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09 septembre 2018

Marcia Baila

Cela se passe le long du Doubs, un samedi de septembre, une vraie journée d'été...
Marcia, elle danse sur du satin, de la rayonne
Du polystyrène expansé à ses pieds
Marcia danse avec des jambes
Aiguisées comme des couperets
Deux flèches qui donnent des idées
Des sensations
Marcia, elle est maigre
Isabelle Bazin, elle est pas maigre, elle est plutôt gironde. Isabelle Bazin, c'est une des musiciennes, pour l'occasion chanteuse munie d'un porte-voix, une des musiciennes de l'Orchestre National de Ukulélés. Isabelle Bazin, surgeon de la Rita Mitsouko.
Cela se passe le long du Doubs, dans le cadre de la 71ème édition du Festival international de musique. Et c'est à Besançon, vénérable capitale de la Franche-Comté...
Belle en scène, belle comme à la ville
La voir danser me transforme en excité
La foule est là qui l'écoute, qui les écoute, ceux et celle de l'Orchestre National de Ukulélés. Sur l'eau du Doubs, il y a aussi l'intrépide quintette de cuivres Le Vesontio, à bord d'un Dragon Boat...
Moretto
Comme ta bouche est immense
Quand tu souris et quand tu ris
Je ris aussi, tu aimes tellement la vie
Quel est donc ce froid que l'on sent en toi?
Le Dragon Boat s'écoule au rythme des pagayeurs. A son bord, les cuivres. Et sur les quais l'Orchestre National de Ukulélés. Et sur les quais 3000 Bisontins aussi, qui les suivent et les écoutent. Et sur les quais quelques extra-terrestres aussi.
Et au même moment, le long des rues de centaines de villes du monde entier, de petites foules de citoyens inquiets, des citoyens qui voudraient alerter l'immense majorité silencieuse quant à l'urgence de se lever et de gueuler. L'urgence de se les bouger, de bouger leurs jambes, de faire de leurs jambes des jambes aiguisées comme des couperets. C'est qu'il est peut-être trop tard... Trop tard pour sauver la planète, celle que nous avons connue quand nous étions d'innocents enfants. Trop tard pour sauver l'humanité contre le suicide qu'elle semble avoir renoncé à éviter...
Mais c'est la mort qui t'a assassinée, Marcia
C'est la mort qui t'a consumée, Marcia
C'est le cancer que tu as pris sous ton bras
Maintenant, tu es en cendres, cendres
C'est la mort qui t'assassine, mon amie la Terre. Qui nous assassine, nous chétifs êtres humains. Maintenant que nous sommes en cendres, cendres.
La mort, c'est comme une chose impossible
Et même à toi qui est forte comme une fusée
Et même à toi, qui est la vie même, Marcia
C'est la mort qui t'a emmenée
Et à 10000 km de là, de Besançon et du Doubs, c'est une nation qui s'apprête à se suicider. Un pays appelé Brésil, un pays de braises. Que la mort consume. Avec ses vraies violences et ses faux attentats, orchestrés pour propulser au pouvoir un nouveau dictateur, surgeon latino-américain d'un Mussolini...Un surgeon nommé Bolsonaro. Le Bolsonaro qui demande à cor et à cri qu'on gave d'huile de ricin les nègres et les pédés. Un Bolsonaro qui demande à cor et à cri qu'on fusille les petralhas.
Marcia danse un peu chinois
La chaleur
Dans les mouvements d'épaules
A plat
Comme un hiéroglyphe inca
De l'opéra.
Et les Chinois aussi. Les Chinois qui hésitent encore un peu quant aux mouvements d'épaule à suivre... A plat, comme un hiéroglyphe inca, de l'opéra... Les Chinois qui ont les clés de notre amie la Terre. Plus encore que les dégénérés étasuniens.
Et nous au bord du Doubs, et sur le Doubs, qui répétons ce jour de fêtes. Combien de jours de fêtes encore ? Avant que les cendres nous retombent dessus. Cendres venues de loin. De très loin. De trop loin, pour nous, chétifs êtres humains.

(Les paroles de chanson sont extraites de Marcia Baila, des Rita Mitsouko)

30 avril 2014

Les cent ans de Dorival Caymmi

Il y a cent ans aujourd'hui naissait Dorival Caymmi. Le lendemain, 1er mai, date prédestinée puisque pas encore consacrée, il se remettait du travail de parturiente de sa mère bahianaise. Y a-t-il meilleure manière de se reposer que de se reposer du travail des autres ? Sous le signe de la légendaire paresse bahianaise, le destin de Dorival était tout tracé. Et c'est ainsi qu'en 93 ans de vie, Dorival Caymmi n'a écrit qu'un peu plus d'une centaine de chansons. Mais quantité faisant rarement bon ménage avec qualité, cette faible production constitue sans doute une condition nécessaire sinon suffisante pour expliquer pourquoi presque toutes les chansons du maître sont devenues des classiques de la chanson brésilienne, des standards dit-on ailleurs, repris et réenregistrés par des centaines d'interprètes de toutes les générations.

Le plus étonnant est la lenteur avec laquelle le maître a écrit certains de ses joyaux. Au point que, selon Danilo, l'un des enfants de Dorival, on dit qu'à Bahia il y a trois vitesses, le lent, le très lent et le Dorival Caymmi. Étonnant car si l'on prête attention aux textes, l'on remarquera à chaque fois leur extrême simplicité, comme s'il avait fallu chaque fois laissé du temps au temps pour ne garder d'une idée que la substantifique moelle, en l’occurrence une accumulation de clichés (la jeune et jolie mulâtresse, la plage, les charmes et les pièges de la mer, les pêcheurs et leurs filets, le samba et la cachaça, etc.), dits avec les mots les plus simples, que l'on ne pardonnerait pas à tant d'autres chanteurs. Qu'on en juge avec la chanson Maricotinha qui lui a pris plusieurs années :
Se fizer bom tempo amanhã, eu vou,
Mas se por exemplo chover, não vou.

Ce qui fait la différence tient peut-être au personnage de Dorival Caymmi, sa corpulence, la rondeur de son visage, la chaleur de sa voix, un personnage tout droit sorti des romans de Jorge Amado, dont il était l'ami et avec qui il a un peu travaillé. Et même si certaines reprises de ses chansons sont de bonne facture, rien ne vaut les interprétations originales. Seul Dorival Caymmi donne à ses textes la profondeur qui touche sinon à la vérité, du moins à la sincérité. Une sincérité qui n'est, d'ailleurs, pas forcément dénuée de roublardise, car, ne l'oublions pas, nous sommes au Brésil, et même au cœur du Brésil, cet État de Bahia qui concentre à la fois toutes les beautés et toutes les misères. Inutile d'en dire plus car je risquerai d'accumuler à mon tour les clichés, ce que l'on ne me pardonnerait pas.

Maintenant que j'ai fait l'éloge du maître, il me faut poser la question qui fâche : que reste-t-il vraiment des chansons de Dorival ? Cela revient à se poser une autre question : que reste-t-il du Brésil chanté par notre héraut ? Au fond, ce Brésil était celui des années trente, même si Dorival a composé et écrit toute sa vie. Un Brésil un peu pétrifié, mythifié. Nous sommes loin des réalités d'aujourd'hui. Les jeunes et jolies mulâtresses se font rares maintenant que l'alimentation est pour une large part industrielle, les plages sont envahies de marchands ambulants et largement polluées, les pêcheurs ramènent chaque fois moins de poissons dans leurs filets, le samba a accouché d'une infinité de sous-genres pas toujours du meilleur effet...

Quoi qu'il en soit, compte tenu de leur simplicité, je conseille les textes de Dorival Caymmi aux élèves débutant l'étude de la langue brésilienne. Outre qu'ils reconnaîtront facilement le vocabulaire, ils se plongeront dans le Brésil d'autrefois et feront d'une pierre deux coups en travaillant langue et ethnographie historique.


20 avril 2014

La ponctualité, une qualité très brésilienne

Je me suis réveillé ce matin avec un texte en train de s'écrire. Le titre en était le titre de ce billet. Un raisonnement faisait et refaisait le tour de mon cerveau encore embrumé. Il y était question des prétendus retards de livraison des stades de la Coupe du monde – de football, je le précise pour les étourdis. Bien entendu, ce qu'on pouvait lire sur le sujet ici et là était faux, archi-faux et clairement le produit d'esprits mal-intentionnés. Aussi calomnieux que la grossière fabrication d'un article prétendument écrit par un journaliste danois qui, après un séjour de deux mois et demi au Brésil, aurait renoncé à couvrir la Copa, convaincu que la police de Fortaleza assassinait les enfants des rues pour nettoyer la ville avant l'arrivée de milliers de touristes étrangers attendus en juin et juillet.

Il s'avère que le journaliste danois qui racontait qu'on mangeait les petits enfants n'était autre qu'un Brésilien, un de ces nombreux activistes qui utilisent les réseaux sociaux pour discréditer le Brésil gouverné par le PT, n'hésitant pas à charger la barque au-delà du raisonnable. Mais comme chacun sait, plus c'est gros, plus ça passe... C'est peut-être la raison pour laquelle mon cerveau s'est mis ce matin à écrire ce billet, pour rétablir certaines vérités, pour rappeler notamment que si les Brésiliens ne sont pas aussi ponctuels que les Singapouriens, ils le sont tout autant que les Français.

J'étais hier invité chez Anderson dont on fêtait l'anniversaire. L'unique Français invité, en dehors de moi, est le seul arrivé en retard. Une heure de demie de retard.

Et puisque je parle de Anderson, bassiste et amateur de musiques du monde, je profite de cet article pour faire un peu de publicité à la chanteuse cap-verdienne Mayra Andrade, dont le dernier disque, Lovely Difficult, s'écoute sans difficulté et avec plaisir, Mayra qui au Brésil a, entre autres, collaboré avec Mariana Aydar.

De fil en aiguille, je reviens aussi à vendredi, premier jour du festival de jazz et blues de Manguinhos (à une dizaine de km de Vitoria). Nana Vasconcelos était programmé à 20h30, il a commencé son concert à 20h30. Décidément, les Brésiliens sont ponctuels. En revanche, l'immense majorité du public n'avait rien à faire de la musique offerte par Nana Vasconcelos, lui tournant le dos pour mieux bavarder entre copains, au point de produire plus de bruit que les colonnes d'amplis installés sur la scène. Car si les Brésiliens sont ponctuels, ils ne sont en revanche guère intéressés par la musique. Encore un cliché qu'il fallait battre en brèche. Mais ceci est une autre histoire, sur laquelle il faudra revenir.

27 juillet 2013

Dominguinhos, le raffinement de la simplicité

Qu'est-ce qui fait qu'une musique vous émeut ? On aurait beau y penser et y repenser, on n'arriverait à rien. On peut se dire que cela tient de notre (mal)heureuse enfance, de traces laissées au plus profond, d'images enchâssées dans un jeu de miroirs, un jeu où il est sans doute permis de tricher. Bref, on n'en sait rien.

Si l'on insiste, si l'on cherche des exemples, on se dira que tel vers ou telle strophe, a priori d'une grande banalité, ne devrait pas provoquer en nous des frissons. Ainsi de :

On dit qu' le ciel est bleu
Gagarine dit pas ça
Il dit qu' la terre est bleue
Allez savoir pourquoi?

Qu'est-ce qui, par un chemin tortueux, est associé à ce nom de Gagarine pour me mettre dans un curieux état d'émotion ? Bref, je n'en sais rien.

Et si l'on a connu, de très loin, Gagarine, qu'en est-il lorsque l'on n'a pas connu, pas même de très loin, dans le jardin, secret ou non, de son enfance un Dominguinhos, né dans le sertão du Pernambouc où l'on n'a jamais mis les pieds, même en imagination ?

Alors, que dire de Eu Só Quero Um Xodó, chanté par beaucoup, mais que j'ai entendu pour la première fois, il y a bien longtemps, de la gorge et la bouche de Gil ? Comment des paroles, que je ne comprenais d'ailleurs pas à l'époque, pouvaient-elles me parler ? Était-ce la magie du mot xodó, si mystérieux ? C'était leur musique, dira-t-on. Mais quand une musique est si éloignée de soi, que dire ?

Que falta eu sinto de um bem
Que falta me faz um xodó
Mas como eu não tenho ninguém
Eu levo a vida assim tão só...

Au lendemain de la mort de Dominguinhos, j'ai entendu Lenine dire, à propos de son aîné du Pernambouc, qu'il était le « raffinement de la simplicité ». Merveilleuse formule, si vraie, si j'ose dire. Et je l'ose en me rappelant une autre formule, mienne celle-ci, que j'aime rappeler à qui me parle de vérité : Não tem verdade, só tem sinceridade. Et si, justement, c'était tout simplement ça la clé : la sincérité ?

23 juin 2013

Bifurcation

Les lecteurs de ce blog qui trouveraient le temps long depuis le dernier article, peuvent bifurquer vers mon blog photo où ils pourront aussi lire quelques lignes de ma plume dactylographique.

10 mars 2013

Mariana Aydar, cavaleira selvagem

Avant le concert, on se pose des questions. Ou pas. Je m'en posais, je me demandais comment serait reçue Mariana Aydar à Vitória. Une chanteuse qui passe très rarement à la télé. Même chose à la radio. J'étais curieux de voir et écouter Mariana, de la voir confrontée à la scène, au live, au public. Est-ce qu'elle tiendrait la route ?
Pendant le show – comme on dit ici, influence nord-américaine oblige –, des tas d'idées ont surgi, des phrases et même des paragraphes à reporter sur le papier. Ou l'écran. Et puis quelques bières plus loin, une nuit chargée des échos de la veille et même un déjeuner argentin plus tard, je me dis qu'il faut que je m'assoie un moment pour tenter d'écrire quelques lignes sur la dame et ses trois musiciens.
Donc, dans le désordre et de manière très incomplète, qu'ai-je encore envie de dire ? Qu'ai-je retenu alors que je digère mon pavé de bœuf de la pampa ? D'abord que j'ai aimé autrement plus que les mp3 que j'avais écoutés avant coup. Ce n'est pas vraiment une surprise, la musique ao vivo est toujours préférable à la musique en conserve. Quitte à ce que le concert soit un naufrage. Ce qui n'a pas été le cas hier soir, disons-le tout de suite.
Mariana, enceinte d'une petite Brisa et en forme et formes, n'a pas peur de montrer ses jambes et de s'en servir. Il faut bien commencer par quelques chose. Et ce quelque chose n'est pas rien. Avoir les pieds sur scène vaut bien avoir les pieds sur terre. Mariana les a. Et efficacement. Mariana est accompagnée d'un power rock trio, un guitariste habile du manche à tisser des mélodies dérivant de rythmes nordestins comme à s'aventurer aux confins psychédéliques à la Kevin Ayers – in memoriam du moment, dans mon panthéon intime –, Mariana soutenue par un bassiste construisant les fondations de toutes les chansons avec son compagnon batteur, l'un et l'autre puissants et subtils – ce qui n'est pas à la portée de toutes les sections rythmiques –, précis et sûrs. De cela tu as déduit, ô lecteur et auditeur des disques de Mariana, que les arrangements sur scène sont bien différents de ceux figés en studio, qui sont plus dans la tradition de la MPB et ont permis entre autres d'inviter Dominguinhos – très malade en ce moment, comme nous l'a dit Mariana – ou Leci Brandão.
Et le public ? Le théâtre, certes petit, du SESI était archi-bondé, avec quelques spectateurs debout dans les escaliers. Et divine surprise, une partie non négligeable du public reprenant les paroles de la Mariana comme si elle était une amie de longue date. Un public plutôt jeune – j'étais le plus vieux, quel privilège ! – et en majorité féminin – des filles incroyablement jolies dont je me demandais d'où elles sortaient, que je ne rencontre jamais en ville le jour.
Côté répertoire, Mariana a puisé dans les trois albums de son patrimoine. Ce qui est la moindre des choses. Des choses que je ne vais pas détailler. Simplement, je voudrais m'arrêter un peu sur un titre : Zé do Caroço. Composé par Leci Brandão, avec qui Mariana a enregistré dans son premier opus. Une Mariana mille fois meilleure du Zé do Caroço sur scène que en studio. Et l'on se prend à rêver ce qu'aurait donné la présence de la compositrice sur scène, tant l'une et l'autre se complètent, le phrasé pauliste de Mariana faisant un heureux hiatus – eh oui, le hiatus heureux existe ! – avec celui de la carioca Leci. Au point que je ne pouvais m'empêcher de songer à ces propos de Wanda Jakob, traductrice allemande de romancières brésiliennes contemporaines :
“As estadias no exterior não são obrigatórias para tradutores, mas certamente ajudam. Pude observar a fala dos cariocas, as cadências, como e quando eles aplicam ironia, agressividade ou doçura. Isso não se encontra nos dicionários”
En un mot, poignant, ce Zé do Caroço dans la bouche et dans le cœur de Mariana, rendant justice à la qualité des paroles de Leci, un concentré de clichés cariocas, forgés dans la sincérité plutôt que dans la vérité vraie. Poignant, au point que, avouons-le, des larmes ont pointé au coin de mes yeux fatigués, expression d'une émotion irrépressible. Allez, je ne me retiens pas, voici les paroles de la chanson :

“No serviço de auto-falante
Do morro do Pau da Bandeira
Quem avisa é o Zé do Caroço
Que amanhã vai fazer alvoroço
Alertando a favela inteira
Aí como eu queria que fosse em Mangueira
Que existisse outro Zé do Caroço
Pra falar de uma vez pra esse moço
Carnaval não é esse colosso
Nossa escola é raiz, é madeira
Mas é o Morro do Pau da Bandeira
De uma Vila Isabel verdadeira
E o Zé do Caroço trabalha
E o Zé do Caroço batalha
E que malha o preço da feira
E na hora que a televisão brasileira
Destrói toda gente com a sua novela
É que o Zé bota a boca no mundo
Ele faz um discurso profundo
Ele quer ver o bem da favela
Está nascendo um novo líder
No morro do Pau da Bandeira
Está nascendo um novo líder
No morro do Pau da Bandeira
No morro do Pau da Bandeira
No morro do Pau da Bandeira
Lelelelê Lelelelelelelelelê
Lelelelê Lelelelelelelelelê”

Cette chanson – tu le sais, lecteur connaisseur des choses du Brésil – a aussi été interprétée par Seu Jorge. Une interprétation différente mais tout aussi poignante. Et tu sais quoi, après Mariana, Seu Jorge l'a chantée deux heures plus tard sur une autre scène dans un autre quartier de Vitória. Après Mariana et son power trio, après Seu Jorge, il y avait encore hier soir le Barão Vermelho, groupe veuf de son Cazuza, sur une troisième scène, dans un autre quartier. Et dire qu'il y a de mauvaises langues pour se plaindre qu'il n'y a rien à se mettre dans les oreilles et les yeux à Vitória !

26 novembre 2012

Tropicália

J'ai enfin vu Tropicália, le documentaire de Marcelo Machado sur le mouvement tropicaliste. Dans la voiture, sur le chemin du retour sous une pluie diluvienne, nous commentons les images émouvantes de la manifestation dite des 100.000 à Rio et de l'enterrement d'Edson Luís. Ce sont des images que je viens sans doute de voir pour la première fois et mes covoiturés ne se rappellent pas les avoir toutes vues auparavant. Edson a été le premier étudiant assassiné par la dictature. C'était le 28 mars 1968, soit 6 jours après des troubles provoqués dans un dortoir de filles à Nanterre qui allaient, eux, déboucher sur un joyeux désordre au mois de mai. 68, année héroïque. Héroïque certainement au Brésil ou en Tchécoslovaquie ou encore au Mexique. Ou même aux États-Unis. Folklorique, en France.

Beaucoup disent que c'était l'air du temps qui voulait ça. Soufflait un vent de révolte. Les métaphores météorologiques ne manquaient pas. En tout cas, c'était comme ça, 68 n'a pas été une année ordinaire. De même que le mouvement tropicaliste n'a pas été un mouvement ordinaire. À la sortie d'une précédente séance de cinéma, on a vu des spectateurs danser et d'autres avec une larme au coin de l’œil. C'est qu'on pleure facilement sa jeunesse perdue. Je ne vivais pas au Brésil à la fin des années 60 mais, pourtant, moi aussi j'ai laissé remonter les images tremblantes en noir et blanc d’événements que je n'ai pas vécu en direct, mais avec quelque distance dans l'espace et dans le temps. Ainsi que les images tremblantes en noir et blanc, floues aussi, d'autres événements de ma petite histoire personnelle.

Et donc, tandis que nous repassons en voiture les séquences du film, aidés en cela par la pluie qui est la meilleure alliée des nostalgies, je m'interroge sur l'extrait du Discorama de Denise Glaser où l'on voit Caetano, exilé à Londres et de passage à Paris, reprendre le Asa Branca de Luiz Gonzaga. Une Denise Glaser très en forme ce jour-là... Le film laisse accroire que ce programme a été diffusé en 1969, quand il semblerait que ce fut en 1972. Le 10 septembre 1972, précisément. Ai-je vu ce programme au moment de sa diffusion ? Je n'en sais rien. Ce n'est pas impossible. Et même s'il m'avait alors marqué, le fait est que 40 ans après, je n'en gardais aucune trace dans ma médiathèque cérébrale.

Arrêtons-nous un instant sur cet Asa Branca. Pour ceux qui n'auraient pas vu le film, il peut paraître curieux que Caetano ait choisi de chanter Asa Branca, s'accompagnant simplement à la guitare sèche, à l'occasion de ce Discorama. Et plus encore que Marcelo Machado l'ait inscrit au sommaire de son documentaire. C'est que le mouvement tropicaliste est déjà mort, comme le disent eux-mêmes Caetano et Gil lors d'une autre émission de télévision, portugaise celle-là qui fait l'ouverture du film et que l'on revoit vers la fin. Reste alors la saudade, une immense saudade qui ramène à Luiz Gonzaga, l'antithèse du tropicalisme, et à son Asa Branca. Quant à l'interprétation par Caetano, elle est toute de retenue, tout le contraire des envolées débridées qui ont secoué les scènes brésiliennes pendant les années tropicalistes.



Encore une chose, la chanson Asa Branca commence ainsi :
Quando olhei a terra ardendo
Qual fogueira de São João
Eu perguntei a Deus do céu, ai
Por que tamanha judiação
Le dernier vers de la première strophe contient le mot « judiação ». Un mot qui en dit long sur la haute estime en laquelle les Portugais, puis les Brésiliens, tenaient les Juifs. Cela vient de très loin, certes, mais il reste tout à fait étonnant pour moi d'entendre de temps en temps conjuguer le verbe « judiar ».

21 juillet 2012

Préférence nationale

Lorsqu'au Brésil on évoque la préférence nationale, il n'est pas question d'un équivalent auriverde du bleu marine français. La préférence nationale – a preferência nacional – fait référence à une protubérance anatomique qui, selon diverses enquêtes d'opinion des meilleurs instituts brésiliens, attire en premier lieu le regard des Brésiliens sur les plages.

À en croire les experts en la matière, que les fesses de la femme brésilienne focalisent à ce point les regards masculins, serait l'indéfectible marque de l'héritage de l'esclavage. Les maîtres avaient l'habitude, nous disent-ils, de jouir de leurs possessions, mais de manière à s'épargner les désagréments de successions non désirées. On peut toutefois en douter et se demander si pareille approche de la femme noire ne répondait pas plus prosaïquement à une attirance plus profonde. D'ailleurs, d'autres experts nous expliquent tout aussi doctement que l'esclavage a servi de catalyseur au métissage.

Quoiqu'il en soit, la préférence nationale ne cesse de marquer les esprits brésiliens. On écoutera et déchiffrera avec attention le très parlant Nádegas A Declarar de Gabriel o Pensador, en duo avec Fernanda Abreu.

09 juillet 2012

Pourquoi 2052 ?

Pourquoi 2052 ? Pour deux raisons. D'abord, à cause de 1972. Ensuite, pour des raisons qui me sont tout à fait personnelles.

1972, donc, pour commencer. C'était il y a 40 ans. Ils sont plusieurs à tenter de me convaincre que ça a été une grande année pour la musique brésilienne. Cette année-là, sont sortis le Acabou Chorare des Novos Baianos, le Transa de Caetano et, surtout, le Clube da Esquina de la bande de copains emmenée par Milton Nascimento et Lô Borges. À l'époque, disent-ils, les Novos Baianos, Caetano, Milton et Lô n'avaient pas encore été mythifiés. D'où leur petit jeu : identifier les musiciens et chanteurs brésiliens d'aujourd'hui qui dans 40 ans – soit en 2052 – seront les nouveaux piliers de la MPB, pour garder la même étiquette au rayon musique. Alors ils se risquent à lancer des noms, comme on lance des dés, sur le plateau de leur petit jeu. Aujourd'hui sont sortis les noms de Marcelo Jeneci, Tulipa Ruiz, Rodrigo Campos, André Mehmari et Criolo...

Ensuite, je peux de moins en moins le cacher, j'aurai 100 ans en 2052. Façon de parler, car je ne miserai pas un real sur ma survie à cet horizon encore lointain. Je serai quoi en 2052 ? Sans doute pas un petit vieux ratatiné dans son fauteuil roulant hantant les couloirs d'une maison de retraite. Au choix, je serai en train de pourrir six pieds sous terre au Cemitério da Paz, où une concession m'attend, ou bien l'on aura dispersé mes cendres au milieu de la traversée du Tage entre Alcochete et Lisbonne – une option qui me tente, mais qu'il va falloir confirmer avant que la faucheuse ne me prenne au dépourvu.

Et donc, comme je ne serai pas là en 2052, je me dépêche de les écouter, les Marcelo Jeneci, Tulipa Ruiz, Rodrigo Campos, André Mehmari et Criolo. Et les autres, de la même génération. Préférence personnelle : Rodrigo Campos entre ceux de cette petite liste. Et puis, surtout, Lucas Santtana, avec son dieu qui dévaste mais qui guérit aussi. Mon pari, qui vaut bien celui de Pascal.

29 juin 2012

Un moment avec K

Nous nous étions rencontrés à Paris, au théâtre Mogador. Van Morrison y donnait un concert. Le Van Morrison de Them et de lui-même, le Van Morrison de Gloria et de Tupelo Honey. Van the Man. C'était à la sortie, sur le trottoir, chacun de nous avec un groupe d'amis. Comme un génie sur nos esprits, un vent de panique avait soufflé sur la rue et nous nous étions retrouvés seuls, toi et moi. C'était étrange et cette étrangeté méritait d'être fêtée. Nous l'avons célébrée, et selon un rituel qui ne regardait que nous, un rituel de notre invention.

C'était pourquoi tu m'avais donné rendez-vous à Essaouira. L'occasion nous avait été donnée par un autre concert : celui de Hamid El Gnawi. C'était déjà derrière nous. Des remparts de la médina, nous étions descendus jusqu'au port. C'était nuit noire, nuit claire, selon le bon vouloir des nuages voyageant en caravane. Nous étions à nouveau seuls, face à la mer, écoutant les mouvements des vagues se mêler au bourdonnement qui s'était installé dans nos oreilles.

Je t'ai demandé si, comme moi, tu entendais encore Van Morrison invoquer les années de Tupelo Honey :
You can take all the tea in China
Put it in a big brown bag for me
Sail right around the seven oceans
Drop it straight into the deep blue sea
Face à nous, l'océan était de ce bleu profond, si profond qu'il en était noir. Je me souvenais du tour du monde que j'avais presque fait à bord d'un cargo, je me souvenais que je l'avais fait sans savoir où il me faudrait faire escale, je me souvenais de ces escales inutiles, des heures perdues à déambuler dans des villes qui m'indifféraient, je me souvenais que je t'avais cherchée, sans le savoir, sans me l'avouer.

Tu étais blottie contre moi. Un vent soufflait le froid venu de la mer. Tu étais blottie contre moi et il nous suffisait de murmurer. Dans quelques heures, nous nous dirions adieu, encore une fois. Et comme la première fois, je jouais avec les mots, je te disais que tu étais ma kamarade adorée, que je regarderais chaque nuit, au douzième coup de minuit comme dans les contes à dormir debout, la lune en pensant à toi, ma kamarade. Et tu me disais que tu la regarderais aussi à la même heure. Je te disais que, fuseaux horaires obligent, la lune pouvait nous poser des lapins. Je cherchais à te faire rire pour conjurer les sorts.

J'aurais voulu invoquer Sidi Hamou, j'aurais voulu faire résonner le gumbri de Hamid El Gnawi, j'aurais voulu faire revivre le génie qui nous avait rapprochés rue Mogador, j'aurais voulu surtout que tu entendes les mêmes notes secrètes que moi, les chœurs qui habitaient encore mon cœur, les mêmes silences enfin. Et tu n'étais que blottie contre moi, enveloppée dans une couverture de laine contre le vent qui soufflait le froid venu de la mer.

Nous avons remonté les marches qui menaient à la médina, nous avons cherché la maison où on logerait une dernière nuit, deux ou trois heures seulement avant l'aube.
She's as sweet as tupelo honey
She's an angel of the first degree
She's as sweet as tupelo honey
Just like honey from the bee
Un point s'était tissé cette nuit-là, qui serait point de départ.

Nocturne marin - Photo : Francis Juif / PixeLuz

16 juin 2012

L'apparition d'Anna K

Les quatre musiciens se sont installés derrière leurs instruments, ont joué les premières mesures du premier morceau et, d'un rideau qui s'est écarté sur le côté, tu t'es avancée jusqu'au micro. Tu étais comme je l'avais imaginé, fruit de mes recherches, apparition semblable à une confirmation. Il ne t'a pas fallu longtemps pour me repérer. J'étais assis au premier rang, à ta droite, et j'étais dans le peu de lumière qui débordait de la scène. Comment pouvais-tu savoir qui j'étais ?

Tu n'as rien dit, mais tu as chanté. Après tout, tu étais payée pour ça. Tu as continué de me regarder, mais tu as commencé à chanter pour les autres, pour les inconnus qui avaient joué des coudes pour trouver une place. Tu as chanté parfaitement dans un anglais parfait, tu étais plus vraie que nature. J'ai pensé à tes papiers d'identité, je me suis dit qu'ils disaient sans doute que tu étais née dans le Rio Grande do Sul, dans un village où l'on a l'oubli facile, par tradition et, peut-être, par commodité. J'ai pensé au tréma sur la première syllabe de ton nom et je me suis dit qu'aucun de tes voisins n'avait jamais su prononcer ton nom, tandis que tu chantais dans un anglais sans accent, ou plutôt avec le même accent que celui des chanteurs des années 30, 40 ou 50, une langue qui, pas plus que le portugais, ne t'était maternelle. In a sentimal mood.

J'aimais ta petite frimousse, tes cheveux bouclés et bruns, tes yeux gris – du moins, j'en étais sûr, je le voulais. Je te connaissais depuis si longtemps et j'ignorais tout de toi. Je me suis demandé si tu étais la maîtresse d'un des musiciens qui t'accompagnaient. Le pianiste, peut-être. The touch of your lips, était-ce pour lui ?

Après deux ou trois chansons – je ne les compterais pas –, tu as cessé de me regarder pour t'adresser au public, lui dire que ce concert était celui du lancement de votre troisième album. Tu l'as dit dans un portugais parfait, autrement meilleur que le mien. Je n'aurais pu dire que tu parlais avec l'accent gáucho, tu parlais avec l'accent des présentateurs de Globo, l'accent d'un Brésil globalisé, similaire en cela à ton anglais globalisé. Je me suis demandé si tu parlais encore ta langue maternelle et, si oui, avec quel accent.

J'aimais te voir là, sur la scène, dans le halo de lumière dans lequel tu baignais, j'en ressentais une certaine fierté, à laquelle je n'avais pourtant pas droit. Je me suis demandé si tu me détestais, si tu me méprisais. Je savais que je te gênais, que je t'empêchais de regarder ailleurs, de plonger le regard dans l'ombre du milieu de la salle, de fermer les yeux pour mieux te concentrer sur le sens des paroles que tu chantais si bien. Mais après tout, c'était des standards dont le sens des paroles était tout relatif, c'était des chansons qui trouvaient leur sens profond, non pas dans leurs paroles, mais dans l'histoire de la musique américaine.

Et moi, sans détacher les yeux de tes yeux que je voyais de mieux en mieux, d'un beau gris fait de rires et de chagrins, je commençais à voyager, je me retrouvais dans le bateau qui nous emportait tous les trois loin de ta ville natale, cette ville qui partageait avec toi la même initiale. C'était un mauvais vent qui soufflait sur nos vie, des rafales qui faisaient de nous des feuilles mortes, feuilles mortes qui auraient pu faire partie de ton répertoire mais que tu avais peut-être décidé d'écarter.

Tu as fait signe au pianiste, peut-être ton amant. J'aurais juré que c'était pour un changement au répertoire prévu. Et si, cette fois, tu as chanté en portugais, c'était pour annoncer « palavras francesas no ar », quelques mots français d'une grande banalité, d'une grande vérité. Ainsi tu chantais aussi dans ma langue, peut-être la parlais-tu aussi ? Sur le pont du bateau, je chantonnais en français pour tenter de te réchauffer – il est vrai que je n'étais pas très à l'aise avec ta langue maternelle. Ainsi restait-il quelque chose de ces comptines de ton enfance. Du moins, c'était ce que je voulais croire.

Tão delicado teu jeito de olhar
Teus olhos fazem fino movimento em paz
Tão delicado querendo voar
Teus dedos levemente levam meu olhar
Tua pele é mais um continente onde estou
Palavras francesas no ar....
Bonsoir tendresse
Bonjour caresse
Adieu tristesse...

J'aimais ta petite frimousse, comme j'avais aimé le visage de ta mère. J'aimais tes yeux gris, qui étaient les miens. Je me disais cela quand le concert s'est achevé, que les spectateurs à mes côtés et derrière moi s'en allaient. Tu es restée quelques secondes sur le devant de la scène, tu as semblé hésiter et puis tu t'es retournée. Et tu as rejoint tes musiciens. Tu as pris le bras du pianiste.

Tão delicado teu sonho lilás
Viagem em outros mundos que não sei chegar
Tão delicados teus beijos no ar
Me levam pra lugares que não sei voltar

10 avril 2012

Interlude


Extrait du film de Wim Wenders, Pina. Musique de Caetano Veloso, O Leãozinho. Chorégraphie de Pina Bausch.

08 mars 2012

Silva

Nul n'est prophète en son pays, le dicton se vérifie une fois de plus avec Silva. Silva, c'est Lúcio Silva de Souza, un Capixaba de 23 ans, un comme qui dirait compatriote, un mec de Vitória, quoi. Aurait-il échappé à ma veille locale ? Le fait est que je ne me souviens pas avoir lu un papier dans nos gazettes et tribunes. Il aura fallu qu'un article de la Folha – décidément ! – attire mon attention sur ce jeune homme au moment où il s'apprêtait à donner un concert.

Que la renommée lui vienne de São Paulo, plutôt que de Rio, n'est d'ailleurs pas pour surprendre. Car à écouter sa musique, c'est avant tout à la nouvelle vague pauliste que l'on songe : un mouvement informel, qui trouve sa cohérence, en premier lieu, par les interactions entre musiciens locaux ou attirés par la métropole maximale du Brésil et, en second lieu, par un esprit d'ouverture et d'aventure qui rend ses productions passionnantes. Si Rio continue d'explorer avec plus ou moins de bonheur le riche filon où brillent les pépites samba et bossa nova, São Paulo se laisse moins attirer par ce qui brille au premier coup d’œil et jette ses innombrables oreilles à l'écoute non seulement d'elle-même et du Brésil, mais aussi du monde, boussole orientée en priorité vers l'hémisphère nord.

Ce serait quoi, alors, ce son de Sampa, comme il y a eu, en d'autres temps et sous d'autres latitudes, des sons west coast ou motor city ? La volonté ou le désir d'avancer en terra incognita, de mixer les couleurs, de secouer les rythmes dans le grand shaker mondial, de construire des arrangements qui marquent une rupture avec les traditions trop bien établies.

Fils d'une professeure de piano, violoniste avant tout mais aussi multi-instrumentiste, né et habitant au pays des oiseaux-mouches – l'Espírito Santo – Lúcio nous offre un premier EP d'excellente facture – mixé par Matt Colton, en toute simplicité – et la promesse de grands projets à venir.

Pour le découvrir, il suffit de se diriger le plus simplement du monde vers la musicoteca qui, outre une présentation du disque, permet de le télécharger. En toute légalité, cela va sans dire.

23 janvier 2012

Nous irons danser au facebook


Je vous emmène aujourd'hui très virtuellement dans la petite ville d'Epitaciolândia. Rassurez-vous, cette bourgade n'a rien à voir avec Cracolândia. Située sur la rive droite de l'Acre, elle fait face à Cobija, la capitale de l'État bolivien de Pando. Environ 15.000 âmes vivent là dans une sorte de clairière amazonienne. Que trouve-t-on à Epitaciolândia ? La plus grand banque de la région, trois supermarchés et, désormais, une boîte pouvant recevoir jusqu'à 800 personnes et portant le nom et la graphie dans le vent de facebook

Le hardi propriétaire est un jeune homme de 30 ans, fils d'un Bolivien et d'une Brésilienne, qui mérite d'être nommé : Humbert Camacho. Ingénu, le Humbert ? Pas vraiment, puisqu'il connaît les risques. Je suis tenté de dire qu'il est plutôt roublard, puisqu'il sait mettre tout le monde ici de son côté en confiant avec une franchise désarmante qu'il a envoyé un carton d'invitation à Mark Zuckerberg pour le soir de l'inauguration. Le Pain de Sucre(1) nord-américain n'a pas daigné honorer de sa présence ce grand moment de la vie sociale de la bonne ville d' Epitaciolândia. Et on ignore s'il a passé le carton à son service juridique. Puisque je me mêle de ce qui ne me regarde pas, j'ai envie de dire, et je le dis, qu'il serait malvenu de la part de l'ami Mark – il a, je crois, des millions d'amis sur facebook – de chercher des noises à l'ami Humbert au moment où les hypercapitalistes de l'Internet, au premier rang desquels trône le patron du plus grand « réseau social », se rebellent au nom de la liberté d'expression contre SOPA et PIPA qui, aux États-Unis, voudraient aider les majors de la création musicale et cinématographique à retrouver des couleurs.

Mais venons en aux choses sérieuses. Que joue-t-on sur les platines du facebook ? Du merengue, de la salsa, du reggaeton, de la dance et du sertanejo universitáro. J'avoue que cette dernière sous-catégorie avait jusqu'ici échappé à ma veille musicale. De quoi retourne ce country intello ? Il paraît que les deux principales sources d'inspiration en sont la polygamie et la trahison. Le facebook porte décidément bien son nom !

* * *

(1) Littéralement, zuckerberg signifie pain de sucre, non ?

20 janvier 2012

La musique selon Tom Jobim

Sort aujourd'hui sur les écrans brésiliens le film de Nelson Pereira dos Santos à Tom Jobim consacré : A Música Segundo Tom Jobim. À voir absolument !

Essayez de reconnaître les musiciens et chanteurs apparaissant furtivement dans la bande annonce !


19 janvier 2012

Nara Leão

Le 19 janvier 1942, Nara Leão naissait à Vitória. Il y a donc 70 ans aujourd'hui. Fille cadette du couple Jaíro Leão et Altina Lofego – cette dernière descendante d'immigrés italiens (les Lofiego) venues de la province de Potenza –, Nara est, par ses origines, la Capixaba typique. Sa sœur aînée, toujours vivante et paraissant 20 ans de moins, est un ancien mannequin très jet set et aujourd'hui une chroniqueuse, toujours très jet set, de la Folha de São Paulo, Danuza Leão. La relation de Nara avec Vitória est, cependant, du même ordre que celle de Victor Hugo avec Besançon.

En effet, c'est quand elle a un an que ses parents s'installent à Rio de Janeiro. Ce n'est donc pas un hasard ni l'effet d'une coquetterie si elle chante avec l'accent chuintant des Cariocas. Sans doute est-ce son plus grand défaut, me souffle-t-on, mais on me le souffle de l'Espírito Santo, cette terre bénie des dieux où l'on parlerait portugais sans accent ! Mieux vaut que je ne dise rien de ces dieux et que je passe au paragraphe suivant.

Nara apprend à jouer de la guitare quand elle est adolescente, comme l'a fait au même âge ma cousine Michèle, de Besançon elle aussi. Petite différence, Nara a notamment étudié avec Patricio Texeira, ex-membre du groupe Os Oito Batutas, qui accompagnait rien moins que Pixinguinha. Mais, on le sait, elle est surtout connue pour avoir fait de l'appartement de ses parents à Copacabana, au début des années 60, un des berceaux de la bossa nova. Roberto Menescal et Carlos Lyra (qui avaient aussi été ses professeurs), Sérgio Mendes, Ronaldo Bôscoli (l'amoureux d'alors) en étaient les clients les plus assidus. On a dit qu'elle avait été la « muse de la bossa nova », mais je ne suis pas sûr qu'elle aimait cette étiquette, alors qu'elle a été elle-même une grande chanteuse de la MPB, qui a notamment gagné deux prix lors du festival organisé en 1966 par TV Record, en interprétant A Banda de Chico Buarque.

Nara a aimé le cinéma en se mariant, d'abord avec Ruy Guerra, puis avec Cacá Diegues, avec qui elle a eu deux enfants, dont Isabel, née à Paris, qui, à l'occasion du 70ème anniversaire de la naissance de sa mère, lance un site très sobre et néanmoins très complet qui nous offre, entre autres, la possibilité d'écouter toutes les chansons et d'en lire les vers. Cher lecteur, tu le rejoindras en cliquant ici.

Rappelons que Nara est morte en 1989, des suites d'un cancer. Nara avait alors 47 ans.

12 janvier 2012

Bossa Nova

Marc Fischer fait la connaissance de Carlos Alberto Afonso, la patron du magasin de disques Toca do Vinicius. Plus qu'un disquaire, le gardien d'un temple dédié à la Bossa Nova. Marc lui demande ce qu'en fin de compte « Bossa Nova » signifie.

« À travers le monde, en Allemagne, aux États-Unis, dans toute l'Europe, en Asie, ça a pris le sens de nouveau style, de nouvelle vague, qui, en France, a marqué le renouveau du cinéma. Mais pour nous, Brésiliens, bossa a une autre signification. Quand on dit de quelqu'un qu'il a la bossa, ça veut dire qu'il a une manière bien à lui de faire les choses. Qu'il a du swing, de la personnalité. »

Le mot « swing » doit avoir égaré Marc dans les allées du jazz, qui se risque à dire : « Autrement dit, cool ? »

Ça lui vaut une volée de bois vert, de la part de Carlos, qui se voit obligé de préciser sa pensée : « Ça aurait plutôt à voir avec la vérité, avec la poésie, avec la vulnérabilité et la modernité, c'est-à-dire être quelqu'un de spécial. »

Spécial. Très spécial. Je ne puis m'empêcher de penser à l'artiste-autiste.


L'ensemble des épisodes du feuilleton Ho-ba-la-lá est accessible ici.

* * *

10 janvier 2012

Un Japonais nommé João Gilberto Prado Pereira de Oliveira

« Parfois, je crois qu'il est en rien brésilien, mais japonais. » C'est ce que dit Toshimitsu Aono à Marc Fischer à propos de notre João Gilberto. Et Toshimitsu d'expliquer : « À cause de son esthétique si sobre, concise, précise, exacte, se répétant à l'infini. En plus, il chante dans un rythme qui n'est pas celui qui est joué. Et même comme ça, tout s'emboîte, comme si ça sortait d'un instrument complètement nouveau. »

C'est à Toshimitsu que Marc doit de découvrir vraiment João Gilberto. C'est lui qui lui fait écouter les deux minutes et dix-sept secondes de Ho-ba-la-lá. Grâce à Toshimitsu, la chanson apparemment toute simple, aux paroles bébêtes, rejoint soudain le musée imaginaire de Marc.

Il y a parmi nous de rares hommes et femmes qui, même chantant le bottin (1), parviennent à nous émouvoir au plus profond. Des êtres suffisamment innocents, pas loin d'être autistes qui vivent dans un autre monde, un monde qui se veut parfait et qui, par conséquent, ne peut être peuplé que par l'artiste-autiste, tout entier occupé à cultiver la fleur de la beauté quand les autres tournent autour de l'arbre de la connaissance du bien et du mal, pleins de sales idées en tête. Les autres, c'est bien sûr nous, capables malgré tout de nous arrêter de tourniller par instants pour observer, voire contempler, le jardin où vit l'artiste-autiste. Ni bien, ni mal, beau.

Grâce à Toshimitsu, Marc s'est arrêté pour prêter l'oreille et un peu plus, le cœur, à la musique aussi simple qu'étrange de João Gilberto. Grâce à Kimiko, dans la même ville, Tokyo, j'ai écouté différemment le João Gilberto dont je ne connaissais que le travail accompli avec Stan Getz et Tom Jobim.

Pourquoi faut-il que je me sois assis en face d'elle dans l'établissement, où mes deux collègues et moi étions invités à dîner par l'entreprise qui nous aidait à y voir plus clair du monde futur qui nous attendait ? Pourquoi faut-il que je l'ai suivie, au sortir du restaurant, dans une course insensée à travers la nuit tokyoïte qui s'est achevée à l'aube chez elle, où passait en boucle cet extrait du premier vinyle 33 tours de João Gilberto : Ho-ba-la-lá ?

Terá feliz o coração
O amor encontrará
Ouvindo esta canção
Alguém compreenderá
Seu coração

Décidément, Marc, nous aurions eu beaucoup à nous dire, si tu ne t'étais pas défenestré. Peut-on papoter avec un mort, même quand on ne croit pas au paradis post mortem ? Je crains que oui, comme on le verra.

(1) Miles Davis dira : « He could read a newspaper and sound good ».



07 janvier 2012

L'énigme João Gilberto

Quelle drôle d'idée d'écrire un livre faisant le compte rendu d'une tentative de rencontrer João Gilberto ! Et, il faut bien l'avouer, quelle drôle d'idée d'écrire à propos d'un livre faisant le compte rendu d'une tentative de rencontrer João Gilberto ! Marc Fischer se demande – c'est la moindre des choses – pourquoi chercher à rencontrer cet homme qui ne désire pas être rencontré. Il en donne une première raison :

« Parce que João Gilberto est une énigme. Parce qu'on ne sait pas très bien ce qui l'inspire, si toutefois quelque chose l'inspire encore dans sa chambre d'hôtel – ou là où il habite pour le moment. Parce que circulent des histoires étranges à son propos, et qu'on ne sait pas lesquelles sont vraies et lesquelles sont extravagantes, fantaisistes, inventées. »

Parmi ces histoires, il y a celle qui prétend qu'il ne communique avec sa famille que par l'intermédiaire de billets glissés sous la porte de sa chambre. L'idée – que je formulais au précédent épisode – de me servir de sa nièce capixaba pour entrer en contact avec le maître tomberait alors à l'eau. Pour en avoir le cœur net, j'interrogerai la nièce à la première occasion.

Et moi, pourquoi faut-il que j'écrive à propos de João Gilberto, en me servant en quelque sorte du médium Marc Fischer ? Est-ce que je suis, comme Marc, à la recherche du cœur de la bossa nova, qui est le cœur de la beauté ? Quand ai-je rencontré, musicalement s'entend, pour la première fois le  maître ? Je crois ne pas me tromper en disant que cela a été, à la fin des années soixante – en 1964, date de sortie de l'album, j'étais trop jeune, trop aimanté par des musiques plus frustres – lors de ma première écoute du fameux disque enregistré avec, notamment, Stan Getz et Tom Jobim. Après avoir écouté ce disque, plus rien ne serait comme avant, je me suis mis à chercher les opus de Getz, Jobim et JG là où je demeurais, là où je passerais. Mais, en ces temps déjà lointains, João Gilberto restait dans mon esprit un musicien, j'ignorais tout des interviews qu'il donnait encore ces années-là. João Gilberto n'était pas encore une énigme.

Bientôt, j'en dirai plus. Mais sans doute faudra-t-il que je fasse quelques digressions, sans doute faudra-t-il que je suive mon bon plaisir.

04 janvier 2012

Ho-ba-la-lá

« Chère Miúcha,

Mon nom est Marc Fischer, je suis de Berlin et je suis à la recherche de João Gilberto et du cœur de la bossa nova, qui est le cœur de la beauté.
Est-ce que nous pourrions nous rencontrer ?
Cordialement,

M. F. »

C'est la lettre que notre Sherlock allemand dicte en anglais et fait traduire en portugais par son Watson, en l’occurrence une certaine Rachel Balassiano qui l'accompagnera dans sa quête gilbertienne. C'est la lettre dont la retranscription conclut le premier chapitre du livre que le journaliste Marc Fischer consacre à João Gilberto, un livre document dont le titre est emprunté à l’œuvre du maître : Ho-ba-la-lá.

Marc et Rachel sont au pied de la tour où, croient-ils, vit JG. Le portier leur apprend que le maître a déménagé depuis dix ans, mais leur confirme que la seconde ex-Madame Gilberto, Miúcha, la sœur de qui vous savez sans doute, vit toujours là.

Marc aurait dû me demander, il ne l'a pas fait, il ne le fera pas, puisqu'il s'est, depuis, défenestré. Nous aurions en toute modestie arpenté certaine rue de Vitória où le maître vient assez souvent se reposer. Et si, pas plus qu'à Rio, nous n'avions eu la chance de le croiser, nous aurions pu rencontrer une nièce (photo) ou un neveu. Une approche plus intime qui, sait-on jamais, aurait donné de meilleurs résultats que l'approche par les étoiles et leurs satellites. J'y reviendrai.

L'ensemble des billets se rapportant au livre de Marc Fischer et à João Gilberto est accessible ici.
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