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28 avril 2014

Meu país tropical, expo de Heidi Liebermann au MAES

D'elle, Rubem Braga a écrit : « Nous sentons que l'art lui permet de respirer ; si elle ne savait pas se raconter ainsi, avec ces symboles inquiétants, mais structurés à l'intérieur d'un cadre net, où ne serait-elle pas entraînée au risque de sombrer emportée dans les tourbillons de ses visions intérieures ? Heidi lutte, se sauve et nous offre une réponse pleine d'émotions et de beauté. »

J'ignore quand Rubem Braga a écrit cela et à quelle occasion, je n'ai pas eu l'occasion de le demander à Heidi dont j'ai fait la connaissance ces derniers jours, à l'occasion du vernissage de sa dernière exposition, intitulée Meu país tropical. Mais compte tenu que Rubem Braga s'est définitivement éloigné de l'Espírito Santo il y a déjà longtemps (1990), j'en viens à regretter de ne pas avoir connu Heidi plus tôt, tant son travail est chargé d'une puissance indispensable, loin des dimensions anecdotiques que revêt la plus grande part des productions accrochées dans les musées et galeries actuels.

Avec Heidi, il y a non seulement la dimension intime de son pays tropical, sa vision du Brésil, mais il y a surtout l'universalisme de son regard subjectif, ce que réellement elle parvient à partager, qui permet de nous toucher au point de provoquer parfois des réactions virulentes, comme avait su le faire aussi son aïeul Max Liebermann dans l'Allemagne inflexible du 19ème siècle et du début du 20ème siècle.

Née à Hambourg pendant la guerre, elle s'est installée au Brésil en 1974, où elle est restée de manière permanente jusqu'en 1990. Depuis, elle se partage entre Hambourg et Barra do Jucu, dans la périphérie de Vitória. Cette double appartenance fonde un double regard qui légitime son discours, car l'on peut parler au propre de discours, la plupart des œuvres exposées, tableaux et installations, nous racontant des histoires, non seulement en images, à la manière de bandes dessinées dont elles empruntent parfois ligne et palette claires, mais aussi en portugais et en allemand quand elles recourent à l'alphabet, aux mots, aux phrases, aux vers, créations et citations mêlées.

Un des tableaux les plus subtils confronte à mon sens deux visions de « pays tropicaux », le Brésil de ces quatre dernières décennies et l'Italie de son enfance. L'Italie ? Pour les Brésiliens, surtout les Capixabas d'ascendance italienne, généralement originaires du nord de l'Italie, c'est incompréhensible, l'Italie étant pour eux synonyme de froid et de blondeurs, les trop fameuses blondeurs vénitiennes. Mais pour nous Européens qui dans notre enfance passions les vacances d'été en Italie, celle-ci était justement synonyme de chaleur, de peaux brunes, de plages, de gelati, de cris, voire même de misère pour peu qu'on s'approchait ou dépassait Naples. L'Italie était notre pays tropical à la petite semaine. Ce tableau, c'était donc en quelque sorte pour moi ! J'espère avoir l'occasion d'en reparler avec Heidi dans le futur...

Outre l'Italie qui s'invite, il y a aussi les États-Unis, à travers symboles (les mickeys, notamment) et couleurs flashy du pop art, qui ont marqué de manière commune l'Allemagne occupée et le Brésil sous tutelle. Cette présence esthétique nord-américaine sous-tend une subtile dimension politique – ce que Heidi m'a confirmé –, une dimension fortement présente dans ce qu'elle donne à voir du syncrétisme brésilien ou de la violence au quotidien, entre autres.

Shalom / Heidi Liebermann  - Photo : Francis Juif


La religion étant omniprésente au Brésil, il eut été difficile de ne pas aborder ce thème. Une salle est consacrée à une installation qui confronte dos à un mur les représentations du syncrétisme brésilien, subverties par un regard qui n'est pas dupe de ses superficialités, à ce qui en face compte réellement pour l'artiste qui puise dans l'histoire familiale, celle d'une famille juive convertie au protestantisme au 19ème siècle. Un tapis rouge mène d'un mur à l'autre, du mur des lamentations locales, ornées de croyances à deux sous et de pacotilles , qui de facto ne s'imposent en rien ou presque aux propres Brésiliens, comme le montrent au quotidien leurs pratiques se moquant bien des commandements des composantes de leur chaudron religieux, au mur opposé où est posée sinon la seule question religieuse qui vaille, du moins celle qui prime aujourd'hui et qui touche à l'universel : l'impératif de paix entre les peuples de l'étoile de David et du croissant.

L'exposition est à visiter jusqu'au 12 juillet au MAES.

Et vous pouvez tout savoir ou presque du travail de Heidi sur son blog en cliquant ici.

06 octobre 2012

Adel Abdessemed est innocent

Depuis le 3 octobre, c'est-à-dire depuis le jour de mon retour à Vitória, Adel Abdessemed s'expose à Paris, Beaubourg – à moins qu'il ne faille dire « Beaubourg, Paris ». Pompidou nous dit – est-ce l'artiste lui-même qui le leur a soufflé ? – qu'Adel Abdessemed est innocent. Donc le monde est mal foutu – ça tout un chacun le sait déjà depuis belle lurette, mais ça ne fait pas de mal de le rappeler – et le monde, ici, c'est sa composante chronologique. J'aurais bien voulu juger de l'innocence de AA. J'aurais voulu jouer / jouir de l'alpha et de l'oméga de son œuvre. Puisque c'est une œuvre qui ne me laisse pas indifférent depuis que je l'ai croisée à São Paulo, lors de la biennale 2006, une biennale qui s'attaquait ou s'attachait – cela sera selon votre humeur – au comment vivre ensemble.

Zero Tolerance - Adel Abdessemed / Biennale de  São Paulo 2006 -- Photo : Fr. Juif / PixeLuz

La biennale de São Paulo, justement, semble couler cette année des jours plus tranquilles que lors des éditions précédentes. Malgré tout, j'aimerais bien y faire un tour, histoire de me donner le luxe de pouvoir être surpris, encore, comme il y a six ans je l'avais été par Adel Abdessemed, sa vision de la rue, le spectacle d'un chat bouffant une souris sur grand écran, filmé au ras du sol, filmé de là où il faut quand on veut montrer les mouvements convulsifs qui traversent le monde contemporain – dixit Pompidou, encore eux. Mais un chat avalant une souris, me direz-vous, qu'est-ce que ça a de particulièrement contemporain ? Les chats avalent des souris depuis la nuit des temps – la nuit des temps, tous les chats sont gris. Le contemporain là-dedans, ça doit être l'acte de filmer un échantillon de la chaîne alimentaire ordinaire, conjugué à l'acte de le projeter sur un grand écran dans une salle de hangar abritant une exposition d'art étiqueté contemporain.

Ce même jour, à la faveur d'hyperliens, je découvre avec quelques mois de retard que Claude Gaignebet est mort. C'était en février, le mois de Carnaval – en général ! – et c'est précisément à Carnaval que je dois d'avoir rencontré Claude Gaignebet. Le MAES (Museu de Arte do Espírito Santo) présentait une exposition de gravures venues de Gravelines, sur le thème de Carnaval. Nous y étions, ma dame et moi, quand une employée zélée du secrétariat à la culture, nous reconnaissant, était venue vers nous pour nous annoncer que rôdait dans les parages un Français pas tout à fait innocent quant à l'organisation de l'expo. C'était Claude Gaignebet, vous l'aviez deviné. Claude nous avait accompagnés deux heures durant, nous ouvrant les yeux sur chacune des pièces exposées, décortiquant notamment l'expression de la chronologie dans les tableaux de Pieter Bruegel de Oude, passant avec bonheur de Dionysos à Rabelais et de Gargantua à Blaise. À la fin, il nous avait confié travailler sur la symbolique de la corne. Aura-t-il eu le temps d'achever cette exploration ? Sans doute pas.

J'évoquais, plus haut, des liens Internet. Cela me donne l'occasion de saluer un autre blog écrit depuis Vitória, qui est l’œuvre d'Emmanuelle, qui sans nul doute a eu l'occasion de rencontrer, elle aussi, Claude Gaignebet, eu égard à des trajectoires qui ont dû se croiser du côté de Dunkerque, France, plutôt qu'à Nice, France (bis). Mais sait-on jamais !

26 juillet 2011

Anticorps

Après Vitória (en fait, Vila Velha dans la banlieue), Brasília. L’exposition des frères Campana poursuit son circuit brésilien. Elle prendra aussi ses aises à São Paulo et à Rio. L’exposition s’intitule Anticorpos.

Je l’ai vue deux fois à Vila Velha, non pas que j’ai été enthousiasmé par les deux frangins. Mais parce que j’aime aller me balader du côté du musée ferroviaire et des superbes vues qui nous sont là offertes sur les alignements de tourets des entreprises voisines, Flexibras et sa concurrente italienne dont le nom m’échappe. Des alignements qui valent bien ceux de Carnac.

Mais revenons aux Campana. Designers de génie pour ceux qui ont soif d’originalité à tout prix, charlatans pour ceux qui s’en tapent le coquillard. Entre les deux, mes fesses balancent. D’autant plus dangereusement qu’il faut réfréner l’envie furieuse de s’asseoir sur leurs chaises de bric et de broc, de se vautrer sur leurs sofas gigantesques, ce qui pourtant ferait vraiment sens.

Faute de grives, restent les merles. En occurrence, quelques dessins et sculptures qui valent mieux que nombre de leurs réalisations, comme si l’ébauche dépassait la mise en œuvre. Toute la problématique de l’art conceptuel. Car c’est bien de cela qu’il s’agit, de design conceptuel, destiné aux musées plus qu’aux intérieurs, furent-ils bourgeois de la classe A, pour reprendre un repère cher à l’IBGE.

Et puis il y a le discours, insupportable, qui accompagne la mise en scène de l’œuvre, ce discours dans l’air du temps sur le nécessaire recyclage, un discours creux qui pue le marketing de bonne conscience à cent lieues à la ronde. Un discours qui serait à l’origine de l’intitulé de l’exposition... La vraie récupération, celle qui ferait vraiment sens, serait d’utiliser, comme ils sont, les vieux meubles, tels qu’on les trouve chez les compagnons d’Emmaüs en France.

Pour les assoiffés, un complément d’informations ici, avec une interview en prime.

01 juillet 2010

Jardim Secreto

C’est un jardin secret. Le secret, ce n’est pas le lieu que je connaissais déjà. Même s’il a été un peu modifié. Le secret, c’est d’être là à l’invitation de Flávia, d’y retrouver quelques connaissances, je n’ose dire des amis. Le secret, c’est surtout de nous asseoir vers dix heures la nuit et d’assister au spectacle, et un peu plus que cela, que nous offre Flávia, Ingrid et Juliano. Même si Juliano est absent, sa musique nous est offerte aussi qui sous-tend le secret, cette tension qui va au-delà de tout geste.

Il y a la danse, cette danse secrète, pour nous offerte. Et les mots. Dits. Chantés. Pour nous qui sommes embarqués dans le jardin secret, au cœur de l’univers, un cœur flottant, incertain. Mais qui bat. Son rythme. Et qui balance. Comme les corps de Flávia et Ingrid glissant sur le sol fertile du jardin.

Je ne sais plus où nous sommes. Même en levant les yeux, les lumières alentour ne me renseignent pas sur l’espace et le temps. Se laisser aller, voilà l’invitation.
Ces moments sont rares. Et brefs. C’est un condensé de vie, du meilleur de la vie. Loin du pire qui nous attend peut-être hors du jardin...

Além de todo gesto : un livre, un spectacle et un disque de Ingrid Mendonça, Flávia Dalla Barnardina et Juliano Gauche

26 août 2009

Sebastião Salgado

« [...] en réalité, nous avons découvert bien peu de choses ces derniers millénaires. »

Sebastião Salgado est arrivé à Vitória à l’âge de 16 ans. C’est ici qu’il a commencé ses études universitaires, avant de les achever à Paris. Et c’est ici qu’il possède l’une de ses deux principales résidences, l’autre se trouvant à Paris. Des résidences qui sont d’abord des lieux de repos, entre deux voyages.

À l’occasion de son séjour actuel dans la capitale capixaba, A Gazeta publie un long entretien avec le maître, que vous pouvez lire en cliquant ici.

23 août 2009

Distances abolies

C’est le mois d’août, un mois d’hiver tropical, avec ses hauts et ses bas, ses hautes et basses pressions, c’est le mois des distances abolies. C’est le mois d’août et c’est aujourd’hui un jour froid et gris, comme un jour d’été parisien, comme un dimanche raté au cœur de l’été francilien sur notre île offerte aux vents changeants.

Si je fais une requête en ces termes — distance abolie — sur un butineur, je tombe de pas très haut sur la mondialisation, sur Mallarmé, sur une conversation familiale entre Carl à Bruxelles et Alice et Benoît à JoBurg.

C’est le mois d’août et c’est le mois des distances abolies au cinéma Metrópolis. L’occasion de découvrir de nouvelles interprétations de la distance abolie. Qui n’a jamais rêvé d’écrire sur les murs à jets de bombes ? Il y a très longtemps, longtemps avant que les tags fleurissent sur les murs comme le chiendent dans les prés, ne vous est-il pas arrivé de cracher votre venin, que vous croyiez révolutionnaire, à la façade d’un bâtiment officiel au cœur d’une zup, espèce de blogueur de mes deux ? Avez-vous remercié les jeunes flics qui vous avaient réprimé avec gentillesse, une gentillesse de ce temps-là, très lointain, la gentillesse de jeunes flics qui rêvaient eux aussi de lendemains qui chanteraient, une gentillesse perdue dans le lointain ?

Hier comme aujourd’hui, qui n’a rêvé d’écrire sur les murs sans jets de bombes ? Aujourd’hui, plus besoin de se salir les mains, il suffit de pointer son arsenal technologique sur les murs les plus inatteignables de la ville pour livrer un message urbi et orbi. Un architecte et un ingénieur, Evan Roth et James Powderly, l’ont rêvé. Au point d’abandonner leur boulot. Au point d’abolir les distances. Pour dire au monde qu’il y a encore de l’espoir. L’espoir, cette laisse de la liberté. Une laisse, ici, qui revêt la forme d’un rayon lumineux. Un rayon qui laisse écrire, l’espace de quelques secondes, que des révolutions restent nécessaires, impératives. Des Lumières et de la Révolution de 1789 – 1793, sommes-nous passés à la lumière et à la révolution ordinaires ?

Throwies. Le procédé est si inoffensif que des publicitaires ont eu vite fait de tenter de le recycler à leur profit. Vieille rengaine. La rengaine du capitalisme qui recycle jusqu’à l’anticapitalisme, qui dévore les entrailles de ses ennemis tombés à terre, qui semble devoir grossir à l’infini. Jusqu’au jour où...

C’était hier samedi et Chaudanne nous a entretenu de l’Inde et du Brésil, ces deux pays adorateurs de la chose bovine, chacun à sa façon. Là, la vache mère. Ici, le bœuf mâle castré, bumba meu boi... Et, à la faveur d’une question, nous avons (re)fait le chemin de Besançon à Calcutta, de Besançon au Sahara, de Besançon à Teresina. Et c’était vachement bien. Vachement distant.

20 août 2009

Je m'interroge

Comme annoncé avant-hier, André Parente est venu à la rencontre de son public virtuel. Virtuel ? Virtuel, encore faudrait-il en donner la définition. Auditorium du MAES bondé, gradins majoritairement occupés par de jeunes étudiants en arts divers. Présentation du maître passionnante. Nous attendions que quelques fenêtres s’ouvrent, elles se sont entr’ouvertes. De quoi s’interroger. Je ne sais pas vous, comme ils disaient. Ils disaient où et quand, d’ailleurs. Bref, je m’interroge. Et cela fait du bien.


Clip de Daniel Corrod, élève de André à l’UFRJ.

19 août 2009

Agenda capixaba






Pas-de-deux entre l’Inde et le Brésil. Et c’est maître Chaudanne qui fera danser. C’est samedi 22, oui, à 17 heures plus ou moins tapantes. C’est au Café Bauhaus. Et, pour ne rien gâcher, c’est gratuit. Mais, attention, il convient de réserver par téléphone au 3227-6507.

« O Brasil e a Índia são para Chaudanne, fora de seu país de origem que é a França, como uma espécie de “professores da vida”, porque na França, a sua vida foi seu imaginário de criança, e os livros.
Aparentemente, Brasil e Índia são dois países opostos: pela distância que os separa, e sobretudo pelos costumes e pela cultura – o mais evidente: A Índia é vegetariana e, o Brasil, adepto apaixonado do churrasco... A Índia é politeísta, e o Brasil, monoteísta. Mas isso é apenas o primeiro contato. Porque se se vai mais fundo, e Chaudanne vai mostrar isso, tanto o vegetarianismo como o churrasco participam de um mesmo principio que é a adoração ao bovino.
É nesse pas-de-deux = semelhanças-diferenças que Chaudanne vai trabalhar
. »

10 août 2009

Mario Cravo Neto

Cancer. Mario Cravo Neto est mort ce dimanche à Salvador. La crémation du corps a eu lieu ce matin. Cancer de la peau. Maladie professionnelle pour celui qui travaillait la lumière. Mario Cravo captait une lumière crue, brûlante, violente. Celle des dieux du Dahomey, dieux réinventés à Salvador. Son dernier livre s’intitulait O Tigre do Dahomey: A Serpente de Whydah. Le tigre du Dahomey, il l’a croisé de près, en plan serré. Le python de Ouidah, aussi. Comme l’âme du python, l’âme de Mario Cravo Neto s’est glissée hors de la peau. Hors de la surface. Hors de la photo.

Deux liens pour approcher le travail du photographe Mario Cravo Neto :

Un montage vidéo de quelques photos, sur le 28mm:blog ;

Une sélection de 7 photos sur celui de la Cia de Foto.

02 août 2009

Remettre sur le métier

« C'est mon idée, peut-être ridicule. Je pense que Dieu est totalement indifférent aux humains. La beauté de l'être humain, c'est d'avoir voulu lutter contre cette indifférence, en luttant contre Dieu — ce que j'appelle Dieu, c'est-à-dire le maître de la vie et de la mort. Ce que je retiens du christianisme est la lutte du Christ contre Dieu — il perd, parce qu'il ne peut que perdre, et meurt sur la croix. Sa lutte est sans espoir, et il ne peut pas ne pas se dresser néanmoins contre Dieu. Être humain, c'est cette bataille avec le destin qui, à la fin, évidemment, nous a.
En art, cela donne Giacometti, qui est l'un de mes artistes essentiels. Tous les jours, il entreprenait le portrait de sa femme ou de son frère, il le ratait, et chaque lendemain recommençait. » Ainsi parle Christian Boltansky lors d’un entretien accordé à Philippe Dagen pour Le Monde en ligne.

Nous ne sommes pas Giacometti, ni toi, lecteur, ni moi. Mais, tous les jours, nous remettons sur le métier... Tous les jours nous ratons ce que nous entreprenons. Nul n’échappe à la malédiction.

Quelques centaines de billets sur le Brésil. Autour du Brésil. Loin du Brésil. Et je n’ai rien dit du Brésil. Pourquoi continuer ? Qu’est-ce que c’est que cette force qui me pousse à poursuivre l’écriture de ce blog ? Qu’est-ce que c’est que cette force qui te pousse, lecteur, à venir lire ici ?

Je conçois que Boltansky puisse croire que Dieu est totalement indifférent aux humains. Je sais que nous ne sommes capables de percevoir que quatre dimensions de l’univers dans lequel nous existons. Et même de ne les percevoir que très imparfaitement. Que faire alors que nous ne sommes pas dotés des instruments qui nous permettraient de percevoir d’autres plans de la construction qui est celle dans laquelle nous évoluons ?

Que faire ? Entreprendre le portrait de sa femme ou de son frère. Entreprendre l’écriture de billets pour ce blog. Entreprendre de prendre en photo des lieux, des personnes, des événements rencontrés en chemin. Entreprendre de répéter le répertoire de Pixinguinha. Revenir à Budapest. À Berlin. À Vitória.

26 juillet 2009

Bernard Giraudeau

En feuilletant ce matin le cahier dit Ilustrada de samedi de la Folha, je m’arrête sur le nom de Bernard Giraudeau. Beaucoup de souvenirs liés à la signature de Bernard Giraudeau. De bons souvenirs dans l’ensemble. J’aime bien, chez lui, son côté touche-à-tout. Acteur, réalisateur, producteur, scénariste, écrivain, comme dit sa fiche de police wikipédia, nomenclature 28-A-000501489. Deux ou trois fois, j’ai accompagné Les caprices d’un fleuve. Ce n’était pas l’Afrique que j’avais connue. Ni la même région, ni la même heure. C’était plutôt une Afrique mythique, mais bien sentie, qui résonnait en moi quelque part, comme on disait à Paris dans les années... Les années combien, déjà ? Déjà !

Donc dans la Folha, quelqu’un, que je ne saurais qualifier de journaliste ni même de critique, a pondu quelques lignes à propos de O Marinheiro em Terra. En français, Le marin à l’ancre, je suppose. Ce sont, si j’en crois ces quelques lignes, des récits épistolaires de voyage. Du gâteau, sans doute. Et la cerise sur le gâteau, ce qui doit nous inciter à le croquer à belles dents, selon le scribouillard de plantão de la Folha, je vous l’offre tout entière : « Giraudeau foi best-seller na França com “As Damas do Vento” e tem leitores cativos com suas narrativas de viagens ».

Du marketing pur beurre de cacahuète. La marque Bernard Giraudeau dispose donc d’un marché captif de lecteurs. Plus exactement, son produit récits de voyages. Et puisque tu veux des chiffres, lecteur avide de faits, je te recopie ceci de la fiche de police wikipédia, l’encyclopédie libre : « Son roman “Les Dames de nage” s'est classé 15ème des ventes de romans en France en 2007 avec 117.000 exemplaires vendus (Ipsos/Livres Hebdo n°176), et ce avant sa publication en format poche en 2008. Son dernier titre, Cher amour, publié en mai 2009 aux Editions Métailié, s'est classé 8ème des ventes au classement Relay-Relaxnews du 10 au 16 juin 2009. »

Les dames de nage : c’est un joli titre. Vaguement mystérieux. Qui fleure bon le temps jadis. Il est vrai que la traduction du titre en portugais a perdu en chemin un peu de son charme. Mais sans doute était-ce mission impossible.

Début d’une parenthèse. Allez, encore quelques chiffres, puisqu’ils me sont offerts à la page qui précède. 83% des Brésiliens n’achètent pas de livres. 87% des Brésiliens ne vont pas au cinéma. 93% des Brésiliens ne vont pas au musée. Cela n’a pas beaucoup changé depuis que Blaise Cendrars venait nous rendre visite. Ici. Ce pays en voie de développement figé depuis des décennies. Ce qui n’empêche nullement ce pays de bouger, de remuer, de s’agiter, de se trémousser. Fin de la parenthèse.

Mes pensées reviennent vers toi, Bernard Giraudeau. J’espère que tu as définitivement surmonté ton cancer, ce cancer qui nous avait privé de ta présence après une projection de tes Caprices d’un fleuve. J’ose espérer que tu es loin d’avoir fini ton voyage aux confins des continents perdus dont les contours s’effacent peu à peu avec l’érosion du temps.

18 mai 2009

Looking for Eric

Lorsqu’un groupe d’Argentins rencontre un groupe de Brésiliens, le premier ne peut s’empêcher de provoquer ses hôtes en posant cette importantissime question : « Quel est le meilleur joueur de foot de tous les temps ? » Pour les Argentins, la réponse est toujours la même et fait l’unanimité, c’est Diego Armando Maradona. Pour les Brésiliens, c’est un peu plus compliqué, même si Pelé tient presque toujours la tête. Est-ce qu’il faut y voir le signe que les dictatures sont plus dures en Argentine qu’au Brésil ?

Quand on m’interroge, ma réponse réussit toujours à les renvoyer dans la même moitié de terrain. Ils s’attendent à ce que je réponde Platini ou Zidane, je leur envoie dans la lucarne Éric Cantona.

Quand j’ai appris que Ken Loach, un cinéaste certes un peu laborieux, avait tourné un film de et avec Éric Cantona, j’ai été aux anges. Le film ne retrace bien sûr pas la carrière footballistique de l’artiste marseillais, j’espère qu’il met le doigt (de pied) sur l’essentiel, ce qui a fait d’Éric Cantona le meilleur joueur de foot de tous les temps, le plus iconoclaste, le plus inventif, le plus émouvant.

Reste à savoir si le film sera distribué au Brésil. C'est pas gagné.

15 octobre 2008

Les travailleurs de la mer

« Défense de déposer de la musique au pied de mes vers ! », qu’il disait Victor Hugo. On ne le sait sans doute pas à Ecoporanga, et, franchement, qui s’en soucie? Il y a donc une ville qui s’appelle Ecoporanga, dans l’Espírito Santo, cela va de soi, et venu de cette ville un musicien loin d'être maladroit, Juliano Gauche, dont il a déjà été question quelque part dans ce blogue, qui a mis en musique des textes de Totor, extraits du roman Les travailleurs de la mer.

Il ne s’agit donc pas de vers, et c’en est d’autant plus extraordinaire ! Pour ceux qui voudraient écouter, il suffit de se rendre ici. Le disque se feuillette comme un livre où il est possible de lire l’Hugo traduit en portugais. De quoi me donner l'envie de me remettre à écouter de la musique en conserve...

21 mai 2008

D'une utopie

Hélio Coelho
Lors de ma première rencontre, avec l’artiste et son œuvre, dans la galerie où il exposait, nous sommes entrés en conversation aussi facilement que si nous nous connaissions depuis toujours. Cela m’a paru d’autant plus étrange que je ne pouvais dire que les travaux présentés appartenaient à une école, un mouvement, un style qui m’auraient été franchement familiers.

Ce jour-là, j’ai bien sûr fait l’inventaire de mes repères pour tenter de situer la démarche de Hélio. Mis en confiance, je suis même allé jusqu’à lâcher quelques balises, « aborigène » par exemple, sans craindre le retour d’une volée de bois vert débité à la tronçonneuse par les massacreurs de forêt vierge. Il y a en effet quelque chose d’une géométrie mystérieuse, ou plutôt d’une cartographie, celle d’une contrée tout entière pleine de sa géographie particulière, sa flore et sa faune, et y compris ses divinités, ce que j’appellerais volontiers une utopie, tant Hélio Coelho y met du sien, de l’ordre de l’intime et de l’indicible, si je n’avais pas peur d’être mal compris, tant le mot « utopie » pèse lourdement sur nos consciences. Par définition, l’utopie est une construction qui — cela découle de l’objectif d’atteindre à un idéal — ne peut être le fait que d’un seul homme, alors qu’elle vise à réaliser le bonheur de chacun, d’où vient qu’elle porte en son sein une absolue contradiction, qui fait son impossibilité.

J’entends déjà les hérétiques, à vrai dire les imposteurs, mais je me dois en toute honnêteté de maintenir fermement cette position, tant le dessin des contours de l’utopie, celle singulière de Hélio, me paraît être son projet, celui qui l’accapare nuit et jour, et ce depuis toujours.

Cette utopie, si personnelle soit-elle, n’exclut pas l’échange, celui qui fait passer d’un monde à l’autre les mots, les idées, les structures, mais aussi plus prosaïquement les marchandises. Les billets de banque du Brésil, ceux en parfait état que l’hyper-inflation n’a pas laissé le temps de circuler, sont un de ces matériaux. Mais pas n’importe lequel de ces billets ! Il faut, l’utopie héliocoelhienne ayant ses propres lois, que les cruzeiros, au papier d’excellente tenue, lui soient transmis de la main à la main, en toute amitié, car il devrait aller de soi, dans une méta-utopie que l’on voudrait tournée vers le bien, que l’amitié entre les utopies devrait être la règle. L’Histoire nous a enseigné qu’il n’en était hélas rien, ayant démontré par l’absurde et par l’horreur que les idéologies se sont emparé — on retrouve là les imposteurs — du concept d’utopie comme les lions de tous les animaux de la Création.

Mais revenons ici, en ces territoires chaque jour défrichés, avec patience et une minutie certaine, par Hélio. Sur ce que furent des billets de banque impeccablement imprimés et conservés, comme sur les surfaces de grande taille, vit tout un bestiaire qui, muni de ses multiples yeux, nous épie, nous les voyeurs déguisés en amateurs d’art. Ce bestiaire, né dans les entrailles des forêts premières — laissons les primaires aux petits enfants des Rousseau ! —, où somnole, tapi, un inconscient singulier, nous parle. Car de la même façon que nous appartenons à un univers unique, chacune des forêts premières dans le bois desquelles nous sommes faits, nous renvoie inévitablement à des textures, des formes, des couleurs que nous avons en partage. C’est bien sûr ce qui fait que toute œuvre d’art est à même de nous parler, pourvu que l’on se mette en situation d’observer.

En première approche, le travail de Hélio, comme celui des aborigènes, pour suivre cet exemple, comme celui de certains peuples indigènes des Amériques, paraît paisiblement ordonné, du fait de la maîtrise de la forme, de la netteté des couleurs, ce qui a tout pour séduire un large public, qui chercherait d’abord à se rassurer. Une observation patiente nous montre pourtant que l’utopie coelhienne contient ses propres menaces, fureurs, enfers.

Là, à la source, brûle un soleil dont on perçoit difficilement les rayons dans la contemplation des forêts premières. C’est le soleil d’un ciel, c’est aussi celui des entrailles d’une terre. De lui vient la vie, on le sait. De lui vient l’homme et son utopie, condensé de deux désirs contradictoires.

Ce soleil parfois affleure directement sur la toile. C’est la partie moins visible de l’œuvre de Hélio, celle où les repères se consument, les énergies débordent les contours et les couleurs. C’est peut-être ce qu’il faut soustraire au regard des voyeurs déguisés en amateurs d’art.

Hélio Coelho

19 février 2008

No Country For Old Men

En sortant vers minuit de la projection de No Country For Old Men, les rues désertes du quartier de Vitória, où se situe la salle de cinéma, ont quelque chose des rues désertes des petites villes du Texas parcourues par l’inquiétant Anton Chigurh. Appelons ça la persistance rétinienne.

Et quand, à hauteur d’un carrefour, apparaît la silhouette fugace d’un homme seul marchant à pas pressés, fuyant la possibilité d’une mauvaise rencontre, c’est Llewelyn qui réapparaît, ressuscité d’entre les morts encore frais du film des frères Coen. Mettons ça sur le compte des peurs communicatives.

Je ne saurais dire pourquoi, No Country For Old Men me fait penser à un anti-Paris-Texas. Cela ne relève pas de l’analyse savante, ni même des préliminaires à un enc. de mouche, c’est juste une impression. Les rues désertes de Jardim Camburi ne sauraient d’ailleurs, à cette heure, livrer que des impressions. Car il n’est pas question de traîner.

Plutôt que du psychopathe, Chigurh tient du cyborg. Il peut être touché, il ne s’en sort pas blessé, mais abîmé. Il possède toutes les informations techniques nécessaires à sa propre réparation. Depuis que l’homme produit des images, la figure de la mort a souvent revêtu le masque d’une dame noire. Dans No Country For Old Men, la figure de la mort est celle d’un cyborg armé d’un engin comme je n’en ai jamais vu au cinéma et qui convient à faucher. Méthodiquement.

Parfois, Chigurh laisse le choix du pile ou face qui décidera de la (sur)vie. À ce jeu, Chigurh ne triche pas, il respecte les règles du jeu qu’a fixées son concepteur. La mort, celle qui nous prendra, connaît elle seule les règles. Inutile de s’enfermer à double tour dans une chambre de motel ou chez soi, Anton Cyborg fait sauter — littéralement — les verrous avant d’accomplir son œuvre. Inutile de nous enfermer chez nous, à Vitória, par peur d’un assalto ou d’un sequestro relâmpago, la dame ou le cyborg saura nous trouver dans notre fauteuil ou dans notre lit quand elle ou il recevra le signal. Puisque la vie est un jeu dont nous ignorons la plupart des règles, autant nous donner l’illusion de la liberté de nos mouvements.

Et puis, soudain, nous débouchons sur une place, face à une église catholique. Quelques dizaines de personnes sont rassemblées autour de deux ou trois vendeurs ambulants de pipoca et de salgados. Les enfants jouent dans le square adjacent. Les vieilles bavardent en les surveillant du coin de l'œil. Les vieux, silencieux, sont assis sur des chaises en plastique blanc. C’est Country For Old Men. Ici la vie est plus forte que la nuit. Et cela fait du bien de passer là, avant de replonger dans le dédale d’autres rues désertes.

Il y a dans le titre étatsunien, dans le No Country, dans cette négation du droit à un pays, un espace, un lieu propre, quelque chose d’implacable, qui ne se discute pas. Comme un No Trespassing. Au-delà de cette limite, votre ticket (de cinéma) n’est plus valable.

No Country For Old Men a été traduit en brésilien par Onde os Fracos Não Têm Vez. En passant du Texas au Brésil, les vieux sont devenus les faibles. Allez savoir pourquoi ! Mais nous sommes habitués à ces traductions d’affiche de cinéma qui ne nous disent pas l’objet en soi, mais cherchent en priorité à racoler le chaland. Avant d’entrer dans la salle de cinéma, j’ai justement — admirez la transition ! — acheté Dire Quasi La Stessa Cosa de Umberto Eco, sur ses expériences de la traduction. Quase a Mesma Coisa. J’y trouverai peut-être matière à changer d’avis.

Dans ces billets, il m’arrive de laisser des mots en portugais sans en donner le sens, de te laisser, ami lecteur ou butineur de passage, le chercher si le cœur t'en dit, ou de te laisser l’imaginer, quitte à te tromper. Mais te tromper de quoi, au fond ? Il m’arrive aussi de les traduire et, dans l’acte de les traduire, des les interpréter selon des règles que je définis moi-même. Selon ce que je crois être mon bon plaisir. Car je n’ai pas de religion faite.

Hier soir, en discutant longuement avec J., calfeutré dans sa grande maison debout face aux vents normands, en discutant en français il m’est arrivé de buter sur certains mots. Ainsi, je ne portais plus une montre au poignet, mais une horloge, plus proche du reloj portugais. Arrive un moment où nous nous laissons envahir par d’autres langues que la langue maternelle, et où nous l’acceptons bien volontiers. Country For Travelling Men.

16 février 2008

Pépites brésiliennes

Faire rêver avec des cailloux... Pas de ces cailloux aurifères qui ont valu tant de ruées, mais des minerais de fer, de manganèse, de zinc ou de nickel. Transformer des minerais en rêves accessibles : cette proposition était-elle incluse dans le brief ou est-ce le créa qui a sorti ce slogan ? En brésilien : « Transformando minérios em sonhos possíveis ».

En général, les spots de pub m’emmerdent. Surtout s’il faut se les coltiner dix ou vingt fois. Dans le cas présent, rien de plus facile que d’oublier l’annonceur, et même l’annonce. Il suffit de laisser remonter les souvenirs, ceux que l’on partage avec tout un peuple et ceux, plus secrets, qui ramènent à d’intrigantes interrogations.

Vale est la marque nouvelle de la vieille compagnie Vale do Rio Doce, créée à une époque où l’État brésilien rêvait de se doter de champions, une époque où la plupart des États dignes de ce nom prétendaient mener une politique industrielle. Vale do Rio Doce a été privatisée par FHC, dans le sillage d’un mouvement qui a déferlé dans les années 90.

Le Rio Doce sépare l’Espírito Santo en deux. C’est dire si Vitória est attachée à l’histoire de la compagnie. Même si aujourd’hui elle joue sur l’échiquier mondial le leadership dans son secteur.

L’adoption de la marque Vale adaptée à la mondialisation, le dessin d’un nouveau logo censé être plus universel parce que plus épuré, les campagnes de publicité institutionnelles, tout a été fait pour tenter d’ancrer définitivement la compagnie dans le secteur privé et concurrentiel, à un moment où des voix, discordantes, commençaient à prêcher une renationalisation.

Ce que nous dit le spot, ce qu’il veut nous dire de rassurant, c’est qu’une entreprise brésilienne ne doit pas avoir peur de se frotter au monde. D’où le choix de passer en revue ces Brésiliens qui ont porté haut les couleurs du Brésil. Dans l’ordre d’apparition à l’écran, la liste est la suivante :

Tom Jobim
Santos Dumont
Carlos Drummond de Andrade
Garrincha
Hortência
Vinicius de Moraes
Robert Scheidt
Daiane dos Santos
Ayrton Senna
Jorge Amado
Di Cavalcanti
Marta
Torben Grael
Sebastião Salgado
Ivo Pitanguy
Villa-Lobos
Fernando Meirelles

Sans doute, ami lecteur ou butineur de passage, ne connais-tu pas tous ces noms. Le public brésilien, en tout cas le segment de ce public à qui est destiné le spot, les connaît tous, au moins de réputation.

Les sportifs y sont les plus nombreux. Ce n’est pas surprenant lorsqu’il s’agit de défendre un des champions de l’entreprenariat national. En l’absence de Pelé, qui sans doute coûtait trop cher, Ayrton Senna est le plus connu, Ayrton Senna qui, dit la légende, le jour de sa mort, ne voulait pas monter dans sa voiture. Jamais la ville de Rio n’a été aussi silencieuse que ce jour-là, m’a souvent raconté Etel. Jamais les Brésiliens n'ont autant pleuré ensemble.

Il était inconcevable qu’au pays du football roi aucun footballeur n’apparaisse. C’est ici Garrincha, de la race des magiciens tragiques plutôt que de la race des vainqueurs. C’est peut-être parce qu’il renvoie à des destins tragiques, qu’il y flotte un parfum de saudade, que le film touche au-delà du message imparti.

Et parce qu’il s’agissait d’être politiquement correct, d’entériner une vision de la société brésilienne par quotas, comme il est des sociétés par actions, Marta la footballeuse, Hortência la basketteuse, Daiana la gymnaste, complètent le palmarès sportif.

Mais deux grands de la voile, Robert Scheidt et Torben Grael, lèvent toute ambigüité sur le cœur de cible de la campagne : l’élite, celle qui peut justement acheter les actions de la Vale.

La musique et la poésie sont représentées par Villa-Lobos, Tom Jobim, Vinicius de Moraes, Drummond et, j’oserai dire, Jorge Amado, qu’il faut lire à voix haute, en prêtant attention à la musique de ses mots, qui vaut bien tous les écarts de syntaxe qu’il s’autorisait.

Avec, entre autres, Sophia Loren et le prince Charles à son tableau de chasse, Ivo Pitanguy est le représentant d’une spécialité médicale, la seule peut-être, où le Brésil a choisi d’exceller : la chirurgie esthétique.

À sa façon, Santos Dumont aussi était un esthète. Placé devant la Tour Eiffel, il témoigne de l’influence française sur le Brésil. Le peintre Di Cavalcanti, le photographe Sebastião Salgado et le cinéaste Fernando Meirelles en sont d’autres encore.

La plupart de ces noms m’ont accompagné de longues années, d’abord en France, puis au Brésil. Que dire pour les Brésiliens !? Que l’objet « spot de pub » célèbre quelque chose de ce ciment qui unit les nations, qui transcende les inégalités, qui fait leur fierté, mais qu’il laisse échapper aussi quelque chose de plus intime, qui tient de la perte, du travail de deuil, de la saudade.

07 février 2008

Dans les banlieues d’Alzheimer

Tout à coup je me suis cru aujourd’hui. Les États-Unis étaient en crise. Un vieux brésilien, inventeur de son état, disait que, cette fois, ce serait le tour de notre pays. Non, nous n’étions pourtant pas aujourd’hui, nous étions dans le Rio de 1929. À condition de se projeter sur l’écran et de se mêler à la clientèle du botequim où Ismael Silva défiait Noel Rosa de composer un samba. Cela donnera l’indémodable Com Que Roupa?

Depuis que je vais au cinéma au Brésil, je n’avais encore jamais vu une salle pleine. C’est désormais chose faite. Non pas grâce à Noel Rosa, mais grâce à la mise en scène brillante du roman de Ian McEwan, Atonement, signée Joe Wright. Difficile d’imaginer un film plus anglais, tendance high society, aux antipodes des modes de vie brésiliens contemporains. Tout arrive donc. Il y a bien sûr une explication : les exploitants de cinémas capixabas nous ont offert une semaine à 6 reais la place (à peine plus que 2 euros) plein tarif, 3 reais pour les étudiants et assimilés.

Autre gros succès à Vitória : La vie des autres. Il est communément admis que nous sommes curieux de la vie des autres. Le film allemand offre de quoi comparer l’efficacité de la Stasi avec la police politique des généraux brésiliens, tendance germanistes modérément distingués type Geisel, des années 64 à 85.

L’été pourri a aussi aidé à remplir les salles. Et à nourrir les conversations à la sortie. Pendant qu’épouse et copains faisaient assaut d’éloges, j’essayais, de mon côté, de recoller les morceaux : la bataille de Dunkerque dont maman nous parlait au petit déjeuner quand ma soeur et moi étions gamins, les moments orgiaques de mes virées à Berlin Est dans les années 79 à 89, ma première nuit à Lapa en 1982. C’est que, dans les banlieues d’Alzheimer, il faut mettre à profit toutes les occasions pour tenter de mettre de l’ordre dans le fouillis des souvenirs trop longtemps laissés à l’abandon.

12 janvier 2008

Le nombre : 11,1%

C’est, selon le Syndicat des distributeurs de cinéma de Rio de Janeiro, la part de marché des films brésiliens en 2007.

Les productions made in Hollywood se taillent la part du lion des 88,6 millions d’entrées enregistrées, un total qui correspond à moins d’une demie entrée par habitant et par an. Une aussi piètre performance s’expliquerait selon le prix artificiellement élevé des billets. Artificiellement, car une grande majorité de spectateurs fraudent en payant le demi-tarif accordé aux étudiants, obligeant les distributeurs à augmenter leurs tarifs pour compenser.

De plus, comme le déclare à la Folha de São Paulo Valdir Fernandes, patron de Cinemark International : « Tant que ma fille, qui possède un iPod, visite DisneyWorld, a accès à tout, paiera demi-tarif et que ma bonne paiera plein-tarif, cela n’a pas de sens de vouloir augmenter le public et la participation des classes C et D ».

Le film brésilien qui a connu le plus grand succès a été le controversé Tropa de Elite, vu en salle par 2,4 millions de spectateurs, et beaucoup plus encore via les lecteurs de DVD, avant même son lancement commercial, la piraterie étant l’autre frein à la fréquentation des cinémas.
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