dans la hiérarchie. C’est notamment le cas du cabo Anselmo qui revendique une retraite correspondant au grade auquel il aurait pu prétendre si la dictature avait gagné la partie. La décision est entre les mains de la Justice, qui n’a pas définitivement tranché. 

Dans l’esprit de nombre d’entre les acteurs de cette époque, rien n’est d’ailleurs définitivement tranché. Anselmo a aujourd’hui 69 ans et affirme ne rien regretter. « Sans Anselmo et tant d’autres informateurs, les communistes auraient pris le pouvoir. Il a trahi ses camarades, mais il n’a pas trahi la patrie », a l’habitude de dire Carlos Alberto Augusto, qui travaillait pour le DOPS (Departamento de Ordem Política e Social). Ils se disent prêts aujourd’hui à reprendre du service, à aider les militaires à remettre de l’ordre dans le pays. 

Rien ne permet d’affirmer qu’ils auront à attendre longtemps. La crise politique mondiale et la défiance envers la démocratie affichée par une majorité de Brésiliens font ici le lit des aspirants dictateurs. Hors du Brésil, dans les pays du sud de l’Europe notamment, des régimes autoritaires ont commencé de se construire, appuyés par le tout-puissant marché. Dans l’ombre, les chiens, les salauds affûtent leurs armes.

09 décembre 2011

Chroniques de la favela : ECO 92

« Pour le sommet ECO 92 réalisé à Rio, où devaient se retrouver les leaders mondiaux, il a fallu faire de la ville merveilleuse (1) une forteresse comme jamais auparavant aucune ville du pays n’en avait connue. C’était le premier grand événement mondial organisé au Brésil, les présidents de tous les pays, ou presque, seraient réunis. Comme il n’était pas question de prendre le moindre risque, le gouvernement brésilien a fait venir des policiers de tous les coins du pays pour assurer la sécurité. 

Les policiers venus de l’extérieur ont été hébergés dans des casernes, où ils pouvaient se reposer après les longues heures de surveillance, de jour comme de nuit, vu que le forum ECO 92 n’avait pas d’heures prédéfinies, justement pour assurer la sécurité des chefs d’État. 

Un groupe de ces policiers s’est retrouvé affecté dans une caserne de l’avenue Brasil, tout près du complexe (2) de la Maré, une zone dangereuse composée de plusieurs favelas en conflit permanent pour le contrôle de la vente des drogues, une zone disputée à coups de fusil par les trafiquants, les miliciens et les escadrons de la mort, chacun voulant la plus grosse part du gâteau. Un ensemble de favelas avec une population supérieure à bien des villes du Brésil, où se mélangent travailleurs, drogués, braqueurs, chômeurs, policiers et trafiquants. Un endroit où s’entassent les personnes n’ayant pas les moyens d’habiter dans des quartiers mieux organisés, un lieu que les autorités préfèrent abandonner à leur triste sort : dans ces favelas, où on ne paye ni l’eau ni l’électricité, où les facteurs ont peur de distribuer le courrier, où les enfants vivent dans une crasse sans nom, les rats et les cafards sont à la fête et les chiens et les chats vont librement en faisant leurs besoins n’importe où, sans que personne n’ose se plaindre, de peur qu’un de ces animaux appartienne à un caïd. Une vie difficile, mais où vivre quand on n’a pas de quoi payer un loyer dans les quartiers de la ville ? 

Il y a là pourtant tout ce qu’on peut trouver dans une ville, des banques, des supermarchés, des boutiques, des cybercafés, des ateliers, des opticiens, des bureaux, des écoles, des postes de police et même une caserne, des entreprises et bien d’autres choses que l’on ne trouve que dans les grandes villes, comme la prostitution, les bandits manchots, le pagode (3), le funk, les pots de vin, les bus clandestins, les spectacles, les ordures, les églises, les assassinats, les drogues et, comme je l’ai déjà dit, plusieurs groupes armés. Mais il n’y a pas de vols, il est interdit de battre les femmes, il est interdit d’acheter les bouteilles de gaz en dehors de la favela, de même qu’il est interdit de se connecter à Internet autrement que par les branchements clandestins, car le gatonet (4) a l’œil. La justice d’ici ne traîne pas et la justice est impitoyable, aussitôt la sentence prononcée, aussitôt exécutée. 

Dans une des casernes des environs du complexe, un groupe de policiers chargés de la sécurité de ECO 92 décide, après un jour de travail, de prendre un peu de bon temps. Ils prennent une douche, revêtent leurs insignes et prennent leurs armes, pensant qu’ils pourront intimider les bandits. Sans savoir où ils mettent les pieds, ils entrent dans une des favelas. Mais les favelas ont leurs propres services de renseignement et de sécurité, qui suivent de leurs yeux de chat Antonio, Saulo et Joaquim, les fédéraux. Les trois s’arrêtent dans une gargote pour boire quelques bières, ignorant qu’elles pourraient être les dernières. Ils veulent plaisanter avec le patron, mais lui n’a pas le cœur à rigoler, ils ne comprennent pas, ils ne se doutent de rien. Le patron du bistroquet, seu Manoel, aimerait les avertir, mais les ennemis les guettent, les trafiquants ont tout de suite remarqué qu’ils n’étaient pas de Rio, leur accent, leurs fringues les ont trahis. Pour ne rien arranger, ils sont entrés sans être accompagnés de quelqu’un de la favela. C’est vraiment beaucoup de naïveté, les trafiquants tissent déjà leur toile, ils ont envoyé trois jeunes filles pour qu’elles abordent les fédéraux. Ça n’a pas été difficile de piéger les policiers : des jupes à ras le bonbon (5) et un peu de baratin. Pour leur malheur, l’un d’eux pose la question de trop, il veut savoir où ils peuvent faire la fête, écouter un peu de samba, regarder les filles danser. La réponse est prête, bien sûr qu’elles peuvent les accompagner là-bas, d’ailleurs c’est là qu’elles vont, et eux, se la jouant déjà, acceptent l’invitation, paient l’addition au vieux Manoel qui, une fois qu’ils sont partis, ferme le bistroquet et rentre chez lui pour raconter à sa femme que trois hommes sont entrés dans la favela, ont bu des bières chez lui et se sont laissés entraîner par le mal. Dona Maria, la femme de seu Manoel lui demande pourquoi il n’a rien fait, il se défend en disant que s’il leur avait parlé il ne serait pas là à lui raconter cette histoire. Les trois policiers vont de ruelle en ruelle et plus ils s’enfoncent dans la favela plus ils se rapprochent de la mort. Il n’est pas encore 11 heures du soir et toutes les maisons sont fermées. Ils ne comprennent pas que si les gens de la communauté sont rentrés chez eux, ce n’est pas parce qu’ils se couchent tôt. Les filles n’ont pas leur langue dans la poche, elles les embobinent, leur disent que si tout le monde a fermé la porte et les fenêtres, c’est à cause du bruit. Ça les étonne quand même un peu, ils disent qu’ils n’entendent rien, mais elles ont réponse à tout. Si elles vont là-bas si tôt, c’est pour être sûr d’avoir une table, pour ne pas avoir à rester debout. Et puis elles finissent par entrer dans une ruelle encore plus sombre et, d’un coup, elles se mettent à courir, les laissant sur place. Des trafiquants armés jusqu’au dent, chacun voulant faire bonne figure pour le chef, apparaissent devant et derrière, ils ne leur laissent pas le temps de réagir et commencent leur sale besogne de lâche. Quand ils s’aperçoivent que les trois portent des armes, ils leur tombent dessus. Et quand ils comprennent que ce sont des fédéraux, ils décident qu’ils doivent mourir. Les policiers tentent de négocier, mais l’ordre est donné de les éliminer. On les emmène jusqu’au lieu de leur exécution, un recoin appelé l’aquarium. Les voisins bouclés chez eux entendent tout mais ils n’ont aucune envie de s’en mêler. Les trois sont sur le chemin de la mort quand l’un d’entre eux réussit à s’écarter du groupe et se met à courir. Aussitôt claquent les premiers tirs mais le fuyard riposte et parvient, malgré les blessures, à rejoindre l’avenue Brasil, où il est secouru par des personnes qui passaient en face de la favela. Les deux autres n’ont pas la même chance, ils sont fusillés et leurs corps sont jetés à la mer, le ventre ouvert pour qu’ils ne flottent pas. 

Le lendemain, dans la favela le silence est d’or, on ne parle que tout bas, on n’a rien vu, on ne sait rien. Mais, à l’hôpital, le survivant est opéré, quelques balles l’ont touché. Quand on découvre que c’est un policier, l’hôpital se remplit de ses collègues. Pendant ce temps, les trafiquants chantent victoire et se montrent tranquilles. La vie continue et les jours passent, le policier va mieux et fait la une des journaux, on en parle à la télévision et à la radio : le policier blessé dans la favela du complexe de la Maré doit sortir après vingt jours de convalescence. La situation commence à se tendre dans la favela, les trafiquants cherchent à se cacher. La police civile qui connaît le moindre recoin de la favela fait son enquête, personne ne parle, personne n’a rien vu. Mais les fédéraux l’encerclent, contrôlent les habitants qui entrent et sortent, interdisent la vente de drogues. Ils facilitent aussi l’entrée d’un groupe rival, le Terceiro Comando (6), laissant la population à la merci des échanges de tirs. Le Comando Vermelho (7), qui est la faction qui a tué les policiers, se sent acculé : d’un côté les fédéraux, de l’autre le Terceiro Comando. Chaque jour, la situation empire : s’ils restent, la police les tue ; s’ils s’enfuient, le Terceiro Comando fait le sale boulot. Plus les jours passent, plus les chances de s’en sortir diminuent, le chef de la faction, qu’on appelle Leco Garotão, et son frère choisissent ce qui leur paraît être la meilleure stratégie : se sauver et laisser leurs comparses prendre la relève, avant que leurs comparses les trahissent et les livrent en échange de l’impunité. Ça paraît être un bon plan, mais les policiers cariocas sont des vieux singes, quelques uns d’entre eux se mettent en chasse de Leco et de son frère, ils les retrouvent dans une banlieue de Rio et les tuent. Un autre groupe se lance dans une poursuite infernale, à la recherche de leurs complices, décrits par le survivant. À force, ils finissent par en prendre quatre, Nego Jóia, Boca, Zé Pão et Paraíba. Ils seront condamnés à 18 ans et 6 mois. Le fédéral s’est aussi souvenu des trois filles, celles qui avaient voulu le mener à la mort. Pendant la confrontation, elles chialeront, sachant qu’elles ne s’en tireront pas facilement. Pour avoir servi d’appâts, elles seront condamnées à 6 mois. 

Nego Jóia et Zé Pão n’ont pas résisté longtemps, ils sont morts en prison dans des circonstances restées mystérieuses. Boca a tenté de s’évader et n’a pas eu plus de chance, il a été abattu. Paraíba a accompli sa peine jusqu’au bout, il est sorti en 2010, il n’a plus toute sa tête, il parle à la mer, au ciel, aux oiseaux et ne supporte pas d’entendre les sirènes. Quand elles sonnent, il se fige, droit comme un poteau. En vérité, il a peur de son ombre, il n’a plus l’âge de reprendre du service, il n’a plus envie de commander ou de prendre une arme — ceux qui commandent aujourd’hui sont des jeunots —, il végète, raconte des histoires du temps qu’il a passé en taule. La peur d’y retourner ou de reprendre les affaires fait de lui un homme qui a perdu tout crédit. Il n’a pas le moral, il ne peut compter sur personne — sa famille a fui —, il loge là où on le tolère, il mendie pour manger et voit ses jours filer comme les nuages. 

Les filles sont sorties de prison, elles se sont mariées avec des bandits, elles les ont vu se faire descendre, elles élèvent leurs enfants comme elles peuvent et voudraient leur éviter la vie de merde qui a été la leur. Le crime ne paie pas, ils le savent, mais il est déjà trop tard. »

* * *

Comme les précédents de cette série, ce texte est la transcription d’un récit qui m’a été transmis par un habitant d’une favela de Rio. Les noms des personnages et de certains lieux ont été modifiés.

(1) L’expression portugaise « cidade maravilhosa » désigne Rio de Janeiro.
(2) Le complexe (« complexo », en portugais) est un ensemble de favelas contiguës. 
(3) Le mot « pagode » recouvre divers sens tournant autour de « joyeux charivari » ; il désigne, par métonymie, un genre de musique populaire pratiquée entre amis. 
(4) Branchement frauduleux à Internet. Par métonymie, ceux qui vendent ce service à prix cassé. 
(5) J’emprunte ici l’expression « la jupe à ras le bonbon », chantée par Léo Ferré (La « The Nana »), la proximité phonétique entre le « bumbum » brésilien et le bonbon français se rejoignant avec bonheur dans l’évocation de deux arguments de séduction voisins. 
(6) Littéralement, le Troisième Commandement. 
(7) Littéralement, le Commandement Rouge.

03 décembre 2011

Chevron paiera-t-il ?

Je n’avais pas pris la peine, jusqu’à ce jour, de commenter la fuite de pétrole d’un forage en eaux profondes (1.200 m), dans la baie de Campos, d’une concession accordée à la deuxième compagnie pétrolière des États-Unis, Chevron. Nombreux ont été les articles de la presse internationale, relatant l’accident puis l’annonce de la condamnation de l’entreprise à payer une amende de 50 millions de reais (environ 21 millions d’euros), cette dernière information étant claironnée avec jubilation, comme si tout était rentré dans l’ordre, les méchants ayant été punis.

La suite retiendra-t-elle leur attention ? J’en doute, les médias, et sans doute les lecteurs et spectateurs, courant jusqu’à l’essoufflement après les nouvelles fraîches du jour, oubliant le plus souvent de suivre sur le moyen terme — et je n’ose parler du long terme ! — les aléas et conséquences des faits ayant déclenché la mise à la une.

Or, pendant les 10 ans qui ont précédé cet accident, 93 infractions du même type ont fait l’objet au Brésil d’autant de condamnations, pour un montant total de 57,3 millions de reais (environ 24 millions d’euros). De cette somme, déjà dérisoire si on la compare aux dommages occasionnés, seulement 200.000 reais (environ 83.000 euros) ont été effectivement payés.

L’explication est simple : les entreprises fautives font systématiquement appel, sachant qu’au Brésil, comme dans d’autres pays, les procédures peuvent nécessiter 20 ans, voire plus, pour épuiser les recours.

Dans ces conditions, pourquoi se priver ? D’autant qu’un des représentants de Chevron s’est étonné publiquement que les autorités brésiliennes leur cherchent des poux alors que ce genre d’accident interviendrait ailleurs (en Afrique ?) quasi quotidiennement sans déclencher le moindre émoi. Chevron paiera-t-il un jour pour le désastre survenu en novembre dans la baie de Campos ?

Au-delà de ce cas, c’est une autre question qui se profile, plus sérieuse encore. S’il est difficile à 1.200 m de contrôler les fuites, qu’en sera-t-il lorsque les puits en eaux très profondes (de 6 à 7.000 mètres) de la zone dite du pré-sal seront exploités à une large échelle ? Croisons les doigts !

28 novembre 2011

Chroniques de la favela : TCP

« C’est un de ces sigles qui servent de nom pour les groupes armés à Rio de Janeiro. Terceiro Comando Puro (1) est une des bandes de trafiquants les plus violentes de la ville, un regroupement de mecs expulsés du Comando Vermelho (2) et des ADA (3). Elle ne vend pas de crack, mais elle est le principal détaillant de cocaïne à Rio.

La communauté où je vis est aujourd’hui contrôlée par, d’un côté, la milice, formée par des policiers militaires et civils et, de l’autre, le Comando Vermelho. Si tu t’enfuis, la bête t’attrape ; si tu bouges pas, la bête te bouffe. C’est une de ces communautés, une de plus, que l’État a abandonnée, laissant le terrain libre aux trafiquants et aux opportunistes de tout poil. Le Terceiro Comando Puro en a été expulsé par les deux groupes, le Comando Vermelho et les Miliciens, alliés de circonstance. La favela est un point stratégique : elle longe une des avenues les plus importantes de Rio et se trouve tout près de l’aéroport international. La moitié est sous contrôle du Comando Vermelho, l’autre appartient aux Miliciens. La nuit chaque groupe a l’autre à l’œil, la nuit ils surveillent la plage, ils surveillent les coins les plus reculés, ils surveillent l’avenue, c’est chacun pour soi et Dieu pour tous. On dit que plus de 50 personnes sont mortes au combat pendant l’expulsion et qu’aujourd’hui encore il ne se passe pas un jour sans un assassinat. La justice ? Elle reste à l’écart de tout ça, personne n’irait porter plainte, la vie de ces gens-là ne vaut rien.

La peur est dans l’air, chaque tir de fusée de feu d’artifice, chaque voiture qui pénètre dans la favela fait monter la tension. Le silence est la règle, personne n’entend rien, personne ne dit rien, personne ne voit rien. Quand je rencontre un mec sans bras ou sans jambe, je sais que ce n’est pas parce qu’il est tombé de moto mais que c’est le trafic qui lui a pris. Ces gamins sont fiers de faire partie des trafiquants, parce qu’ils sont respectés par toute la communauté. Il n’y a qu’un petit problème, ils ne peuvent pas sortir de la favela, parce qu’ils sont des cibles pour la police et pour les bandes rivales. J’ai demandé à un jeune de 18 ans, amputé d’un bras, s’il était déjà allé à Copacabana ou à Barra da Tijuca. Il a souri et dit que non, il a ajouté qu’il ne connaîtra jamais ces quartiers, qu’il était tombé dans le trafic tout gamin, qu’il était marqué pour toujours et que s’il sortait il ne rentrerait pas vivant. Il a dit aussi que le trafic c’est pour survivre, qu’il a besoin de voler pour avoir assez d’argent pour s’acheter des armes, payer les pots de vin aux miliciens et marquer son territoire. Quand son père, un travailleur, a découvert qu’il était devenu trafiquant, il l’a mis à la porte. Alors il a habité dans le local où on raffine la coke, puis il s’est mis à la colle avec une fille et ils ont eu un bébé. Il ne voudrait pas que son fils suive le même chemin que lui. Je lui ai demandé s’il était heureux et il m’a répondu que tout le monde le respectait mais qu’il ne savait pas combien de temps cela durerait. J'ai répété : mais heureux ? Il aurait aimé l’être, pouvoir se promener avec son fils et au moins connaître Rio, mais il suivait une voie sans retour. Il ne sait pas s’il vivra jusqu’à ses 25 ans. Il pense que, si jamais il est arrêté, il sera assassiné pour paiement des crimes qu’il a commis. Et il a fini en disant que, tant qu’il sera en vie, il lui faudra vivre chaque jour comme si c’était le dernier.»

* * *

Comme les précédents de cette série, ce texte est la transcription d’un récit qui m’a été transmis par un habitant d’une favela de Rio.

(1) Littéralement, le Troisième Commandement Authentique. Le clip qui suit revendique être la bande son originale du TCP, qui n’a cependant rien d’une fiction.
(2) Littéralement, le Commandement Rouge.
(3) Amigos dos Amigos. Littéralement, les Amis des Amis.


23 novembre 2011

Chroniques de la favela : l’engrenage

« C’était ici, dans ces confins qui avaient été terroir de samba, que Pixinguinha avait aimé se baigner, se promener, flirter. Ils ont donné à une école le nom du grand musicien qui s’était épris de ce bout du monde. Les plus anciens disent que c’était un endroit très beau, qu’il avait été le lieu de la promenade préférée de la princesse Leopoldina (1), si bien que la voie ferrée qui coupe les quartiers de la zone nord parallèlement à l’avenue Brasil a été baptisée chemin de fer Leopoldina. Les plus anciens parlent encore de la beauté qu’avait alors cet endroit, quand l’eau de la mer était limpide, que les pêcheurs vivaient de leur pêche et que les jeunes filles et garçons se donnaient du bon temps à la plage.

Avec le début des grands travaux, comme la construction de la Reduque (la raffinerie Duque de Caxias), l’aéroport de Galeão, le pont Rio Niteroi et la base navale, des gens de tout le pays étaient venus et avaient envahi ces parages. Tout avait alors changé dans la plus grande improvisation. Sans argent pour payer un loyer dans un quartier mieux tenu, les ouvriers ont commencé à ériger des habitations de fortune. Puis, sur ce qui avait été les chantiers tout proches, on a commencé à choisir des personnes plus qualifiées et le travail manuel s’est fait rare. Avec le temps, des enfants sont nés et ont grandi, les choses n’ont fait qu’empirer. Les cousins et les amis qui étaient venus de loin, qui désormais habitaient là se sont retrouvés paumés et, faute d’avoir été à l’école ou d’avoir appris un métier, ont d’abord cherché des petits boulots, au noir. Des petits boulots qui étaient loin de rapporter ce que rapportait le trafic. Les agressions se sont multipliées, les vols aussi. Et toutes sortes de sales besognes liées au trafic se sont développées. Avec l’argent facile et l’État se désintéressant de cette population qui augmentait sans contrôle et sans espoir de travailler, les trafiquants n’ont eu aucun mal à prendre le pouvoir. Les guerres entre bandes rivales sont devenues permanentes, chaque jour les familles des premiers ouvriers voient leurs fils se faire tuer ou finir en prison. Les peurs, l’insécurité, le manque de travail et les enfants au milieu des drogues, tout est fait pour que les gens se soumettent aux caïds et dépendent de plus en plus d’eux. Aujourd’hui, les commerçants payent le droit de vendre, les habitants payent le droit de vivre. Il n’y a de lois que celles des groupes d’extermination qui décident de la vie ou de la mort de ceux qui commettent des crimes au sein de la communauté. Comme les policiers sont de mèche, personne n’ose demander justice pour les proches qui ont été assassinés. C’est aujourd’hui un endroit dangereux où l’on n’est l’ami de personne, où c’est chacun pour soi et Dieu pour tous. »

* * *

Comme les précédents de cette série, ce texte est la transcription d’un récit qui m’a été transmis par un habitant d’une favela de Rio.

(1) Leopoldina Teresa Francisca Carolina Micaela Gabriela Rafaela Gonzaga de Bragança e Bourbon est l’une des deux filles de l’empereur Dom Pedro II.

18 novembre 2011

Chroniques de la favela : le crack

« Grand-mère, c’est être deux fois mère : après avoir élevé les enfants, il faut élever les petits-enfants. Et ça n'a rien de facile. L’âge pèse, l’argent manque, c’est une vie de chien. Et ça fait mal de voir la famille se laisser détruire par le crack.

Ce qui fait le plus mal, c’est de voir la mère et le père des enfants faire basculer leur aîné dans le trafic. Un gamin d’à peine 11 ans jeté dans cette zone pour financer le vice des parents, un gamin qui ne va pas à l’école, qui vit jour après jour au milieu des drogués à qui il vend leurs doses, qui n’a pas l’ombre d’une chance d’en sortir. Il n’a qu’un rêve, celui de se mettre plus tard à son compte, de devenir à son tour le boss du business.

Mais ils sont quelques uns qui ont décidé de changer le cours de cette histoire, d’aider eux-mêmes ce gamin à sortir de la misère, parce qu’il n’y a rien à espérer des autorités et que c’est une course contre la montre : s’il faut faire quelque chose, c’est maintenant ou jamais. La milice a d’abord expulsé les parents de la communauté, parce que c’est le seul moyen de sauver les enfants. Une association s’occupe de l’aîné, celui de 11 ans. La grand-mère s’occupe des deux plus petits, ceux de 7 et 9 ans, adoptés aussi par la pauvre communauté des voisins, parce que tous savent que le trafic est cruel, qu’il tue le jeune comme le vieux. La grand-mère se lève tôt, emmène les deux mômes à l’école, leur prépare le déjeuner. Quand vient la fin de la semaine, c’est au tour de la communauté de faire sa part, de donner à manger, de prendre soin des gamins.

Le trafic continue de jeter aux yeux sa poudre de perlimpinpin, c’est des disputes de chats et souris : pendant que les uns en sauvent de la dope, les autres font cadeau de leurs cailloux. Et les autorités n’attendent qu’une chose, que ça pète, les politicards ne viendront qu’avant les élections pour acheter des votes en échange de bricoles.

Cette grand-mère a déjà perdu deux enfants à cause du trafic, morts au combat contre la police, et maintenant la fille et le gendre. Elle est résolue à ne pas perdre les petits-fils, quitte à demander du soutien à ceux qui peuvent, sans attendre parce qu’elle sait que ses années sont comptées. Cette dame aux cheveux gris, qui ne sait ni lire ni écrire, a beau être fatiguée, elle se bat pour aider les petits-fils, elle rêve encore de pouvoir voir en eux des hommes d’honneur, travailleurs même s’ils doivent rester pauvres, mais loin des drogues. La communauté tente de lui donner un coup de main pour qu’ils n’entrent pas dans les statistiques de la criminalité. »

* * *
Ce texte, comme la précédente chronique de la favela, est la transcription d’un récit qui m’a été transmis par un habitant d’une favela de Rio.

31 octobre 2011

Chroniques de la favela : Davi

« Davi est le nom de notre personnage, qui vit aujourd’hui dans le grand Vitória et que sa famille a réussi à sortir du monde des drogues.

Quand j’ai connu Davi à Vila Velha, un garçon ordinaire, un coiffeur qui parlait doucement, bosseur, supporteur du Vasco da Gama, jamais je n’aurais imaginé que je raconterais un jour son histoire, cette histoire.

Chaque fois que je me rendais au siège du syndicat, je passais par le salon Da Silva, sur la place Duque de Caxias, et plaisantais là quelques instants avec tous les clients, que je connaissais tous de près ou de loin. Le salon était toujours plein à l’époque où tous les services administratifs étaient regroupés dans le centre de la ville. C’était là que se retrouvaient tous les cadors pour boire un café, se faire couper les cheveux, donner leurs chaussures à cirer. C’était un salon exclusivement masculin, comme il l’est encore aujourd’hui.

Mais venons en à Davi, qui m’avais toujours dit qu’il avait habité à Rio, qu’il était supporteur du Vasco, mais qu’il ne ressentait aucune saudade de la ville qui se prétendait merveilleuse, au point qu’il se sentait un vrai Capixaba.

Un soir, alors que je rentrais chez moi dans un bus bondé et que les rues étaient embouteillées, et que j’approchais de ma destination, a commencé un échange de tirs nourris dans le complexo do Alemão. Alors que les balles fusaient dans le ciel, la trouille d’en prendre une perdue et, avec elle, le silence se sont installés dans le bus. Un vieux assis à côté de moi m’a demandé l’heure et j’ai tout de suite vu, en lui répondant, qu’il tenait une Bible entre les mains et qu’il priait, mais, surtout, que son visage me rappelait quelqu’un. Pour entamer la conversation, je lui ai demandé s’il connaissait l’Espírito Santo. Je ne sais pas si c’était la peur, mais il m’a fait signe que non, si bien que je lui ai dit qu’il me rappelait un garçon que j’avais connu, qui travaillait dans un salon de coiffure de Vila Velha. Il a fait mine de ne pas comprendre e a baissé la tête, avant de la relever et de me demander si je connaissais le nom de ce garçon. Je lui ai dit que oui et j’ai avancé le nom de Davi. L’homme m’a dévisagé et m’a demandé si j’étais de la police, je lui ai dit que non, que je travaillais au village olympique. Alors, les yeux emplis de larme, il m’a dit que son fils s’appelait Davi, qu’il était coiffeur et travaillait à Vila Velha. J’ai ajouté que Davi avait un fils et qu’il était marié, qu’il habitait à Cariacica dans la banlieue de Vitória et il m’a répondu que c’était bien lui. Il est resté silencieux pendant quelques instants, puis m’a demandé ce que je faisais au village olympique. Je lui ai dit que j’entraînais les gamins, il m’a souri et a ajouté que son petit-fils s’entraînait là, sans doute avec moi. Puis il a parlé des coups de feu qui l’effrayaient, mais qu’il approchait de chez lui et il a voulu savoir où j’habitais. Je lui ai donné comme point de repère l’église évangélique. Il m’a dit qu’il était comme de juste le pasteur de cette église et qu’il aimerait beaucoup me parler de Davi. Il a alors proposé d’accompagner son petit-fils au village olympique le lendemain et de m’y rencontrer. Quand nous sommes descendus du bus ensemble, les tirs n’ont fait que redoubler et il a lâché, d’un air désabusé, qu’il aimerait bien s’installer dans l’Espírito Santo. Je lui ai souri et lui ai répondu que là-bas non plus la vie n’était pas facile. Arrivé chez moi, j’ai allumé la télévision pour connaître le motif de ces échanges de coups de feu, puisque je croyais le complexo do Alemão pacifié depuis que l’armée occupait les lieux. Je n’ai pas attendu très longtemps l’explication : l’armée venait de décider de rester un an de plus, ce qui n’avait pas plu aux trafiquants qui se trouvaient encore là. 

Le lendemain, quand je suis arrivé au village, j’ai trouvé Luizinho déjà là. Né dans l’intérieur de la Paraíba, il était venu travaillé à Rio à la recherche d’une vie meilleure. Puis il avait fait venir sa femme et ils avaient eu deux enfants. Il m’a présenté son petit-fils et quand il a commencé à me raconter que Davi avait été trafiquant, j’en serais tombé sur le cul si je n’avais pas été assis. Luizinho était arrivé à Rio, avait fait tous les petits boulots possibles, faute d’avoir pu étudier, avait travaillé dur et s’était installé sur une des collines du complexe, où étaient nés et avaient grandi ses enfants. De consommateur de drogues, Davi était monté dans la hiérarchie jusqu’à devenir le numéro deux du gang et gérant d’un point de vente clandestin.

Luizinho faisant déjà partie de l’Église et sa femme étant malade, ils ont décidé de tout faire pour sauver Davi, ils sont allés prier et ont demandé à Dieu qu’il change de vie. Mais Davi n’a rien voulu savoir et c’est seulement quand ils ont déménagé du complexe pour une autre favela et qu’ils ont continué à prier, qu’ils ont réussi à le décider à venir à l’église, difficilement, si difficilement que sa femme ne l’a pas supporté et a fini par mourir. Luizinho avait alors pensé que son fils péterait les plombs et tirerait dans le tas, mais, non, Davi lui a simplement demandé de l’aider à partir. Luizinho a décidé de l’envoyer dans la Paraíba, ils ont acheté un billet pour Vitória car de là un pasteur capixaba lui trouverait une place dans une voiture qui partirait pour João Pessoa. Finalement ce pasteur est entré dans sa vie, le voyage en voiture ne s’est jamais présenté, Davi a d’abord accepté de nettoyer l’église, si bien que le pasteur a décidé de lui donner un coup de main et lui a payé un cours pour devenir coiffeur. Ça s’est bien passé et il a commencé à couper les cheveux gratis à l’église jusqu’au jour où il a été invité par Alberto, le gérant du salon Da Silva, à travailler pour lui, cela faisait maintenant plus de dix ans.

Davi s’est marié, a eu un fils, s’est acheté une maison à Cariacica et une voiture, avec laquelle il est déjà venu à Rio, avec sa famille. Quant à moi qui ai connu Davi avant de rencontrer son père, comment aurais-je pu imaginer que ce garçon si tranquille, si simple et bien élevé avait été un trafiquant, peut-être un assassin ? Mais Luizinho m’a garanti qu’il n’avait jamais tué personne. 

Davi travaille toujours au salon Da Silva, au rez-de-chaussée d’un immeuble sur la place Duque de Caxias, riant rarement, écoutant tout, loin du monde où il avait vécu. Si par hasard vous rencontrez Davi, vous ne croirez peut-être pas à cette histoire, mais n’oubliez jamais que les voyous ont des visages tout à fait ordinaires. Je ne suis sûr de rien, mais il me semble qu’à l’école de la vie Davi a appris la meilleure leçon qu’il pouvait en tirer. »

* * *

Ce texte est la transcription d’un récit qui m’a été transmis par un habitant d’une favela de Rio. Les noms des personnages et des lieux ont été modifiés afin de préserver la sécurité des personnes concernées.

30 août 2011

Déraillement du tramway à Santa Teresa : l’enquête s’engage sur une route incertaine

Donc, le bilan provisoire est de 5 morts et 57 blessés suite au déraillement du pittoresque tramway survenu la semaine dernière dans le pittoresque quartier de Santa Teresa, à Rio de Janeiro. Si je compte bien, cela fait 62 victimes, dont des touristes Français, dans un véhicule conçu pour n’en contenir qu’une grosse quarantaine.

Aujourd’hui, diverses explications sont données pour tenter d’expliquer l’accident : les freins qui auraient lâché, le surpoids des passagers, le mauvais entretien de l’engin. Sans doute ne saurons-nous jamais, cela serait trop douloureux de faire porter la responsabilité à un supposé responsable en charge de ce moyen de transport.

On apprend toutefois que la municipalité de Rio venait de reporter du 12 août au 8 février le délai pour la mise en œuvre de la modernisation de 14 tramways. On apprend que celui qui a déraillé faisait partie du lot et était, la veille du tragique accident, entré en collision avec un autobus.

En attendant d’y voir plus clair, ou du moins que les esprits se calment, il a été décidé de suspendre le service. Carte postale du vieux Rio, comme le sont ses semblables de Lisbonne ou de San Francisco, ces tramways vont donc rester remisés dans les hangars multiformes et replets de saudade où sommeillent les souvenirs cinématographiques, photographiques ou personnels de ceux qui les ont empruntés.


Addendum le 5 septembre

Un des blessés est mort le lundi 5 septembre, ce qui porte le bilan à 6 morts. Il s'agit d'un retraité de 73 ans, Alcides de Abreu Gonçalves.
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