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08 mai 2019

Une rencontre du troisième type avec un type incertain

Malgré sa taille, je ne l’ai pas remarqué tout de suite. Un grand échalas de plus de deux mètres, à coup sûr. Peut-être deux mètres dix. Un énergumène bien maigre mais droit, interminable, mal habillé, ou plutôt habillé de peu, rapport sans doute à sa haute pauvreté.
Je l’ai remarqué quand il a ouvert sa grande gueule et qu’il a commencé à parler aussi haut que son squelette, haut et fort. Il a d’abord dit qu’il en avait marre de se les geler. Et il était vrai que ça caillait en ce jour de printemps à gueule d’hiver. De la pluie, du froid, de la grisaille, tout pour donner envie de rester enfermé dans le coin le plus chaud de la maison, de se calfeutrer, de se glisser sous la couette.
Il a entamé un long discours, il a maudit les hommes politiques qui annonçaient un soi-disant réchauffement climatique, la disparition de millions d’animaux, la fin du monde. Il les a traités de débiles, de putains de menteurs, de fils de putes, de bachi-bouzouks de deuxième catégorie. Il a maudit l’oiseau qui venait de lui chier dessus et a souhaité que les oiseaux sortent du paysage, qu’ils disparaissent de la surface de la Terre et des airs qui l’enveloppent. Il a maugréé que la Terre était faite pour les hommes et eux seuls, que c’était Dieu qui l’avait voulu. Il fallait en finir avec les oiseaux qui ne se mangeaient pas, avec les abeilles qui piquaient et les mouches à merde et les moustiques qui démangeaient. Il fallait exterminer toutes ces races inférieures qui nous gâchaient la vie, les chiens qui mordaient, les chats noirs qui portaient malheur, les lions qui bouffaient n’importe quoi, les grands singes qui nous imitaient pour se foutre de notre gueule, les baleines et les éléphants qui nous faisaient la morale à la télévision. Toute la création ou presque y passait. On pouvait à la limite sauver les vaches et les poulets, les moutons et les bufflonnes, les chameaux et les autruches et quelques autres à condition qu’on puisse les manger, qu’on diminue le prix de leurs viandes et de leurs laits et de leurs fromages.
Je l’écoutais avec attention, me demandant s’il n’allait pas ajouter à sa liste d’extermination les juifs et les nègres, quand il m’a remarqué à son tour. Il m’a jeté un œil haineux et a craché devant lui. Peut-être me faisais-je des idées, peut-être ne me détestait-il pas. Peut-être aurait-il même accepté de déjeuner avec moi et de partager une bonne et belle côte de bœuf saupoudrée de fleur de sel.
Il s’est approché de moi et m’a fixé. Et, sans me laisser le temps de frissonner de froid et de peur, il m’a demandé ce que j’en pensais. Ce que j’en pensais ? Nom de dieu, je ne savais plus quoi penser. J’ai juste réussi à lui confirmer que notre présidente était une grosse feignasse, qui voulait nous culpabiliser chaque fois qu’on mangeait à contrecœur une cuisse de poulet alors que, j’en étais sûr, elle se bâfrait de magrets d’autruche et de suprêmes de zébus. Il m’a regardé bizarrement, comme si j’avais dit des conneries. Et le fait est que j’avais dit des conneries, que j’avais confondu les autruches avec les canards et les zébus avec les poulets. Il m’a dit qu’il lui aurait chié dessus s’il avait pu, il parlait de la présidente. Il ne parlait sans doute pas de moi, à moins qu’il m’ait pris pour une femme, rapport à mon maquillage. Il s’est approché et m’a dit qu’il me cracherait bien dessus, pour qu’avec sa bave je puisse effacer mon rouge à lèvre et mon fond de teint. Je n’avais pas le temps de lui expliquer que je m’étais peinturluré rapport au carnaval. J’ai tourné les talons et j’ai commencé à m’éloigner. Mais il m’a rattrapé et a saisi ma jupe en papier crépon. Il ne me restait plus qu’à prendre mes jambes à mon cou.
Je n’ai pas demandé mon reste.


27 avril 2019

Enfin mourir pour en finir

Il est des jours où l’on se demande pourquoi vivre un jour de plus. A quoi bon souffrir encore et toujours, puisqu’il semble que la santé ne va pas s’améliorer, que les ressources matérielles s’amenuisent mois après mois, que le monde s’enlaidit et s’appauvrit chaque jour un peu plus, que la société semble incapable de se projeter dans un futur meilleur.
On voudrait pouvoir décider de l’instant où franchir la porte derrière laquelle il n’y a plus rien. Pouvoir mettre la main sur la poignée et, sans souffrance, ouvrir la porte et faire le dernier petit pas. On laisserait une lettre d’adieu aux proches, à la compagne et aux enfants, aux amis, aux copains. Ou pas. On s’en irait le cœur léger.
Ce jour est-il venu ? Pour ce qui me concerne, soyons honnête, j’hésite encore, même si de plus en plus souvent l’idée de sauter dans le vide absolu me travaille en toute lucidité. Mais si je ne suis pas encore passé à l’acte, je garde la main sur la poignée. De temps en temps, malgré tout, malgré la ruine qui me ronge et ronge le monde dans lequel je vis encore un peu, il m’arrive de me retourner vers la fenêtre où entre un rayon de soleil aguichant, il m’arrive alors de lâcher la poignée, de m’habiller pour sortir et de flâner par les rues et les places que j’aime. Il m’arrive encore de jouir de la beauté d’un arbre, de la beauté des quais, de suivre des yeux l’eau qui s’écoule vers la Méditerranée. Il m’arrive de prendre une photo pour saisir une image qui m’aura inspiré et redonné un peu d’énergie. Il m’arrive de rencontrer un copain, de discuter un peu, de partager un verre et un plat. Il m’arrive d’oublier un moment que demain ne chantera pas.
Mais je le sais, cela ne durera pas longtemps. Viendra très vite l’instant où la volonté de mourir enfin pour en finir, cette volonté tranquille vaincra toute illusion, tout espoir inutile. Je partirai le cœur léger, la tête vide, le corps soulagé.

18 mars 2017

Pourritures

Après la police au repos, laissant le champ urbain libre aux voyous désœuvrés, toujours prêts à en découdre et à s'emparer de quelques miettes ; après la fièvre jaune ayant fait son retour dans l'Espírito Santo, avec la bénédiction de l'Esprit Saint, dit encore Saint-Esprit, après 70 ans d'absence tout de même ; après toutes ces merdes remuées, tous ces remugles en fête, c'est au tour de la viande qui nous est vendue d'apparaître comme pourrie en une de tous les journaux. Et dire que je suis invité à un churrasco ce midi !

Et demain ? Qu'en sera-t-il ? Sans doute pas quelque chose de folichon. Et pas qu'au Brésil, sans doute. Les USA nous montrent la voie avec leurs trumperies. Bientôt cela sera-t-il le tour de la France ? Même si dans la mère patrie on échappe au pire cette fois, comme aux Pays Bas, ne nous faisons pas trop d'illusions, le peuple, comme on dit en Suisse, le peuple souverain pense d'une façon qui pue chaque fois plus. Au fond, plus tôt on en finira avec l’humanité, mieux cela vaudra pour la vie sur Terre. Espoir, donc.

Je pense à toi, Frantz Fanon. Je repense à toi, à tes combats. À tous nos combats qui, finalement, auront été inutiles. Comme ceux des peuples de la forêt amazonienne il y a 1000 ans ou 600 ans encore. Ils étaient des dizaines de millions qui parlaient des centaines de langues, qui peuplaient des centaines de villes et villages, qui parcouraient des milliers de routes, qui cultivaient des milliers de champs, qui élevaient des poissons, qui domestiquaient des arbres et des plantes. Quand les Portugais sont arrivés, il n'y a point eu de combats, ou si peu, contrairement à ce que voudraient faire croire les Brésiliens aujourd'hui encore, et qui justifieraient l'appellation donnée à Vitória, une prétendue victoire sur les indigènes, il a suffi de nos microbes et bactéries européens pour décimer les habitants de l'Amérique du Sud. Presque tous. A ce propos, on lira avec profit le livre de l'archéologue Stéphen Rostain, Amazonie, les 12 travaux des civilisations précolombiennes.

08 février 2017

Gendarmes au repos

Cela dure depuis cinq jours et nous n'avons pas idée de la fin du mouvement. Mouvement, c'est une façon de parler puisqu’ils restent cantonnés dans leurs casernes. En grève, nos gendarmes réclament 43% d'augmentation. Pour le gouvernement local, il est hors de question de leur accorder ne serait-ce que 1%. Austérité, tel est le mot d'ordre.

Conséquence : les fripouilles s'en donnent à cœur joie. Vandalisme, braquages, homicides (85 en 5 jours). Conséquence : les bus ne circulent pas ; les boutiques, les supermarchés et les restaurants restent fermés, faute de sécurité et de personnel.

Le gouvernement local a fait appel à des renforts venus de Rio et Brasília. Pour l'instant, aucun effet. Et puis ceci : avis aux partisans de l'État minimum ! Si c'est ça que vous voulez, ça va clairement pas le faire.

27 février 2014

Il ne s'agit pas de se rouler une pelle

Depuis un certain temps, en fait un incertain temps, il semble devenu de bon ton de se faire prendre en photo en train de sceller un selinho, un bisou superficiel où l'on se contente d'effleurer les lèvres l'un de l'autre, une mode plus marquée encore lorsque les deux protagonistes sont du même sexe. Depuis quelques mois, voire plus, depuis que cette mode a pris, relancée par une comédienne d'âge respectable, Hebe Camargo, même le quotidien Folha de São Paulo, qui se prétend au service du Brésil, ne cesse de nous offrir des selinhos à gogo.

Se coller les lèvres, sans ouvrir la bouche, sans rouler une pelle, serait devenu un acte politique face aux attaques des députés évangéliques, Marco Feliciano en tête, contre l'homosexualité. Ce qui explique sans doute pourquoi notre journal au service du Brésil nous livre chaque jour son selinho... Dans les journaux britanniques, les plus vendus en tout cas, la deuxième page était – est encore ? – consacrée à une photo de nu, féminin, exclusivement féminin. Acte politique, qui ne disait pas son nom, qui voulait marquer la supériorité du genre masculin sur le genre féminin ?

On se perd en conjectures – non, ce n'est pas un gros mot ! En revanche, l'origine de selinho est tout à fait claire : diminutif de selo, qui signifie sceau, mais aussi timbre postal. Pouvoir de la métaphore.

D'ailleurs, d'Ouganda par exemple, on se rend compte à consulter les journaux, en ligne en première ligne, que les affaires sexuelles occupent beaucoup ces temps-ci au point de devenir publiques et donc politiques. Que l'interdiction de l'homosexualité ou de la fellation par tel ou tel président, démocratiquement élu ou pas, pourrait presque se transformer en casus belli. Ne peut-on pas laisser les Ougandais décider eux-mêmes ? Faut-il rappeler qu'il n'y a pas si longtemps des cantons suisses refusaient le droit de vote aux femmes. Quel rapport ? C'est à chaque peuple de faire évoluer sa mentalité et ses pratiques, au rythme où il le souhaitera, mon bon monsieur, ma bonne dame. Le contraire ne peut être que contre-productif, nous dit Trissa Traoré, vice-président de la Fédération internationale des droits de l'homme

Mais revenons un instant aux baisers, soit dit en passant moins universels qu'il n'y paraît, si le selinho peut se traduire sans grand dommage en français par bisou, il semble qu'il n'y ait pas en portugais, du moins au Brésil, d'expression équivalente à rouler une pelle. Nous nous contentons du quasi anatomique beijo de lingua ou linguão.

Cette semaine, une affaire a secoué les réseaux sociaux brésiliens, sur Face comme on dit ici. Un numéro de France Football titrant Peur sur le Mondial a servi de caution douteuse aux activistes brésiliens de droite pour tenter de faire porter la responsabilité de tous les problèmes du Brésil à Lula, Dilma et plus généralement au PT. À partir des articles de la vénérable revue française, les auteurs de ce fake ont établi une liste de griefs, certains réels, d'autres de grossières exagérations et des inventions. Le plus drôle, c'est que certains lecteurs brésiliens lisant cela s'en prennent aux Français dans leurs commentaires, rappelant en premier lieu qu'ils puent, qu'ils jouent au football comme des pieds nickelés ou encore qu'ils ne sortiront pas vivants de la crise que connaît l'Europe. Encore heureux qu'ils ne savent pas que les Français qui se roulent des pelles, c'est une horreur !

08 février 2013

Concentration capitalistique : la rue aussi

C'est le soir, nous sommes quelques amis attablés à la terrasse du botequim Caiana. S'arrête un vendeur ambulant de vidéos pirates. Tânia lui demande s'il a O Bom Lado da Vida. Il ne l'a pas. Quelques minutes plus tard, arrive un autre vendeur ambulant. Même question. Il laisse Tânia chercher dans le stock qu'il lui confie, le temps de démarcher d'autres clients. Le film de la belle Jennifer Lawrence n'est pas dans le tas, mais Voo retient l'attention de notre amie, qui a entendu parler d'un atterrissage acrobatique qui, selon elle, serait prétexte à nous en dire un peu plus sur la société américaine.

Le vendeur se lance : « Cinq reais pour un, dix reais pour trois ». Tânia repasse en revue la pile de DVD. Et hésite avec As Aventuras de Pi en main. Quelqu'un a vu les aventures de Piscine Molitor Patel et lui recommande chaudement. Va pour Pi ! Mais manque le troisième. Tânia insiste, elle voudrait tant passer un moment du « bon côté de la vie ». Le vendeur réfléchit deux secondes. Puis sort son portable. Appelle un collègue : « T'aurais pas O Bom Lado da Vida ? » Le collègue l'a en stock, il sera là dans cinq minutes. Ça, c'est du service !

Je l'ignorais, la ribambelle de garçons qui nous proposent toutes les cinq minutes des DVD travaillent pour le même boss. Ce qui fait qu'il ne doit pas rester grand chose pour le vendeur au bout du compte. Le capitalisme est décidément implacable et laisse très peu de place au petit commerce. Le secteur informel ne déroge pas à la règle !

07 janvier 2013

De plus en plus difficile de retirer de l'argent au Brésil :

« Prezado Sr. Francis,

A TecBan (Tecnologia Bancária S/A) informa que estão suspensas as transações para saque, via bandeira Visa, de emissores que não pertencem a Rede Banco24Horas.
Certos de sua compreensão, permanecemos à disposição para demais esclarecimentos.
Atenciosamente,

Ouvidoria TecBan »

J'y faisais allusion l'an dernier, les gringos en goguette au Brésil ont de plus en plus de mal à retirer de l'argent dans les distributeurs de billets. Depuis, plusieurs témoignages et questions reçues m'ont confirmé cette difficulté, l'impossibilité désormais établie de faire des retraits dans les quelques milliers de points Banco 24 Horas éparpillés sur le territoire brésilien. J'ai voulu en avoir le cœur net, j'ai donc écrit à ce réseau interbancaire, qui n'a pas tardé à me répondre (le début de cet article).

Situés aussi bien dans des agences bancaires de différentes enseignes, dans des supermarchés, des stations-services ou encore des shoppings, les points Banco 24 Horas étaient bien pratiques pour les voyageurs étrangers ne disposant pas de compte bancaire au Brésil. Ils constituaient la (grande ?) majorité des distributeurs permettant d'utiliser les cartes Visa internationales.

Puisqu'ils ont donc suspendu ce service, que faire ? Je signale que, pour le moment, les distributeurs des agences HSBC continuent d'accepter de délivrer des billets de banque aux possesseurs de cartes internationales. Si vous en connaissez d'autres, n'hésitez pas à le faire savoir aux lecteurs de ce blog.

Addendum du 5 juin 2013

Depuis quelques semaines, la situation ne fait qu'empirer. Plus aucun distributeur Banco do Brasil de Vitória, par exemple, ne délivre de billets. Un message mystérieux s'affiche : "System Malfunction". Actuellement, à Vitória, un seul réseau bancaire continue d'accepter les cartes Visa émises par des banques étrangères : celui de HSBC. Publicité non payée !

J'ai tenté d'obtenir une explication auprès de différents directeurs d'agence. Rien de bien convaincant ne m'a été fourni : c'est toujours la faute des autres ! À suivre.

18 décembre 2012

Fin du monde ? Oui, à Vitória.

Si partout dans le monde on se moque gentiment du 21 décembre, dernier jour d'un cycle du calendrier maya, l'ambiance est bien différente dans l'agglomération de Vitória, capitale, comme chacun sait, de l'Espírito Santo, au Brésil.

C'est que depuis quelques jours les signes d'une catastrophe de grande ampleur se multiplient. Des opérateurs de réseaux haut débit, de télévision et de téléphone ont, selon les quartiers, soit cessé de fournir leurs services, soit altéré bien étrangement leurs menus. Ainsi, reçois-je désormais HiSpan TV en lieu et place de TV5 Monde. Étonné d'assister à une novela iranienne, j'ai fini par découvrir que cette chaîne en langue espagnole était diffusée depuis Téhéran, ce qui laisse penser que de drôles de règlements de compte ont actuellement cours dans un au-delà médiatique qui échappe à notre regard de pauvre pécheur. Après le pouvoir de la parole, c'est le pouvoir de l'argent qui subit aussi les conséquences de ces perturbations. Il est devenu impossible pour les gringos désireux de retirer de l'argent dans les distributeurs de billets capixabas de mener à bien leurs opérations, sans doute obscures, de change. En effet, les liaisons avec les banques ultramarines ne fonctionnent plus depuis vendredi dernier. Que dire des colis qui arrivent incomplets et des journaux auxquels nous sommes abonnés qui disparaissent en chemin ?

Je n'ose imaginer ce qui va se produire demain. Et, moins encore, ce qui nous attend le jour J. Malgré tout, restant indéfectiblement optimiste, je veux croire que le 22 commencera un nouveau cycle du calendrier maya et qu'à partir de là la qualité des services offerts en Espírito Santo s'améliorera sensiblement, au point que nos téléphones fonctionneront 24 heures sur 24, que nos accès à Internet ne subiront plus de coupures, que non seulement la télévision viendra à fonctionner de nouveau mais qu'elle nous proposera pour la première fois des programmes décents, que les matches de football seront remplacés par des dégustations de fromage et de vin, que l'on ne tuera plus pour un oui ou pour un non. Et que les politiciens brésiliens, ainsi que les autres, travailleront exclusivement pour le bien commun. Amen !

04 novembre 2012

Mariage chrétien : la marche des zombies

Chaque fois que je suis invité à un mariage au Brésil, j'ai l'impression d'assister à une marche des zombies. Me terrifient les visages féminins recouverts d'épaisses couches de fond de teint, les paupières noircies au charbon, les lèvres exagérément rouges ou bleues ou vertes. Et puis il faut les voir se déplacer, ces représentantes du beau sexe : empesées qu'elles sont, elles glissent tels des fantômes avec une lenteur calculée sur les dalles froides des églises, comme si elles pensaient devoir donner aux hommes et à leurs rivales tout le temps de les admirer, alors que l'on a affaire à un vulgaire défilé des horreurs. Encore heureux qu'il n'est pas de coutume lors de ces cérémonies que les hommes se maquillent aussi, préférant réserver ce rituel au carnaval et aux soirées libertines.

Et puis, derrière les apparences, derrière le désastre de ces représentations, il y a le naufrage de la cérémonie du mariage. Comme on sait, est délégué à un homme vaguement déguisé en femme – il en faut bien un ! – le rôle de prêtre qui s'adresse au public comme si celui-ci était unanimement composé de chrétiens. Quoi de plus répugnant que de devoir supporter cette assimilation abusive ! Et faut-il que je parle du sermon ? Pourquoi diable l'homme en robe a-t-il cru devoir rappeler au jeune marié qu'il n'y a pas de femme idéale ? Pensait-il à lui-même ? Encore aurait-il dû rappeler, dans un souci de parité, qu'il n'y a pas non plus de prince charmant. En dépit des trompettes astiquées et de la traîne de sept lieues...

J'ignore si cette contamination du mariage par le modèle hollywoodien a atteint la France. Mais il est vrai qu'en France rares sont ceux qui font encore le crochet par l'église. Et rares aussi sont ceux qui croient devoir se marier. Ce qui est une bonne manière d'échapper à la disneylandisation. Et à la marche des zombies.

01 novembre 2012

Des mille et des cents

Admirable jour de la Toussaint ! Fêter tous les saints du calendrier et, accessoirement, de l'Église le même jour, quelle admirable trouvaille ! Mais comme si ça ne suffisait pas, on a rajouté le lendemain la fête de tous les morts, la fête des défunts ordinaires, les femmes de mauvaise vie et les enfants de salaud itou. Bon, en France c'est la Toussaint qui est fériée, tandis qu'au Brésil c'est le jour des morts. Finados, qu'ils disent. Finasseries !

Et puisque j'évoque la mort, parlons de virus, de la saloperie de virus qui m'a jeté au trente-sixième dessous pendant quelques jours. Les médecins sont sympas – comme les routiers, autrefois. Quand ils ne savent pas ce qui vous rend malade, ils ont la belle excuse, une virose. Admirable trouvaille, elle aussi que la virose à géométrie variable. Est-ce l'effet du troisième âge, de la séniorité qui s'affirme, toujours est-il que ces putains de virus deviennent salement méchants. Au point que j'en suis venu à penser que j'allais crever, sans autre forme de procès. Et, après tout, cela vaudrait peut-être mieux ainsi. Une mauvaise grippe et, hop, direction le crématorium ou le cimetière.

Le bon côté de la chose – puisqu'il en faut un –, c'est que ça me donne l'occasion de revisiter le passé. Et moi, quand je revisite le passé, je le fais en musique. Est-ce parce qu'en septembre j'ai rendu visite à l'ami Jean-Charles que je me suis remis à écouter Neil Young. L'idée soudaine m'est venue entre deux quintes de toux de télécharger After The Gold Rush. C'est le genre de disque qui nous servait de bande son quand on avait 20 ans et qu'on se réunissait le samedi soir chez Félix, pour commencer la soirée et même le week-end. Neil Young, c'est un peu genre grand frère, le frangin un peu triste qui vous console de vos propres tourments. Bon, à cette époque-là, je sortais de chez Félix et je poursuivais souvent la nuit du côté des frères M. Et c'était une autre paire de manche. Et ça picolait sec. Ou raide. Et je connaissais des dimanches difficiles...

C'est quoi ce billet ? La chronique de ma petite vie de néo-sexagénaire. Une chronique à chier, autant dire. Bon, j'ai repris quelques forces. La preuve, c'est que je tape ce texte à tout berzingue, en attendant le prochain client.

Et puis, ces billets se font rares. Faut dire que je me suis imposé une règle, histoire de me donner des excuses pour ne pas avoir à trop écrire. Désormais, je ne publierai de nouveau texte que lorsque le dernier aura eu au moins mille lecteurs. Ça me laisse le temps de vivre. Et de réécouter les vieilleries. Une règle faite pour ne pas être respectée. Éventuellement. Au cas où le Brésil prendrait un virage imprévu. Ce qui n'est pas près d'arriver !

28 mars 2012

Encore une belle journée

Encore une belle journée qui s’annonce. Il ne pleuvra pas. La météo nous annonce trente-quatre degrés. Le soir, alors que les fatigues se seront accumulées, il ferait bon s’installer à une terrasse. Mais il est peu probable que nous sortions ce soir. Nous sommes à court d'imagination. Et puis l’argent fait défaut. Pour l’heure, j’ai de l’énergie, je vais d’un bon pas, rattrape la plupart de ceux qui me précèdent, fais même quelques foulées pour me tester. La carcasse semble tenir.

Il y a assise sur un banc, à l’ombre, une jeune femme, en chemise et jean gris. Une frêle jeune femme, le visage fermé, que je vois souvent assise là, attendant je ne sais quoi, je ne sais qui. Ses longs cheveux forment une natte rejetée dans son dos. Qu’en sera-t-il d’elle d’ici trente ou quarante ans ? Sans doute sera-t-elle toujours là. Il m’arrive, voyant de jeunes personnes, de les imaginer vieilles, comme il m’arrive de m’imaginer le corps mort, attendant d’être livré au feu ou descendu en terre.

En attendant, je marche avec dans les poches ma carte d’assurance santé et mon portable. Pour le cas où une nouvelle crise viendrait à se produire. Pour faciliter le tri : les hôpitaux gratuits pour tous, sans garantie d’être soigné dans les meilleurs délais ; les cliniques privées parfaitement équipées pour ceux qui ont de quoi payer. Nous n’avons pas beaucoup d’argent, mais nous avons fait de notre santé une priorité. À dire vrai, elle plus que moi.

Nous appartenons à la première génération où la part des dépenses de santé dépasse tous les autres postes de dépense. Est-ce bien raisonnable alors que nous serons bientôt deux cent millions ici, sept milliards sur la planète ? Je me pose la question de temps en temps, mais ce matin, merde, j’ai encore envie de vivre. Un avion, qui vient de contourner la ville, a entamé la procédure d’approche de l’aéroport. Me reviennent les images des voyages qui m’ont amené ici, qui m’ont chaque fois émerveillé : les montagnes environnantes aux formes fantasques, les quartiers que j’ai plaisir à reconnaître, les dizaines de cargos qui attendent de charger, l’île enserrée entre mer et continent, le troisième pont long de trois kilomètres, ceux franchissant le chenal tout petits, la mangrove verte qui résiste encore à l’urbanisation. Il faut voir la région du ciel pour en comprendre l’étrange géographie. Je voudrais être dans cet avion. Il y a maintenant longtemps que nous n’avons pas voyagé. Y aura-t-il encore un autre voyage ?

Photo (c) PixeLuz / Francis Juif

23 mars 2012

Le secret du bonheur

Photo (c) PixeLuz / Francis Juif
Alors que je présentais mardi la ville de Toulouse à un groupe d'une vingtaine de jeunes Brésiliens, j'ai eu l'idée saugrenue de leur demander s'ils avaient vu la veille au soir les reportages traitant de l'attentat contre une école juive toulousaine, diffusés par les principales chaînes de télévision. Pour une fois, en effet, misant peut-être sur le spectaculaire, des journaux télévisés brésiliens avaient consacré quelques minutes à cette tragédie. Mal m'en a pris puisque personne n'avait regardé le Jornal Nacional de l'une ou l'autre chaîne. J'aurais dû me rappeler que l'audience de ces programmes d'information est relativement limitée et l'attention, qui leur est accordée, plus encore.

Ce matin, faisant la route avec T., celui-ci m'a raconté une anecdote similaire qui s'était produite une heure avant. Voulant illustrer son propos sur la corruption, il avait cru pouvoir s'appuyer sur des reportages diffusés par Globo dans son émission Fantástico, qui prétend combiner actualité et légèreté. Très peu avaient vu les dénonciations de cas de corruption dans le cadre de la préparation à la Coupe du monde de football de 2014. Toutefois, une fois le sujet lancé, les personnes de son auditoire n'avaient plus cessé de débattre du sujet, allant même jusqu'à dénoncer à leur tour des cas dont ils disaient avoir connaissance !

C'est le secret du bonheur des Brésiliens, m'a dit T. avant de me laisser chez moi. En ignorant à peu près tout des heurs et malheurs du monde, les Brésiliens cultivent leur jardin et n'en sont que plus insouciants. Je me suis rappelé une enquête d'opinion réalisée récemment dans 158 pays par la FGV (Fundação Getúlio Vargas). C'est au Brésil que l'on se dit, selon cette étude, à la fois le plus satisfait de son sort actuel et le plus optimiste quant aux cinq prochaines années.

Pour ne rien soustraire à ta curiosité, cher lecteur, sache qu'après les Brésiliens, les plus heureux seraient les Panaméens, les Costa-ricains, les Colombiens, les Qatariens, les Suisses et les Danois.

15 mars 2012

Bris de verre

Jonathan Taplin ? Inconnu au bataillon ! Ne fait pas partie de mon bataillon imaginaire. Mais un vieux mec qui trouve que Bono aime trop la compagnie des puissants est a priori du bon côté de la barricade. Et quand il dit que si aux États-Unis les personnes se sont résignées, sont devenues obèses et arrogantes, c'est parce qu'elles disposent de 500 chaînes de télévision, ça ne peut pas laisser indifférent. À mon humble avis, l'arrogance ne date pas de l'avènement de la téloche, mais qu'importe ! En revanche, sur la résignation, je suis bien d'accord. D'ailleurs, il y a belle lurette que cette foutue tv, soi-disant multiple, est l'instrument numéro un de la désinformation et de notre aliénation, un instrument totalitaire, donc. Si nous voulons un jour reprendre le contrôle de nos vies, il faudra supprimer toutes les chaînes, sauf une. Et celle-là, unique, il faudra en avoir le contrôle, non pas en la servant sur un plateau à un gouvernement, fut-il pavé des meilleures intentions. Une coopérative devra gérer cette télé unique, en liaison avec son comité des téléspectateurs. Une télé que je n'aurai jamais l'occasion de regarder, c'est certain !

Je n'embrayerai pas sur la télévision brésilienne, cela nous plongerait trop bas. Asseyons-nous plutôt à la table d'un restaurant. J'ignore pourquoi mon vis-à-vis est nerveux, au point de heurter un verre, de le faire basculer et de ne pouvoir l'empêcher de se briser. Pour le mettre à l'aise, je lui dis que je n'ai jamais cassé autant de verres que depuis que je vis au Brésil. Et c'est vrai. Les fabricants ont trouvé le filon : le verre cassable. Made in Brazil, ces verres ? Pas toujours. Nous en avions acheté des turcs. Pas mieux. Et ça me fait penser aux pneus. Leur qualité n'est pas forcément en jeu, ils peuvent produire les meilleurs pneus du monde, ils feront difficilement 25.000 kilomètres. Sur ce coup-là, c'est le déplorable état des routes qui fait la fortune des manufacturiers. Verres, pneus, la liste est ouverte à vos témoignages. Résultat, la consommation s'en trouve stimulée, cela aide à la croissance du PIB, mais ça ne participe pas de l'accumulation des richesses. Quelle serait la croissance réelle s'il n'y avait ces besoins artificiellement gonflés du fait de la mauvaise qualité, voulue ou non, des produits, des infrastructures et des services ?

Photo (c) PixeLuz / Francis Juif

28 février 2012

La fête du coq de la vingt-cinquième heure

Puisque cette histoire commence en famille, je commencerai par évoquer cette parentèle. Est-ce ses origines pour partie portugaises – et le coq y est là aussi un symbole national – toujours est-il qu'elle a pris l'habitude de se réunir une fois l'an, de tuer quelques coqs, d'en cuisiner longuement les morceaux dans une immense cocotte et de les manger au douzième coup de minuit.

Puis, de familiale, la tradition s'est élargie aux amis – amis à prendre au sens brésilien, il va de soi. C'est ainsi que, mon épouse et moi, avons été invités une première fois à ces agapes nocturnes à la fin d'un été.

Lors d'un voyage avec l'organisateur de cette fête, alors qu'il s'interrogeait tout haut sur la date de la prochaine édition, en m'expliquant les difficultés à la choisir pour concilier les disponibilités et les souhaits des uns et des autres, mon sang n'a fait qu'un tour et je lui ai donné la solution. Puisque la fête avait lieu vers la fin de l'été, une date mettrait définitivement tout le monde d'accord : ce serait le dernier samedi de l'horaire d'été, le samedi où à minuit l'horloge recule d'une heure, le seul samedi de l'année long de 25 heures, façon de donner littéralement du temps au temps pour célébrer l'amitié. Ainsi est née a festa do galo da vigésima-quinta hora, la fête du coq de la vingt-cinquième heure.

Photo (c) Francis Juif


C'était donc samedi dernier, occasion de retrouver amis et connaissances, occasion parfois de les revoir après un an d'absence, de donner de grandes tapes dans le dos des hommes, de caresser ceux des femmes et de faire ripaille.

Les musiciens de la tribu se relaient pour reprendre des classiques de la MPB et tout le monde, sauf le grincheux de plantão (1), reprend les refrains en se déhanchant doucement. Il y a là une ambiance un peu boy-scout et, peut-être, le moyen de raviver quelque flamme ancienne, de se remémorer une jeunesse qui a foutu le camp depuis belle lurette, de se donner l'illusion d'une fraternité vraie. Mais, quoiqu'il en soit, ce rituel paisible en vaut bien d'autres et est sans nul doute préférable à bien des rituels guerriers qui rythment, inconsciemment souvent, nos vies ordinaires.

Samedi, toutefois, une surprise nous attendait dont l'initiative m'avait échappé et dont j'ai pris connaissance quand quelqu'un est venu vers moi avec son appareil photo et m'a demandé d'immortaliser le moment qui approchait : les musiciens allaient, me disait-on, reprendre une chanson de Wando, décédé récemment. « Une photo (2) de quoi ? », ai-je grommelé, mi-étonné, mi-irrité. « De la scène », m'a-t-elle répondu, comme si cela allait de soi. « La scène ? », me suis-je demandé, perplexe, sans oser exiger plus de précisions.

Et la scène a fini par se dérouler sous mes yeux. Tandis que le fantôme de Wando venait rôder parmi nous, les dames, qui s'étaient délestées de leur petite culotte en toute discrétion, ont commencé à agiter leurs attributs de coton légers et colorés au-dessus de leur tête, tout en se dandinant et en reprenant en chœur les immortelles paroles de la chanson de Wando. Oserais-je dire que, faute d'être du meilleur goût, cette scène avait de quoi émouvoir en faisant s'agiter, tel un Sacré-cœur en bouteille sur lequel tombe la neige, le souvenir de ce qui avait dû être de grands moments de jeunesse pas toujours sages. Bref, la fête du coq de la vingt-cinquième heure s'était transformée pour quelques minutes en fête des poulettes d'une première heure depuis longtemps évanouie.

Accessoirement, l'heure légale a, elle aussi, changé et quatre heures nous séparent désormais, pour quelques semaines, du cœur de la vieille Europe.

(1) De service.
(2) Je n'ai toujours pas reçu mes photos.

19 février 2012

Après une légère grippe, Oscar Niemeyer annonce, à 194 ans, un nouveau projet


Je lisais ce matin tranquillement la Folha de São Paulo quand je suis tombé sur ce titre : « Le Brésil se maintient avec le meilleur IDH du monde ». L'IDH est l'indice de développement humain avec lequel l'ONU évalue la « performance » des pays, un indice alternatif au PIB qui prétend remettre l'homme au centre des activités et préoccupations humaines. Je l'ai relu pour vérifier que je ne m'étais pas trompé. La dernière fois que les Nations Unies avaient publié leur classement, le Brésil se trouvait aux environs de la 80ème place. C'est dire que, selon la Folha, il avait fait un sacré bond en avant, que même un Mao au meilleur de sa forme n'aurait osé rêver ! Or, j'avais bien lu. J'ai donc relu une nouvelle fois, mais lentement, pour chercher où se trouvait le piège dans lequel mon attention avait plongé. Et j'avais beau détacher mot après mot, tout paraissait on ne peut plus clair : le Brésil était donc bien le paradis où je vivais sans le savoir. J'ai donc lu l'article e y ai découvert que deux pays avaient fait, eux aussi de sacrés progrès : Israël et l'Arabie Saoudite qui entraient pour la première fois dans le top 10. Pourquoi pas, après tout, me suis-je dit. Respectivement deuxième et troisième, la Norvège et le Luxembourg suivaient de près le Brésil, ce qui donnait plus de poids encore à cette sidérante information. Et la France ? L'article n'en disait rien, mais j'imaginais qu'avec Sarkozy aux commandes, elle avait dû sérieusement dégringoler. Mais quand j'ai lu que le Gabon avait, pour la première fois, atteint le 14ème rang, je me suis redit qu'il y avait quelque chose qui clochait et j'ai cherché le cahier Mercado de mon journal, comme indiqué. Et je n'y ai, bien sûr, rien trouvé.

C'est en prenant quelque distance avec la page C16 du cahier Cotidiano que j'ai compris ma bévue. La page C16 nous offrait, avec forces illustrations, une sélection des souhaits de ses lecteurs pour 2101. Parmi ce florilège, je citerai encore : le nombre d'habitants sur la Lune dépassait maintenant les 10 millions ; le Moyen-Orient était une des régions les plus recherchées par les touristes ; après une légère grippe, Oscar Niemeyer annonçait, à 194 ans, un nouveau projet !!! Il y avait aussi un navire spatial qui emmenait des touristes, dont 40 Brésiliens, vers Mars. Quant au métro de São Paulo, il atteignait 2315 kilomètres et surclassait pour la première fois celui de Shanghai, très loin de Paris et ses misérables 745 km.

Je me suis rappelé le 1er janvier 1960. J'habitais Lambersart, dans la banlieue de Lille. Un quotidien local, la Voix du Nord, avait imaginé ce que serait sa une du 1er janvier 2000. Entre autres prévisions, un pont reliait Calais à Douvres et les hélicoptères avaient remplacé les automobiles, ce qui contredisait la nécessité d'un pont ! On sait qu'au pont rêvé depuis longtemps a été préféré un tunnel, rêvé depuis aussi longtemps. Mais si les hélicoptères ne se sont pas envolés au point de bourdonner en essaims, c'est au Brésil (à São Paulo), comme un clin d’œil à mon destin, que virevolte aujourd'hui la plus importante flotte privée. De tous les objets de notre vie quotidienne que la Voix du Nord n'avait pas entrevus, un des plus importants, du moins par la place qu'il occupe désormais, est l'ordinateur individuel, sans même parler des réseaux qui les font échanger des électrons et nous font lire partout et en voir de toutes les couleurs.

Que sera 2101 ? Je n'en ai aucune idée. Je crains parfois le pire. Je rêve quelques fois d'un monde meilleur. En revanche, rien ne m'interdit d'exprimer un souhait. Comme la paix des nations me semble hors de portée, c'est justement elle que je choisirais. Et vous ?

Le Brasília de Lúcio Costa et Oscar Niemeyer - Photo (c) PixeLuz / Francis Juif

02 février 2012

Je me fais arracher une dent

Je suis allongé sur l'espèce de couchette première classe d'un avion et je regarde Carole, une des deux assistantes. Et mon cerveau en court-circuit ne cesse de me répéter comme s'il était possible que je l'oublie : « je vais me faire arracher une dent ». Sans doute Carole a-t-elle perçu dans mon regard une frayeur puisqu'elle me propose un petit jeu pour me distraire, elle va brancher la masseuse électrique qui est incorporée dans la couchette. Ça y est, la machine vibre, mon corps vibre. Les vibrations sont modulées selon un programme qui a dû amuser son créateur et coûter bonbon à ses acheteurs. Ainsi va le monde aujourd'hui. La machine vibre agréablement jusqu'à ce que les vibrations accélèrent comme dans un orgasme. Puis ça ce calme un peu et ça repart pour un cycle. Je souris maintenant à Carole, en me demandant s'il n'y a pas erreur, si je ne me suis pas trompé de salle au neuvième étage de la Victoria Office Tower. Je souris mais suis un peu gêné, c'est que maintenant je bande vraiment. Et que Carole ne croie pas que c'est parce que je pense à elle, non je la vois bien sûr qui s'affaire et prépare je ne sais quels instruments de plaisir, je pense plutôt, va savoir pourquoi, à cette photo d'une actrice dont on m'a demandé, alors que j'étais dans la salle d'attente en train de tromper l'ennui avec Facebook, qui elle est. Je ne sais pas et en même temps je suis certain de la connaître. En tout cas je suis certain de l'imaginer mieux qu'elle n'est sans doute, dans une scène de nu dont je serais le voyeur.

Malgré tout, ce petit jeu finit par lasser et je commence à m'impatienter. Je ne suis pas venu au bordel – je me rappelle mon prof de français qui en quatrième nous répétait, se croyant malin, qu'il fallait dire « au bordel » et « chez le coiffeur » – mais chez le dentiste. La voilà enfin cette chère Bebê – c'est comme ça que mon épouse l'appelle, rapport à des souvenirs de carnavals à Salvador dansés ensemble. Penchée au dessus de moi, Bebê me regarde de ses yeux noisette agrandis derrière ses lunettes de protection hi-tech. Je lui demande si elle est en forme et si elle est tranquille, relâchée et pleine de la force qu'il lui faudra pour extraire mes foutues racines d'enfant du baby boom nourri au lait maternel, un enfant qui approche certes dangereusement le troisième âge mais qui manifeste encore de la vigueur dentaire, en dépit d'une fracture provoquée par un caillou égaré dans un plat de lentilles. Et elle, le plus sérieusement du monde, me répond que non, que ce n'est pas de force qu'il faut faire preuve, mais de « jeito ». Décidément, on te le met à toutes les sauces ce fameux jeito, même si ici, reconnaissons-le, on est tout prêt de son sens premier. Alors que les vibrations s'accélèrent de nouveau, je me rappelle aussi ces femmes qui prétendent qu'en amour la manière compte plus que la longueur, celle-ci mesurée en centimètres et en minutes.

Je ne vais pas infliger au lecteur les souffrances par lesquelles je suis passé, même si après une dizaine d'injections de curare, j'ai fini par sombrer dans un engourdissement de plus en plus général, au point de ne plus sentir les maudites vibrations. Bebê m'a prouvé finalement qu'elle maîtrisait le jeito. En revanche, j'ai trouvé le temps longuet quand elle est passée à la phase de suture. Combien de points ? Je n'ai pas retenu le chiffre, en revanche je me souviens qu'elle donne un cours de couture le 13 février, si bien que je me demande après coup si elle n'était pas déjà en train de répéter sa leçon, déroulant tous les gestes de l'art jusqu'à atteindre la perfection.

Des lecteurs désireux de savoir si ça vaut le coup de faire soigner leurs dents au Brésil seront heureux d'apprendre que j'ai payé 280 reais, soit un peu plus de cent euros, pour une heure et demie de soins et de massages accessoires. Est-ce moins cher qu'en France ? Toutefois, l'honnêteté m'oblige à dire qu'elle m'a fait un prix d'ami, rapport aux carnavals de Salvador dansés en compagnie de ma chère et tendre. Et puisque je parle des tarifs, je dirai aussi que je paie 200 reais, soit un peu moins de 100 euros, pour la révision semestrielle de ma dentition, une révision qui, paraît-il, s'impose à l'approche de mon troisième âge.

Enfin, je conclurai par le régime qui sera le mien pour ces deux jours : de la glace, de la bouillie, de la purée, du yogourt et autres joyeusetés de nature à convertir un gourmand en anorexique.

Vitória - Monument à l'immigration italienne, vu de la salle d'attente - Photo (c) PixeLuz / Francis Juif

21 janvier 2012

Crack en stock

Puis-je tout dire sur le Brésil, sur mon Brésil – insensé pari – sans parler du crack ? Hélas non. Le crack fait partie de mon Brésil au quotidien. Rares sont les jours où je ne donne pas une pièce d'un real à un flanelinha(1) décharné, les yeux injectés de sang, définitivement fatigué. Deux remarques : d'abord, ce portrait à grands traits qui tient du cliché n'est que trop vrai ; ensuite, que le lecteur ne conclue pas que tous les flanelinhas sont accrochés au crack !

La première fois que j'ai entendu parler du crack, c'était à Washington DC. Le maire de la capitale étasunienne venait de se faire prendre en flagrant délit. Je le rapporte ici, ne serait-ce que pour rappeler que cette saloperie est déjà ancienne.

La première fois que j'ai vu dealer des cailloux, c'était sur les quais de la station de métro Stalingrad à Paris. La saloperie est assez largement répandu sur le flanc dit occidental de la planète...

Et c'est tous les jours que je croise dans les rues de Vitória des hommes et des femmes, parfois des ados, abrutis par le sommeil du crack. C'est tous les jours ou presque que je participe à l'économie de ce commerce, pièce après l'autre. Que faire ? Ne pas donner, c'est aussi les priver de manger, c'est prendre le risque de punir les flanelinhas qui n'y touchent pas.

N'en déduis pas, l'ami, que le crack n'accable que les misérables entre les pauvres ! Toutes les classes sociales sont clientes. Je connais un avocat qui a tout vendu et tout perdu pour la cocaïne et qui, aujourd'hui à la rue, mendie chaque jour son gramme d'ersatz. Je connais un ado de la classe moyenne que ses parents ont récupéré au poste de police après avoir été arrêté avec cinq cailloux en poche. Les parents se sont fait racketter 5.000 reais (un peu plus de 2.000 euros) pour éviter au fiston la prison.

Depuis quelques jours, le maire de São Paulo a déclenché une vaste opération policière pour démanteler Cracolândia, le pays du crack, la cour des miracles du dernier cercle de l'enfer. Mal préparée, l'opération fait débat. Le trafic s'est redéployé sur d'autres terrains, s'est dilué. Et rien ou presque n'est fait pour tenter de « désintoxiquer » les « consommateurs ». Manque de volonté politique, manque de moyens, l'un et l'autre vont ensemble, comme souvent.

Il y aurait deux millions de consommateurs à travers le Brésil. Invérifiable, évidemment, mais l'épidémie continue de se propager, personne n'en doute. « O que fazer ? », dit-on avec fatalisme. Le monde glisse doucement à sa perte, le crack est une composante de sa faillite parmi d'autres. Révolution ! Nous ne nous en sortirions et nous sortirions les damnés du crack que par une révolution. Mais qui croit encore à un possible sursaut quant tout est fait pour nous condamner à la torpeur ?

Vitória aussi a son Cracolândia : quelques bâtiments à l'abandon le long des quais. Des corps jonchent les trottoirs et les plate-formes. Nous filons très vite en voiture le long de ces quais, nous ne les voyons plus.

* * *

(1) Celui ou celle qui aide à stationner, en échange d'une pièce. Le tarif généralement admis est un real à Vitória, en temps ordinaire. Les soirs de spectacle, cela peut monter à 10 reais.

15 janvier 2012

Marabout, bout de ficelle, selle de cheval

Pour s'installer à Rio de Janeiro, Marc Fischer choisit la colocation dans un grand appartement du Ipanema Penthouse. Lui compris, ils sont six, dont un couple franco-norvégien. Si le Français, Sasha, est là vivant, c'est parce qu'un incident bancaire l'a empêché d'embarquer dans l'Airbus du vol AF 447 qui s'est abîmé dans l'Atlantique. C'est aussi le contexte bancaire qui jouera un rôle dans le destin de Tim, colocataire étasunien. Marc n'est à Rio que depuis quelques jours quand Tim se jette par une fenêtre du onzième étage de la banque où il travaille. Est-ce que, ce jour-là, Marc trouve le moyen qui lui permettra de mettre fin à ses jours ?

Si je me pose la question, c'est parce que je souffre d'hallucinations depuis quelques jours, un symptôme que je ne connais que trop bien, pour l'avoir enduré il y a trois ans. J'entends des mots qui ne sont pas ceux qui ont été prononcés dans mon voisinage, je lis des mots qui ne sont pas ceux imprimés dans les livres et les journaux que je consulte. C'est une sensation assez désagréable. Je sais comment mettre fin à ce malaise, mais la prise du médicament ruine mon sang en détruisant ses plaquettes. Que faire ?

Harry Engler, l'ex-dirigeant tupamaro uruguayen, a vécu un symptôme similaire, dans la cellule où il est resté isolé onze ans. Harry entendait des voix, voyait une serviette se transformer en tapis volant rempli de signes. Pour survivre, Harry a mis au point un exercice : fixer un point sur un mur. Les hallucinations ont alors commencé à passer par ce point. Puis, intuitivement, Harry a fait de ce point le centre d'un cercle dans lequel ses pensées et ses visions seraient circonscrits. Harry a fini par les dompter.

J'en suis là, à la recherche de ma propre technique, pour dompter à mon tour les démons qui m'empêchent de penser clairement. Après sa libération, Harry Engler est devenu chercheur, celui qui a associé pour la première fois maladie d'Alzheimer et protéine précurseur de l'amyloïde. Cet enchaînement d'informations congruentes – celles que, justement, je remarque –, reçues en quelques jours, m'angoisse. Je me demande dans quelle mesure Harry ne serait pas pour moi, dans un autre registre, un signe annonciateur et aussi funeste que le suicide de Tim l'a été pour Marc.

Je me régalais d'un bol d'açaï, cette semaine, quand j'ai aperçu à la caisse Kim Jong-eun. Troublée, elle aussi, mon épouse m'a demandé quelle était, selon moi, la nationalité du jeune Asiatique qui réglait sa note, pressentant qu'il n'était pas un de ces Brésiliens d'origine japonaise auxquels nous sommes habitués. Je l'ai dévisagé et me suis rappelé que Kim avait utilisé un faux passeport brésilien pour visiter, enfant ou adolescent, le Disneyland installé au Japon. Kim utilisait-il le même subterfuge pour maintenant déguster un açaï ? Je n'ai retrouvé mes esprits que lorsque, après le départ de Kim, nous avons demandé à la patronne qu'elle était la nationalité de l'étrange client. C'était bel et bien un Coréen, le fils du patron du Yahoo, un mauvais restaurant japonais du quartier.

Yahoo a frappé les esprits capixabas au point que au moins deux d'entre eux ont volé cette marque pour baptiser leur entreprise. Existe en effet sur la route, qui va de Vitória à la plage de Manguinhos, un parc d'attractions homonyme. Parmi les étranges pensées qui parasitent mon esprit, circule une intuition : Yahoo, la Corée et l'açaï auraient-ils à voir avec le mal dont je souffre ? J'en suis là, Doutor, à ce jour, à ce jouir.

N'avais-je pas promis de tout dire ?

Le lecteur curieux d'en apprendre plus sur Marc Fischer cliquera ici.

Photo : PixeLuz / Francis Juif

11 janvier 2012

Quand les vaches tombent du ciel

Faut-il que je tire désormais au sort les films que mon épouse et moi irons voir ? Après tout, ne sommes-nous pas victimes de préjugés anti-hollywoodiens ? En effet, la discrimination positive nous conduisant à privilégier des films de pays périphériques, comme la Chine et la France, se montre parfois contre-productive.

Ainsi, vendredi, nous nous décidons pour Kristin Scott-Thomas dans le dernier Gilles Paquet-Brenner au Metrópolis, le ciné-club de l'université. Je jette un œil à l'affiche, aux horaires, j'achète nos deux billets et nous nous installons dans des fauteuils fatigués et encore humides des pluies torrentielles de l'avant-veille. Commence le film et le spectacle passe aussitôt dans la salle : nous nous regardons tous et improvisons d'improbables dialogues. C'est que le projectionniste semble s'être emmêlé les pinceaux. Deux spectateurs prennent l'initiative de prévenir le gérant et reviennent, deux minutes plus tard. Verdit : Kristin Scott-Thomas a raté l'avion qui devait l'amener à Vitória. J'imagine la même scène en France, le public réclamer à grands cris le remboursement des tickets. Mais, à Vitória, nous avons affaire à un bon public : collectivement, nous décidons de rester. Après tout, le Machine Gun Preacher qui a débuté est peut-être un chef d’œuvre qui, sans ce cafouillage, nous aurait échappé ! Repoussant un accès de mauvaise humeur, je me dis qu'il y a toujours quelque chose à prendre et à apprendre. De fait, j'apprendrai l'existence de Sam Childers, petite frappe ultra-violente qui a, miraculeusement, choisi la rédemption en construisant une église et un orphelinat au sud du Soudan – c'était avant la très récente indépendance –, faisant accessoirement le coup de feu contre les guérilleros de la secte prétendument chrétienne de Joseph Kony (Lord's Resistance Army). Disons le, ce panégyrique à la gloire d'un Rambo pentecôtiste est un navet de première.

Samedi, nous jetons notre dévolu sur un opus allemand qui déroule sa trame en Argentine : Le jour où je ne suis pas né. Tu parles d'un titre à la mords-moi-le-noeud ! Mais j'ai les idées larges et le Ciné Jardins, qui est notre cinéma favori, nous déçoit rarement, grâce à la curiosité universaliste de Juninho, son gérant. Hélas, trois fois hélas, nous avons encore une fois fait mauvaise pioche. La pellicule est brûlée en son centre (!) et rayée tout autour, des rayures d'une densité rarement vue dans ma déjà longue vie de cinéphile. Mais l'objet cinématographique ? Est-ce ma mauvaise humeur, que cette fois je ne parviens pas à dompter, toujours est-il qu'il m'a semblé voir un docu-fiction d'Arte sur l'affaire des bébés de disparus de la dictature argentine, des bébés enlevés par des familles en mal d'adoption.

Le cinéma étant comme le saut à la perche, nous remettons ça, pour une troisième et dernière tentative, le dimanche. Après le navet étasunien annexant le sud du Soudan, après le regard allemand porté sur l'Argentine, nous tentons un Conte chinois qui, comme son titre l'indique, se déroule à Buenos Aires. Le croiras-tu, le film projeté sur le grand écran est celui annoncé et la copie en excellent état ! Quant au personnage principal, Roberto, ce serait mon portrait – psychologique, je tiens à le préciser – craché, selon ma chère et pas très tendre, qui aurait, si tel était le cas, bien du mérite de me supporter au quotidien. Faites connaissance avec Roberto, aux prises avec un immigré chinois, vous rirez peut-être du Roberto qui sommeille en vous, comme ont ri tous les Roberto – et ils étaient nombreux ce soir-là – présents dans la salle. Enfin, vous saurez, grâce à un David Pujadas russe, qu'il arrive que des vaches tombent du ciel. Vraiment !


08 janvier 2012

Je me suis ennuyé chez Fantasia

Si je ne recherche pas la compagnie de mes compatriotes, je ne l'évite pas non plus. Au bonheur la chance, telle est en la matière, comme en bien d'autres, ma devise. C'est ainsi que je me suis ennuyé l'autre jour en acceptant l'invitation à dîner d'un couple franco-brésilien, l'un linguiste qui se croyait distingué, l'autre tout autant masculin qui a longtemps été cuistot au Lapin toqué, le restaurant de la clinique de La Borde.

J'ai très vite fait connaissance avec le premier, en sirotant un breuvage exotique fait d'une eau dans laquelle avaient macéré diverses plantes et à laquelle avaient été ajoutées quelques gouttes de Martini blanc, cet alcool frelaté haut placé dans l'échelle des apéritifs vulgaires. Ce premier est donc un linguiste français égaré, par amour, sur le campus de l'université locale et néanmoins fédérale. Sans cet appel de l'amour, sans doute n'aurait-il jamais mis les pieds à Vitória, pas plus que son compagnon brésilien, soit dit en passant. Grand bien lui aurait fait puisque, à peine avions-nous engagé la conversation, notre linguiste, piqué par je ne sais quelle mouche tropicale, qualifiait les Capixabas de ploucs ! Notre linguiste – je l'appellerai désormais Fantasia – devrait pourtant savoir que, comme pour les intellectuels, il n'y a de ploucs que français, et que, par conséquent, de même qu'il ne saurait y avoir de traduction en français du signifiant « saudade » comme de son signifié, il ne saurait y avoir de traduction en portugais du signifiant « plouc » comme de son signifié. Mais qu'importe, je me suis risqué à traduire en mon for intérieur « plouc » par « pé de cachorro ». Pés de cachorro, les Capixabas ? Je lui ai fait remarquer qu'il y avait, sans doute permis, la même proportion de ploucs à Vitória qu'à Rio de Janeiro et à São Paulo. Que nenni ! croyait-il devoir rétorquer, argumentant qu'il n'en avait pas vu autant dans les deux métropoles susdites. Il m'a été facile d'ironiser qu'il ne connaissait pas très bien ces deux villes. Il a alors essayé de dribbler : comment pouvais-je dire ça alors que nous ne nous connaissions que depuis cinq minutes ? Je l'ai aussitôt contré, en lui faisant remarquer que son opinion démontrait qu'il ne connaissait que des territoires assez exigus de Rio et São Paulo.

Le bec cloué, Fantasia s'est levé et a fait mine de s'intéresser à ce qui se passait du côté de la cuisine. Quant à moi, je me suis promis de ne plus perdre mon temps en arguties avec cet énergumène pendant le reste de la soirée, ce qui ne m'empêchait pas de le guetter du coin de l’œil de temps à autre.

Entre la salade de crevettes sur son lit de potage marin et les confits de canard, la conversation a soudain dévié vers Rio. Quelqu'un a évoqué les macabres parties de football qui se jouent dans certaines favelas et cours de prison. Règle du jeu : on trucide un compagnon d'infortune et on lui tranche la tête pour en faire un ballon. Puis c'est chacun pour soi et Dieu pour tous ! De ce jeu qui tient autant du polo afghan que de la balle au pied, d'autres convives sont passés à évoquer les mille maux de la société brésilienne, la diabolique trinité médiatique (le foot encore, la corruption, les homicides), le trafic de drogues alimenté par ses riches clients et l'ignorance crasse des élites, « pé de cachorro demais ». Quelqu'un a commencé à balancer des noms d'artiste sous perfusion cocaïnée. Ah oui ? s'est étranglé Fantasia, manifestement pas franchement déniaisé. Puis, clou de la conversation, un autre a voulu le rassurer : même les pés de cachorro qui courent les rues de Rio, mais aussi de plus en plus souvent celles de Vitória, ont une fâcheuse tendance à abandonner la bière et la maconha pour adopter le crack et le Coca, y compris dans les pagodes, des pagodes qui risquent de se transformer petit à petit en cimetières du samba où ne rôderaient plus que des zombies armés de guitares et cavaquinhos en lambeaux de bois putréfiés. Pour enfoncer le clou, ma chère et tendre a cru devoir en rajouter en déchiffrant pour notre linguiste ces funestes propos dont il ne maîtrisait pas tous les sens.

Notre nouvel ami s'est levé, est allé chercher une nouvelle bouteille de vin et s'en est servi un grand verre. J'ai attaqué ma cuisse de canard, délicieuse au demeurant, et me suis pourléché goulûment les babines. Et, pour marquer le point, j'ai trinqué avec Fantasia.

Un pagode n'ayant pas encore muté - Photo : PixeLuz / Francis Juif

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