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15 juillet 2014

Les BRICS ont leur banque, Dilma saura-t-elle regagner du crédit ?

Quatre hommes et une femme. Un Européen, un Africain, une Latino non indienne, un Indien, un Chinois. Ce sont les représentants actuels des BRICS (Brésil, Russie, Inde, Chine, Afrique du Sud) réunis actuellement au Brésil et qui viennent de décider la création d'une banque développement ayant pour objectif non seulement d'être au service des pays fondateurs, mais aussi d'autres pays émergents. Pas aujourd'hui véritablement une alternative au FMI ou à la Banque mondiale, mais qui annonce peut-être d'autres structures dans le futur, ayant des ambitions plus larges.

Le siège sera à Shanghai, la présidence sera tournante. Pour commencer, l'Inde prend en main les rênes, le Brésil la suivra dans cinq ans. À terme, il se pourrait aussi que ces pays décident de se passer du dollar et de l'euro pour une part de leurs relations commerciales internes au groupe. Ironie de l'histoire, l'acronyme BRIC (qui a précédé BRICS) a été créé en 2001 par Jim O'Neill, économiste de la banque d'investissement Goldman Sachs. C'était à un moment où Wall Street et la City faisaient assaut d'amabilités à l'égard des pays émergents, ne cessaient de louer leurs dirigeants dans la presse à leur service (Financial Times, The Economist, Wall Street Journal), reprochaient aux dirigeants des pays riches de ne pas suivre leur exemple. Aujourd'hui l'amour n'est plus à l'ordre du jour et le désamour est même consommé. Ces changements d'humeur peuvent ne pas paraître toujours très clairs, mais nous pouvons être certains qu'ils sont directement liés aux intérêts de l'oligarchie qui gouverne dans une large mesure notre petite planète.

Une des conséquences de ce retournement se traduit actuellement au Brésil par la campagne de presse orchestrée contre Dilma, avec pour objectif d'empêcher sa réélection en octobre prochain. Alors que pendant huit ans, Lula a bénéficié d'un pacte de non agression de la part d'une partie de la bourgeoisie et en particulier des entrepreneurs, Dilma ne connaît qu'un désaveu croissant à mesure qu'approche l'élection. Et ce d'autant plus significativement qu'elle ne fait que poursuivre les grands axes de la politique de son prédécesseur. Pour abattre la présidente, tout est bon, les fausses informations, l'intox permanente, la confusion des idées émises par l'opposition afin de noyer son véritable projet, l'appel à la peur... La Coupe du monde a été l'objet de tous les fantasmes, ces dernières semaines. L'opposition (surtout de droite) annonçait une catastrophe qui aurait été à mettre sur le compte du gouvernement. Maintenant qu'elle ne peut nier que tout s'est bien passé, et même au-delà des espérances, ce n'est en rien à mettre au crédit du gouvernement mais uniquement à celui du secteur privé !

À force, les messages produits par les grandes chaînes de télévision et les journaux, tous sous le contrôle de grands groupes ou d'églises évangéliques, finissent par passer et faire douter une partie de ceux qui ont voté pour la candidate du PT il y a 4 ans. Au point qu'il est impossible aujourd'hui de faire un pronostic. Il y a quelques années, cette même presse avait réussi à retourner l'opinion publique en quelques jours, avant un référendum sur la vente libre des armes à feu : la vente libre avait été maintenue, contre toute attente. C'est une leçon qu'a retenu la droite et son candidat Aécio Neves. L'enjeu est certes différent, mais la bascule pourrait tout aussi bien fonctionner ces prochaines semaines.

01 juin 2012

Tableau de bord économique du Brésil – PIB

Les chiffres ont tardé à être publiés. C'est souvent le cas lorsqu'ils sont mauvais. Donc, le PIB du Brésil aurait crû de 0,2% au premier trimestre de 2012 par rapport au trimestre précédent et de 0,8% par rapport au premier trimestre de 2011. Pour le gouvernement brésilien qui, il y a peu encore, prétendait devoir échapper à la crise mondiale, ce n'est pas une bonne nouvelle et un obstacle de plus à l'objectif de réduction de la misère, objectif présenté comme majeur par Dame Dilma. C'est qu'un taux de croissance aussi faible a pour corollaire une légère diminution de la richesse per capita.

Une fois de plus, comme pour toutes les statistiques économiques, au Brésil mais aussi ailleurs, ces chiffres sont à prendre avec des pincettes. La méthodologie et le poids de l'économie informelle étant ce qu'ils sont, tous ces nombres n'ont qu'une valeur relative, à savoir que toutes choses étant égales par ailleurs, la richesse produite par le Brésil n'aurait augmenté que de 0,2%.

Quoiqu'il en soit, ce taux de 0,2% est en ligne avec le recul de la production industrielle observée depuis plusieurs mois. Et il s'explique aussi par une diminution des exportations, notamment de minerais, vers la Chine, dont la croissance ralentit, elle aussi. En revanche, la consommation augmente, grâce à des mesures de relance (réduction de certains impôts) et à la baisse tendancielle des taux d'intérêt, favorisant le crédit à la consommation.

31 mai 2012

Rio + 20, dans moins de 3 semaines

Dans moins de trois semaines, le Brésil sera l'hôte de la Conférence des Nations Unies pour le développement durable, vendue sous la marque « Rio + 20 ». Pour nombre de voix critiques, la réunion des dirigeants du monde – François Hollande en sera – est une tentative de sauver le modèle de développement orthodoxe, celui-là même qui approfondit les crises environnementales dans le monde entier. En ce sens, l'ajout de l'adjectif « vert » à l'économie de marché est plus une ruse rhétorique pour masquer l'impact négatif que le dogme de la croissance illimitée cause au détriment du plus grand nombre.

La question posée depuis longtemps par les mouvements sociaux n'aura jamais été à ce point d'actualité à la veille de l'événement : « Sur quel modèle de développement durable, la réunion des dirigeants du monde se penchera-t-elle ? » La question résume aussi ce qui sera discuté lors du sommet parallèle, le Sommet des peuples pour la justice sociale et environnementale.

Lors de cette réunion, les représentants de la société civile mondiale pointeront précisément la non-viabilité de l'économie capitaliste de marché. Si l'un des termes les plus fréquemment utilisés dans le lexique de l'ordre du jour de Rio + 20 est « économie verte », les dirigeants rejettent
a priori l'idée que, derrière l'adjectif « vert », se cachent d'autres formes possibles d'économie, réitérant une fois de plus le postulat selon lequel l'économie de marché serait le seul moyen à la disposition d'un développement prétendument durable.

Pourtant, à défaut d'être la panacée à tous nos problèmes, une « économie verte », au service du bien commun, pourrait contribuer à la résolution, non seulement des problèmes environnementaux, mais aussi économiques et sociaux qui sont la marque de la crise du capitalisme que le monde affronte aujourd'hui.


Ce texte n'est pas la traduction mais une libre interprétation du communiqué de l'Observatoire des favelas que vous pouvez lire en cliquant ici.

29 mai 2012

Tableau de bord économique du Brésil – Télévision par câble

À fin avril, 13,9 millions de domiciles brésiliens, soit 23,6%, disposaient de la télévision par câble. Par rapport à avril 2011, l'augmentation est de 30,9%. C'est bien sûr dans le Sudeste (SP, RJ, BH et ES) que le taux de pénétration est le plus élevé : 34,3%. Net/Embratel jouit d'une part de marché qui approche 55%.

10 mai 2012

Tableau de bord du Brésil – Inflation

À fin avril, l'inflation cumulée sur les douze derniers mois s'est élevée à 5,1%. Rappelons que l'objectif annuel pour 2012 est de 4,5%.

08 mai 2012

La faillite de l'argent (ébauche)

J'ai entendu une journaliste portugaise, dont le nom m'échappe, nous dire que 6.000 de ses compatriotes étaient morts du fait de la politique d'austérité menée par son gouvernement. Peut-être l'avez-vous entendue aussi si vous avez suivi dimanche soir Kiosque sur TV5. J'ignore de quoi ces 6.000 Portugais sont morts. J'imagine que cette estimation prend en compte, entre autres, des décès qui auraient pu être évités si le service public de la santé avait mieux fonctionné, autrement dit s'il avait fonctionné tel qu'il fonctionnait avant la crise.

Je repensais à cela ce midi en préparant un curry de poulet, regrettant de ne pas en savoir plus. Mais, à la limite, qu'importe ! Il me paraît crédible qu'en rabotant les budgets alloués à la santé, l'on envoie prématurément des malades à la case ultime, le cimetière. Il y a là quelque chose que je qualifierais volontiers de symptomatique. L'homme a prouvé, par le passé, qu'il sait organiser la société de telle sorte que s'améliorent les conditions de vie de ses congénères. Cela signifie qu'il a su mobiliser les ressources nécessaires à ce résultat. Et puis vient un moment, où pour des raisons tenant de l'économie des nations, il n'y parvient plus. Les hommes et les femmes sont les mêmes, les matériels existent, les connaissances n'ont pas régressé, et pourtant les dispositifs qui s'appuyaient sur eux se délitent. Faute d'argent. Faute à une circulation défaillante de l'outil argent.

Une conclusion sensée serait que l'on devrait s'interroger sur la défaillance de l'outil argent. Mais non, rien ne semble devoir y faire, ni l'indignation, ni les élections. L'outil argent a échappé à ses créateurs, il fait désormais l'objet de collections de plus en plus exclusives. Les plus gros collectionneurs n'ont de cesse d'enrichir leur collection. Une autre conclusion est que l'outil argent n'est plus adapté au progrès de notre monde. Il est donc grand temps de repenser l'outil censé faciliter nos échanges matériels et de services.

01 avril 2012

Le Rafale a plané au-dessus des discussions entre Inde et Brésil

Tandis que Singh recevait Dilma à New Delhi, les oreilles de Sarkozy ont sifflé. C'est que Dame Dilma et Manmohan ont parlé de lui. Et des élections françaises. L'objet du débat est encore une fois le Rafale.

Une hypothèse favorable au complexe militaro-industriel français : l'Inde confirme son choix du Rafale, le Brésil le rejoint, auquel cas ces deux pays peuvent envisager des synergies. Dans ce cas, la DRDO (organisme indien de recherche et développement dans le domaines de la défense) coopérerait avec Embraer pour fabriquer – il y aura transfert de technologie de la France vers les pays acheteurs – les aéronefs en les équipant de radars indiens.

L'hypothèse contraire n'est pas non plus à écarter. Côté indien, ça grogne chez les gradés. Times Now a signalé il y a trois jours que des officiers questionnaient les conditions dans lesquelles le choix de l'arme de mort française a été fait. Et côté brésilien, on hésiterait toujours.

Mais Dilma et Singh, en personnes convenables, ont convenu de ne rien annoncer avant le second tour des élections françaises. Contrairement à Frau Merkel, il n'est pas question pour eux d'interférer dans le choix des électeurs français entre les deux principaux candidats néo-libéraux que les sondages donnent favoris.

31 mars 2012

Un FMI bis au service du BRICS

Dans un commentaire (que vous pouvez lire en ouvrant cette fenêtre), Benjamin s'étonne que les cinq dirigeants du BRICS n'aient pas évoqué, lors de leur récent sommet de New Delhi, la possibilité de créer un FMI bis plutôt que d'insister à obtenir un plus grand rôle dans l'actuelle institution internationale, ce qui leur avait d'ailleurs été promis en 2010. De fait, la proposition peut paraître tentante. Pourquoi s'obstiner à revendiquer plus de pouvoir dans un périmètre global si les pays riches refusent, malgré les crises (politique, économique, morale, etc.) qui les touchent, de céder aux revendications légitimes des puissances émergentes ? Ne vaudrait-il pas mieux bâtir à côté du monde des repus mal en point un nouveau monde et, par conséquent, imposer de facto un nouvel ordre mondial ?

Dilma et ses pairs n'ont pas été loin d'évoquer cette hypothèse. S'ils n'ont pas évoqué un FMI bis, ils ont en revanche décidé d'étudier la faisabilité d'une banque dédiée au développement et à l'investissement dans les pays émergents, cible au contour flou mais qui semble devoir inclure d'autres pays que ceux du BRICS. C'est, sans aucun doute, à la Chine que l'on doit cette initiative. Mais face aux réticences, notamment du Brésil, la seule décision concrète est la création d'un groupe de travail chargé de rendre compte de ses travaux d'ici deux ans... Bref, un enterrement, façon commission parlementaire de la troisième république.

Les réticences brésiliennes illustrent bien la fragilité du BRICS. Qu'ont en commun les cinq pays ? Très peu de choses en vérité, sinon le désir de peser plus sur les affaires du monde. Mais, contrairement au G7, avant qu'il ne soit remplacé par le biscornu G8, les dirigeants du BRICS ne partagent pas la même vision du monde. À dire vrai, un seul pays de ce club de bric et de broc, la Chine pour ne pas la nommer, défend une vision du monde et a une stratégie à moyen et long terme. Sa vision du monde, c'est celle de l'Empire du milieu de nouveau au centre et aux manettes, d'un parti unique, nationaliste, concédant aux acteurs économiques la liberté de jouer selon les règles du capitalisme moderne. Le Brésil, l'Afrique du Sud et l'Inde n'ont aucune vision à proposer, sinon la perpétuation du monde actuel et de ses structures, moyennant quelques aménagements en leur faveur. Quant à la Russie, elle a tendance à passer son tour, comme au poker.

Et puisque nous parlons de jeu, rappelons que la stratégie de la Chine qui vise à assumer le plus vite possible, mais dans de bonnes conditions, le leadership mondial, repose sur l'emploi des tactiques propres au jeu de go. C'est par l'encerclement des États-Unis que la Chine vaincra. Faire du yuan, progressivement et sans douleur apparente, une alternative au dollar en est un exemple. Et c'est d'ailleurs avec cet objectif que l'idée d'une banque de développement et d'investissement prend tout son sens.

30 mars 2012

Les BRICS ne plaident pas franchement pour un new deal à New Delhi

Donnez-nous un peu plus de pouvoir et nous vous donnerons un peu d'argent, c'est le message envoyé par les cinq chefs d'état et/ou de gouvernement du Brésil, de la Russie, de l'Inde, de la Chine et de l'Afrique du Sud réunis à New Delhi, un message transmis aux dirigeants des pays réputés être les plus riches, autrement dit les États-Unis et leurs alliés, pour ne pas dire leurs séides. C'est bien sûr du FMI dont il s'agit, où les BRICS disposent au total de 10% des votes, soit moins que les seuls USA (16%). Rappelons que, lors du G20 de 2010, il avait été décidé de leur accorder justement 16%. Et faut-il rappeler, encore une fois, que cette promesse, comme celle d'une refondation du capitalisme, a été enterrée ? Toutefois, la situation économique étant ce qu'elle est, l'argent disponible étant là où il est, les « riches » finiront peut-être par lâcher du lest et accéder au désir des « nouveaux riches »...

Et puisqu'il était surtout question d'économie à New Delhi – du moins pour ce que j'en sais –, Dilma a ressorti de nouveau sa critique aux banques centrales étasunienne, européenne et japonaise : « Les liquidités excessives qui résultent des décisions politiques agressives prises [...] pour stabiliser leurs économies sont en train de contaminer les économies émergentes, en stimulant une volatilité excessive des flux de capitaux et des prix des commodities ». Dilma n'a pas tout à fait tort. Mais l'ironie du sort, c'est que si elle prêche pour sa chapelle dans un contexte de capitalisme néo-libéral dont elle est un fervent défenseur, sa critique rejoint celle de ceux qui sont convaincus que le capitalisme actuel – donc néo-libéral – est « à l'agonie », pour reprendre le titre d'un ouvrage de Paul Jorion.

18 mars 2012

Ragoût de Chevron

En novembre dernier, Chevron avait fait à ses dépens la une des journaux brésiliens. Puis la presse étrangère avait cru devoir célébrer la condamnation de l'entreprise nord-américaine à payer une amende de 50 millions de reais (environ 21 millions d'euros).

L'exécution de cette décision n'a pas encore été mise en œuvre qu'une nouvelle fuite de pétrole renvoie Chevron en une. Il n'est pour l'instant pas question d'une nouvelle amende, mais du dépôt d'une plainte au pénal. Et comme la majorité des responsables concernés sont des gringos, un procureur a décidé d'interdire à 17 cadres de l'entreprise de quitter le territoire brésilien.

Cela sera sans doute le quart d'heure de gloire peu ragoûtant de ces 17 « criminels » potentiels. Cependant, après délibération entre ma conscience et mon inconscient, il ne saurait être question que je livre en pâture les noms de ces lampistes, contrairement à ce qu'a fait, par exemple, la Folha de São Paulo. En revanche, je ne crois pas inutile de préciser que l'actuel CEO de Chevron se nomme John S. Watson, qu'une certaine Condoleeza Rice a fait partie du conseil d'administration (avant de servir George W. Bush) et que l'un des principaux actionnaires de la multinationale est la compagnie d'assurance française AXA.

15 mars 2012

Bris de verre

Jonathan Taplin ? Inconnu au bataillon ! Ne fait pas partie de mon bataillon imaginaire. Mais un vieux mec qui trouve que Bono aime trop la compagnie des puissants est a priori du bon côté de la barricade. Et quand il dit que si aux États-Unis les personnes se sont résignées, sont devenues obèses et arrogantes, c'est parce qu'elles disposent de 500 chaînes de télévision, ça ne peut pas laisser indifférent. À mon humble avis, l'arrogance ne date pas de l'avènement de la téloche, mais qu'importe ! En revanche, sur la résignation, je suis bien d'accord. D'ailleurs, il y a belle lurette que cette foutue tv, soi-disant multiple, est l'instrument numéro un de la désinformation et de notre aliénation, un instrument totalitaire, donc. Si nous voulons un jour reprendre le contrôle de nos vies, il faudra supprimer toutes les chaînes, sauf une. Et celle-là, unique, il faudra en avoir le contrôle, non pas en la servant sur un plateau à un gouvernement, fut-il pavé des meilleures intentions. Une coopérative devra gérer cette télé unique, en liaison avec son comité des téléspectateurs. Une télé que je n'aurai jamais l'occasion de regarder, c'est certain !

Je n'embrayerai pas sur la télévision brésilienne, cela nous plongerait trop bas. Asseyons-nous plutôt à la table d'un restaurant. J'ignore pourquoi mon vis-à-vis est nerveux, au point de heurter un verre, de le faire basculer et de ne pouvoir l'empêcher de se briser. Pour le mettre à l'aise, je lui dis que je n'ai jamais cassé autant de verres que depuis que je vis au Brésil. Et c'est vrai. Les fabricants ont trouvé le filon : le verre cassable. Made in Brazil, ces verres ? Pas toujours. Nous en avions acheté des turcs. Pas mieux. Et ça me fait penser aux pneus. Leur qualité n'est pas forcément en jeu, ils peuvent produire les meilleurs pneus du monde, ils feront difficilement 25.000 kilomètres. Sur ce coup-là, c'est le déplorable état des routes qui fait la fortune des manufacturiers. Verres, pneus, la liste est ouverte à vos témoignages. Résultat, la consommation s'en trouve stimulée, cela aide à la croissance du PIB, mais ça ne participe pas de l'accumulation des richesses. Quelle serait la croissance réelle s'il n'y avait ces besoins artificiellement gonflés du fait de la mauvaise qualité, voulue ou non, des produits, des infrastructures et des services ?

Photo (c) PixeLuz / Francis Juif

10 mars 2012

Désindustrialisation du Brésil : retour à 1956

Et dire qu'en France, mes chers compatriotes se plaignent de la désindustrialisation de leur économie, de son accélération ! Quel est, d'ailleurs, le candidat à la présidentielle qui ne s'en plaint pas ? Et leurs index accusateurs pointent, à l'extrémité de mains qui se veulent éloquentes, les pays en voie de développement, Chine en tête.

La Chine, oui, personne n'oserait dire le contraire. Mais n'allez surtout pas lui coller le Brésil, au prétexte que l'un et l'autre appartiennent aux BRICS ! Soit dit en passant, le sens de ce regroupement relève du baratin vendu à longueur de communiqués par l'entreprise qui emploie son créateur. Le Brésil, donc. Eh bien le Brésil connaît une désindustrialisation spectaculaire, qui en 2011 l'a ramené au niveau de 1956.

La part de l'industrie dans son PIB est en effet retombé à 14,6%, résultat d'une longue érosion qui a commencé en 1985, qui est l'année de son apogée (près de 27%). Il faut remonter à 1956 pour retrouver un niveau aussi bas : 13,8%. C'était avant Juscelino Kubitschek, le président qui a donné le signal du développement d'une industrie brésilienne.

Nous pouvons certes tempérer notre jugement. Les chiffres considérés sont des pourcentages qui expriment des parts de PIB, ils ne signifient évidemment pas une décroissance du volume d'affaires en chiffres absolus. Néanmoins, ce n'est pas un bon signal. La preuve en est que le gouvernement brésilien s'en préoccupe. C'est en effet le signe d'un manque de compétitivité du Brésil. Les tenants du libéralisme nous diront que les salaires y sont trop élevés, que les charges patronales sont insupportables, que le poids des impôts étouffe les meilleures volontés. Est-ce vraiment le problème ?

Remarquons d'abord que la productivité est généralement médiocre, que la qualité laisse souvent à désirer. Ajoutons que le Brésilien confond souvent esprit d'entreprise et goût pour le système D. Rappelons surtout que toute l'histoire du Brésil nous enseigne que le modèle économique dominant y a toujours été extrativiste. Ici, comme ailleurs, l'abondance de matières premières joue contre le besoin de créativité et d'efficacité. C'est, d'ailleurs, elle aussi qui favorise les inégalités sociales. Posséder la terre ou les mines suffit à faire des heureux héritiers ou des intrépides prédateurs des hommes – rarement des femmes, mais c'est un autre débat à mener – assis sur des tas d'or, l'or pouvant prendre ici toutes les couleurs.

Malgré la perte de poids de l'industrie, l'économie brésilienne affiche d'un point de vue macro-économique des performances qui peuvent paraître satisfaisantes. Le Brésil n'est-il pas devenu en 2011 la sixième économie mondiale par le PIB, passant le Royaume Uni et s'apprêtant à éjecter la France de sa cinquième place ? Sans doute, mais on l'a vu, cela tient à la part prépondérante qu'offrent les matières premières dans la richesse nationale. Que leurs prix sur les marchés cessent de monter, voire baissent, et le PIB reculera.

Une baisse des prix des matières premières est-elle envisageable ? Cela paraît peu probable, si on dégage les tendances en lissant. Sur une planète qui consomme plus qu'il n'est raisonnable de consommer, les prix devraient continuer de monter, même si l'on pourra observer ici ou là des ralentissements. C'est donc la chance du Brésil d'être un pays béni des dieux, s'agissant des ressources naturelles.

Malgré tout, une augmentation des richesses comme conséquence d'une augmentation des prix des matières premières et non des volumes, ne signifie probablement pas une croissance des besoins directs en main d’œuvre, au contraire de ce que permettrait une croissance de l'industrie. Le taux de chômage pourrait donc repartir à la hausse.

Que sera donc le Brésil de demain ? Sans doute, n'est-il pas près d'accéder au statut des grandes puissances industrielles où l'innovation sert d'aiguillon. Sans doute n'est-il pas près de voir les inégalités se réduire. Sans doute continuera-t-on de s'y passionner pour le football et le carnaval. Sans doute les Brésiliens continueront-ils de se dire heureux. Sans doute auront-ils raison car leur sort, globalement, s'améliorera, industrie ou pas.

Et la France dans tout ça ? Ses ressources naturelles étant des plus limitées, elle est condamnée à briller par son industrie et ses services. Faute de quoi...

06 mars 2012

PIB : ça ralentit aussi au Brésil

On s'y attendait, la croissance du PIB en 2011 n'aura été que de 2,7% – selon la première évaluation de l'IBGE, qui a coutume de réviser ses chiffres dans les semaines qui suivent. Rappelons qu'en 2010, la croissance avait été évaluée à 7,5%... On s'y attendait donc, mais on rappellera que le gouvernement tablait sur 5% et le sacro-saint marché espérait 4,5%. Confirmation, une fois de plus, que les gouvernements et les marchés se trompent, comme vous et moi.

L'IBGE en a profité pour revoir le chiffre du troisième trimestre 2011 à – 0,1%, au lieu du 0% précédemment publié. Quant au quatrième trimestre, cela serait un petit mais positif 0,3%.

Hors effet démographique, la croissance a été de 1,8%.

Si l'on compare avec l'Allemagne – en crise et dont la population stagne, voire diminue –, le Brésil est sorti de 2011 la tête basse. Souhaitons lui des jours meilleurs en 2012 et un IDH en hausse, ce qui serait autrement plus significatif qu'un PIB gonflé aux stéroïdes.

Enfin, pour donner à réfléchir, le quotidien espagnol El País a publié il y a quelques jours une analyse qui se résume ainsi : tout le monde répète que le Brésil va bien et personne ne voit que le Mexique, dont tout le monde dit le plus grand mal, va pourtant mieux que lui.

25 février 2012

Échanges entre le Brésil et la paire Chine États-Unis : les lignes bougent


Au mois de janvier, pour la première fois depuis deux ans, les échanges commerciaux entre le Brésil et les États-Unis ont dépassé les échanges entre le Brésil et la Chine : 14,58% contre 14,14% du total. Et comment explique-t-on ce retournement ? Nul miracle économique côté américain, mais tout bêtement une augmentation (+31%) des exportations du Brésil vers le « grand frère » nord-américain – tu parles d'un grand frère ! – et une diminution (- 2,6%) des exportations du Brésil vers la Chine. Et de quoi sont-ils si gourmands les Étasuniens ? De produits semi-manufacturés dérivés du fer et d'acier charbon et de pétrole, pardi ! Les économies d'énergie ne sont toujours pas à l'ordre du jour. Et d'autres sources se tarissent, soubresauts géopolitiques obligent.

Photo (c) PixeLuz / Francis Juif

21 février 2012

ArcelorMittal, tentative de comparaison entre les sites de Florange et Tubarão


Depuis hier, lundi 20 février, entre 100 et 200 métallurgistes ont investi les locaux de la direction de l'usine ArcelorMittal de Florange en Moselle. Pour les syndicats, la décision de la direction de ne pas remettre en route la filière liquide à Florange annonce une « mort programmée du site », où travaillent environ 5.000 personnes, dont 3.000 en CDI. Florange serait donc une énième illustration de délocalisations qui ne disent pas toujours leur nom. On connaît la chanson : les délocalisations seraient justifiées par un manque de compétitivité dû à des salaires et des charges trop élevés. Qu'en est-il au juste ?

Ici, sur la presqu'île du Tubarão dans le grand Vitória, est installé un des plus grands sites de la multinationale ArcelorMittal, présente dans 60 pays. De l'entrée du site à son port privé, il y a douze kilomètres, parsemés de bâtiments administratifs et techniques et, bien sûr, de hauts-fourneaux. Sur le site, travaillent un peu moins de 4.600 personnes, soit de ArcelorMittal, soit d'entreprises sous-traitantes.

Quels sont les salaires des employés de ArcelorMittal ? Le salaire fixe plancher est fixé, depuis la grève de novembre 2011 où les métallurgistes ont obtenu une augmentation de 8% (soit 1,5% de plus que l'inflation officielle), à environ 1.800 reais, auquel il faut ajouter, pour les ouvriers, 400 ou 600 reais, selon le type d'horaires, « quatre huit » ou « deux douze ». Les employés bénéficient du 13ème mois et reçoivent chaque année une prime de participation aux résultats. Grosso modo, le revenu minimum, ramené à une base mensuelle, s'élève à l'équivalent de 1.200 euros. En outre, ArcelorMittal rembourse 97% des frais de transport collectif et prend en charge la restauration sur le site et le plan d'assurance santé privé assuré par Unimed, qui a la réputation d'être le meilleur du Brésil. Pour les cadres, brésiliens comme expatriés, les rémunérations sont supérieures à celles de leurs homologues français, et ce d'autant plus que la position dans la hiérarchie est élevée.

Le nombre d'heures de travail maximum est de 44 par semaine, heures supplémentaires non comprises. Cependant, il varie considérablement selon les métiers. Ainsi, la convention collective qui s'applique aux personnes qui saisissent les données qui alimentent le centre de traitement informatique limite à 30 heures la durée hebdomadaire de travail. Les congés sont, au minimum, de quatre semaines par année, hors jours fériés.

Par conséquent, si les salaires mensuels les plus bas ne sont pas très différents de ceux pratiqués en Moselle, le nombre d'heures travaillées semble en revanche plus conséquent. De plus, la comparaison des salaires est biaisée par la forte valorisation du real. Autrement dit, le niveau de vie permis avec 1.200 euros est inférieur au Brésil à ce qu'il est en France. Rappelons, par exemple, qu'une automobile coûte au Brésil près de deux fois ce qu'elle coûte en France.

Ces informations reposent notamment sur le témoignage de personnes travaillant chez ArcelorMittal, ainsi que sur des documents publics. Manque une donnée importante, celle de la productivité. Aux dires d'un ami, cadre sur le site, elle serait l'une des plus élevées du groupe. Est-ce l'effet de l'ufanismo ou est-ce fondé ? Je n'ai pas pu le vérifier.

Malgré les zones d'ombre, il me semble que l'on peut affirmer, sans risque de se tromper, que le choix d'implantation des sites du groupe ne repose pas uniquement sur une priorité donnée aux sites ayant les coûts les plus bas. En France, les articles de presse ayant trait aux délocalisations ne fouillent guère les données micro-économiques et se contentent généralement de reprendre l'idée reçue selon laquelle les délocalisations s'expliqueraient uniquement par un coût de la main d’œuvre et des charges moins élevé. À vrai dire, cela n'est pas étonnant de la part de groupes de la presse commerciale aux mains d'intérêts privés, dont l'objectif premier est de faire pression sur l'opinion publique afin qu'elle admette la nécessité de faire baisser les salaires et les charges patronales. À nous d'exiger des informations de qualité et de privilégier les très rares médias indépendants.

16 février 2012

Et si Flaskô faisait tache d'huile ?


Face aux crises politique, économique et sociale qui s'aggravent chaque jour davantage, les classes ouvrière et intermédiaire semblent comme groggy. Hormis quelques escarmouches (dans les rues d'Athènes, récemment) et quelques velléités déclinées sur tous les tons de l'indignation, elles bougent peu, comme tétanisées par la peur d'être touchées plus encore dans un futur proche. La seule alternative au renoncement à laquelle elles adhèrent éventuellement et de plus en plus rarement passe par la mise au rencart de leurs dirigeants, de tous partis, à l'occasion des élections et le choix désabusé des leaders d'une opposition qu'ils perçoivent à juste titre comme sans imagination et sans audace.

Est-ce la peur d'une nouvelle guerre mondiale comme sortie de crise, comme après 1929, qui rôde dans l'inconscient collectif ? Est-ce la faillite du communisme soviétique qui a signé la fin des illusions mais aussi des utopies ? Est-ce le modèle chinois peu enthousiasmant qui décourage ? Sans doute est-ce un peu de tout cela.

Que faire alors ? Les changements indispensables sont d'une telle ampleur qu'on ne peut leur donner que le nom de révolution. Là-dessus, de plus en plus de monde est d'accord, mais sans y croire vraiment, pour les raisons que l'on a vues plus haut. Le socialisme soviétique a échoué, le libéralisme précipite dans la catastrophe les pays dits occidentaux, une troisième voie peine à se dessiner. Tel est, grosso modo, le champ de ruines sur lequel nous nous hasardons en tâtonnant.

Pourtant, quelques pistes existent qui pourraient nous donner à espérer et, mieux encore, nous donner la force de nous battre et d'accomplir en notre propre nom cette révolution nécessaire et néanmoins redoutée. Ces pistes mènent à l'appropriation collective des biens de production, non point une appropriation par l'État mais tout simplement et beaucoup plus prosaïquement par les ouvriers, les employés et les cadres des entreprises.

Flaskô, une entreprise brésilienne d'emballages, nous montre que c'est possible, que cela marche depuis plusieurs années et qu'il est même possible de gagner plus en travaillant moins. Vous chercherez en vain sur le site internet de la Folha de São Paulo un article traitant de Flaskô. La raison est facile à comprendre et a été exprimée en toute franchise par un juge qui avait eu à décider de l'avenir de Flaskô : «  Vous vous imaginez si ça fait tache d’huile ? »

C'est pourtant bien cela qu'il nous faut imaginer comme porte de sortie des crises qui affectent nos économies atteintes, entre autres, par la maladie de la dette folle. Dans son numéro 3182, DIAL nous livre un reportage au sein de l'entreprise Flaskô que je reproduis ici.
Peut-être que le monde est en train de devenir une répétition à l’infini des mêmes décors. Les aéroports sont tous identiques ou presque, les hôtels, les passages pour piétons, les zones urbaines, les périphériques, le paysage des banlieues. C’est aussi comme ça dans les banlieues de la puissante São Paulo, principal moteur du nouveau rôle économique de premier plan que joue le Brésil à l’échelle mondiale. De là, le voyage conduit à Campinhas, puis à Sumaré et on arrive dans le quartier ouvrier qui entoure l’entreprise Flaskô, industrie d’emballages. En entrant à Flaskô, on est surpris par un triple phénomène de magie : les travailleurs réunis en assemblée démontrent qu’il est possible de travailler sans patron ni gourou gestionnaire ; rendent viable une usine qui, lorsqu’elle était gérée par des chefs d’entreprise, n’était pas considérée comme telle ; s’en tirent bien et même plutôt mieux que bien.

Moins de travail et plus de gains

Manuel est un métis de 44 ans, deux enfants et un sourire éclatant. « Nous sommes très contents. Ça fait 20 ans que je travaille ici, mais l’étape actuelle, c’est mieux que du temps des patrons. On est plus tranquille »
Flaskô fabrique des bidons, des barils, des récipients de toutes sortes en polyéthylène (de 20 à 200 litres) de haute densité, très légers, qui servent pour le stockage et le transport de produits chimiques, et cette usine bénéficie du contrôle qualité et de l’aide technique de l’entreprise allemande Mauser Werke. Elle vend 5000 unités par mois, fait un chiffre d’affaire de 6 millions de reais et emploie 70 ouvriers.
Le salaire minimum des travailleurs n’est jamais inférieur à 1200 reais mensuels (525 euros), alors qu’il est de 800 reais (350 euros) dans les usines traditionnelles. Fernando Martins fait partie de la Commission de mobilisation : « Il y a quelques écarts de salaire en faveur de quelques ouvriers spécialisés (par exemple, de 1200 à 1700 reais) mais jamais autant que dans les usines capitalistes ».
Les décisions, y compris sur les salaires, sont prises en assemblées générales qui, une fois par mois, débattent et votent sur les sujets importants. Le quotidien est géré par le Conseil d’usine composé de 13 représentants, un pour chaque secteur, plus un coordinateur du Conseil, Pedro Santinho. L’avocat de Flaskô, Alexandre Mandl : « Nous avons fait une série d’études et d’évaluations et nous avons réussi à faire baisser la durée hebdomadaire du travail de 44 heures (horaire fixé par la loi) à 30 heures, soit 6 heures de travail par jour, sans diminution de salaire. De plus, depuis que les ouvriers assurent la gestion, il n’y a pas eu d’accident du travail, pas un ».

Et en plus, le logement

Comment arrive-t-on à travailler moins et à gagner plus ? Fernando explique : « Le problème est que dans les entreprises conventionnelles, le bénéfice patronal est tellement énorme qu’il rafle tous les bénéfices, la plus-value. Alors qu’ici, les bénéfices reviennent aux travailleurs ».
Flaskô est une usine qui a pris aussi d’autres initiatives, comme d’utiliser les terrains lui appartenant pour construire des logements pour la communauté.
Alexandre : « 60% au moins du terrain était inoccupé. Or les gens ont besoin de logements et pour nous, c’est une façon de consolider l’occupation. Nous occupons le terrain avec la communauté. Les constructions servent au logement des travailleurs et non à la spéculation ou à la vente. 564 familles habitent ici et elles ont construit leur propre maison ».

Et si ça fait tache d’huile ?

Au cours de cette visite, on a pu découvrir d’autres expériences parmi les plus de 200 coopératives qui gèrent des usines qui avaient fait faillite. Mandl s’exprime avec prudence : « Avec certaines usines, nous avons de bonnes relations, mais le problème c’est qu’on leur a fait endosser la dette des patrons, entre autres choses ; ils sont beaucoup sous la coupe de l’État, et à peine 12% survivent au-delà de deux ans. C’est vrai que nous, nous ne sommes pas parfaits, mais ça fait huit ans que nous accumulons les acquis, les avancées et que de nombreux camarades ont pu partir à la retraite ».
Les travailleurs ont aussi créé l’Usine de la culture et des sports, où l’on peut étudier le dessin, le théâtre, la musique, la langue espagnole, la danse de salon, la danse classique ou le jazz. Et, pour ce qui est des sports, la capoeira, le judo, le football pour tous les âges, le volley-ball, sans oublier les échecs. Il y a aussi des cycles au cinéma Flashôplex, des fêtes de reggae, du hip hop, de la musique électronique, des expositions.
Joan, 34 ans, ouvrier à Flaskô depuis 14 ans : « J’aime le foot mais ici, j’ai découvert la lecture, le théâtre, le cinéma. Moi je ne connaissais presque rien. Mais j’ai changé, et maintenant je préfère ça au foot ».
Un des juges qui avait ordonné l’intervention judiciaire il y a quelques années s’interrogeait sur cette tendance au contrôle des usines par les travailleurs : « Vous vous imaginez si ça fait tache d’huile ? »
Alexandre : « Nous, nous voulons justement que ça devienne contagieux, que ça se propage ».

Qui commande ?

L’usine faisait partie d’un grand ensemble d’usines dirigé par les familles Hansen et Batschauer principalement, qui se sont retrouvées avec 65 procès pour fraude, évasion fiscale et non-paiement des cotisations sociales des employeurs.
Pedro Santinho : « C’est en assemblée générale qu'a été décidée l’occupation de l’usine, juste avant Noël 2002. Même les agents de sécurité embauchés par l’entreprise ont participé au vote ». Le premier janvier 2003, Lula da Silva, ex-ouvrier de la métallurgie, accédait à la présidence du Brésil. « Il nous a dit que la nationalisation sous contrôle de l’État ne faisait pas partie de son programme mais qu’il défendait les postes de travail. On a obtenu la cession de l’usine aux travailleurs d’abord pour 30 jours puis pour une durée indéterminée ». La Banque de développement économique et social du Brésil (BNDES) a elle-même déclaré que la meilleure solution pour ces usines-là était la nationalisation : l’État restait propriétaire des biens et les ouvriers assumaient la gestion de l’unité de production. Lula n’a pas accepté cette proposition et la machine judiciaire s'est mise en marche jusqu’aux arrêtés d’expulsion.
Il y a eu un accord avec le Venezuela pour la construction de logements en matériaux plastiques. Comment ?... Des usines aux mains des ouvriers qui négociaient avec Chávez ? La campagne médiatique a été extrêmement virulente et a créé, en 2007, un climat propice à la saisie des deux entreprises que l’on considère comme les sœurs aînées de Flaskô : Clipa et Interfibra (presque 1000 travailleurs à elles deux) ; cette saisie a été exécutée par 200 policiers fédéraux, et s’est accompagnée d’une liste de licenciements. C’est grâce aux lenteurs de la bureaucratie judiciaire que Flaskô a été épargnée lors de cette première attaque.
« Ça nous a donné du temps pour nous organiser et nous défendre ». Résultat pour les deux usines saisies : sur les 1000 ouvriers, ils n’en ont gardé que 250 qui reçoivent des salaires inférieurs et qui travaillent 44 heures par semaine.
Pedro Santinho, à la tête de l’association civile qui gère l’usine, est issu du parti Gauche marxiste et ne travaillait pas à Flaskô. Je demande à Fernando si ceci n’est pas contraire au postulat selon lequel ce sont les travailleurs de l’usine eux-mêmes qui en assurent la gestion. « Non, parce qu’ici, c’est l’ensemble du personnel qui décide. Pedro a toujours été de notre côté, il sait ce que signifie avoir faim, il a souffert comme nous, il est l’un des nôtres. Et ce sont les travailleurs qui l’ont élu. Mais aussi, bien sûr, les postes de direction sont révocables, c’est-à-dire que l’assemblée est souveraine ».
L'article original est paru dans la revue Mu, sa traductrice pour DIAL en est Michelle Savarieau.

05 février 2012

Pire que les délocalisations, les substitutions

Pire que les délocalisations, il y a les substitutions. Si l'on connaît bien en France le premier phénomène, on méconnaît le second. Dans le premier cas, une part de la valeur ajoutée est maintenue au bénéfice de l'entrepreneur, des actionnaires et de quelques cadres, expatriés ou non. Dans le second cas, celui de la substitution pure et simple, tout s'envole. C'est ce qui se produit en Espírito Santo pour le secteur textile. Non seulement les emplois sont perdus au profit des pays asiatiques (Chine, Vietnam, Inde, Thaïlande, Singapour) et de quelques pays périphériques d'Amérique latine (Pérou et Colombie), mais le management et la création capixabas deviennent inutiles, les concurrents étrangers s'en chargeant à bon compte dans la mesure où la création et la marque, quand elles sont brésiliennes, ont peu de valeur sur les segments concernés.

Ainsi, en 2011, près de 200 entreprises du textile de l'Espírito Santo ont fermé leurs portes et le chiffre d'affaires du secteur a diminué de 40%. Si rien n'est fait pour enrayer le mouvement, ce sont 10.000 emplois qui sont menacés cette année. Mais que faire ? La réduction drastique des charges sociales et patronales n'a eu que peu d'effet. La diminution de l'impôt sur la circulation des marchandises et les prestations de services (ICMS), de 17% à 7%, n'a donné guère plus de résultat. D'autant que les États (Goiás, Paraná, Pernambuco, Bahias) qui l'ont soit réduit encore plus, soit supprimé, se trouvent également menacés. Au plan national, l'industrie de la confection a vu en 2011 son chiffre d'affaires reculé de 14,9%.

Depuis un voyage d´étude effectué en Chine il y a quelques années, les chefs d'entreprise capixabas s'attendaient à affronter cette situation. Ils avaient été alors impressionnés par la différence de productivité qu'ils expliquaient par la concentration et l'habileté des petites mains chinoises mais aussi et surtout par la différence d'organisation, quelque chose qu'ils estimaient impossible à reproduire au Brésil. « C'est, disait l'un, que le sens de l'organisation en Chine ne vient pas seulement du haut mais est comme congénital aux ouvrières elles-mêmes, comme si ça leur était naturel. » Rien de génétique toutefois, mais sans doute est-ce la force des traditions industrieuses millénaires qui s'avère décisive. Que peuvent le jeitinho brésilien et le sens de l'improvisation contre les manières asiatiques ? Sans doute tout quand il s'agit de football, mais très peu sur les terrains industriels. En 2011, les importations brésiliennes de produits manufacturés en provenance d'Asie ont augmenté de 38%.

Dans le secteur informel, la situation n'est pas meilleure. Sandra fabrique elle-même des maillots de bain et des tenues de sport. Une cousine installée en Floride les réceptionne et s'occupe de les vendre aux clientes, avant tout latinas, des gymnases locaux, Cubaines, Mexicaines, Honduriennes qui goûtent le design des bikinis et des justaucorps, accentué par des couleurs et des motifs agressifs, qui mettent en valeur les formes rebondies. La crise économique qui touche les États-Unis lui a fait perdre près de 80% de ses revenus. Sandra a dû déménager vers un quartier éloigné d'une banlieue de Vitória et s'installer dans une maison plus petite, qui lui sert aussi d'atelier. Pendant le temps libéré faute de travail, elle s'active en prières, allant le dimanche à l'église et sacrifiant, le lundi, à des rites spirites. « Et si rien n'y fait, me dit-elle avec un sourire contrit, j'envisagerai une macumba le samedi. »

01 février 2012

Rafale : après le B, le I du BRIC

Les peuples ont la mémoire courte, dit-on. Non seulement les peuples, mais aussi les politiques et les journalistes, suis-je tenté d'ajouter. On nous apprend que Dassault aurait enfin réussi à exporter son Rafale. À vrai dire, Dassault est entré en négociation exclusive avec le gouvernement indien pour vendre 126 de ses appareils. Rien ne garantit donc que Dassault ait vraiment réussi à atteindre ce qui, dans son plan stratégique, constitue sans doute son plus important objectif. Mais un petit coup de main au copain Sarkozy, à quelques mois d'une élection qui s'annonce difficile, justifie bien l'optimisme de façade de M. Dassault. En revanche, ce qui étonne, c'est que l'information soit relayée à qui mieux mieux par tous les vecteurs de la presse française. Mais celle-ci a souvent démontré qu'elle est toujours prompte à lancer des cocoricos.

Faut-il rappeler le précédent brésilien ? Faut-il rappeler que c'était, à les croire, dans la poche ? À ce propos, rien n'a été encore décidé, côté brésilien. Et, quitte à jouer les mauvais patriotes ou les rabat-cocorico, je me réjouis que l'investissement prévu ait été reporté sine die, au profit d'investissements certainement plus urgents. Je ne me suis jamais réjoui des succès à l'exportation des fabricants de mort français.

22 décembre 2011

Tribulations d'un intellectuel français au Brésil

Prenez un intellectuel français et suivez mon regard ! Mon regard ? Non, plutôt ma pensée. Soit dit en passant, l'expression « intellectuel français » est quelque peu redondante, car a-t-on déjà vu des intellectuels étasuniens, baloutches ou bavarois ? On me dit que non, que l'intellectuel est forcément français. Admettons... 

Prenons donc un intellectuel français, né en 1939, et invitons-le à répandre sa divine parole à Vitória, loin du lieu où il est né, loin du lieu où il professe. Il accepte avec joie, mais, et c'est normal, y pose gentiment mais fermement quelques conditions bien compréhensibles, eu égard à son grand âge et à sa grande sagesse. 

Si, initialement, un voyage en business class lui convenait, il lui vient à la réflexion, une réflexion dont le poids n'a pas de prix, cela va sans dire, il lui vient donc qu'il lui serait plus confortable de voyager en première classe et, impérativement, avec Air France. 

Sans nul doute, notre intellectuel français est-il, et je l'approuve, sensible à l'air du temps qui veut que les Français consomment avant tout français. Qu'importe alors que la puissance invitante et payante lui ait proposé un vol de la TAM, notre intellectuel en fait une question de principe. De même qu'il laisse entendre, gentiment mais fermement, qu'il ne saurait pousser jusqu'à Vitória, Air France ne desservant pas la capitale capixaba. Ce sera donc aux 150 auditeurs attendus de faire le voyage de Rio ou São Paulo. Mais il est vrai que la divine parole n'a, elle non plus, pas de prix. 

Notre intellectuel imagine-t-il que des réticences puissent se faire jour côté brésilien ? Nullement. Ne lui a-t-on pas répété, ces dernières années, sur les ondes et dans la presse, que le Brésil tenait la forme, économiquement parlant ? Puisque la France périclite et que le Brésil s'enrichit, notre intellectuel est convaincu qu'il fait œuvre d'intérêt patriotique en défendant les parts de marché de l'entreprise France. 

Oui, mais voilà, les Brésiliens qui l'ont invité rechignent à faire l'investissement. Notre intellectuel ne devrait pas croire tout ce que l'on raconte dans les journaux. N'est il pas payé pour le savoir ? Trop tard, cette fois ses vieux os feront l'économie d'un voyage au Brésil.

16 décembre 2011

Tours et détours : les paradis fiscaux

C’est l’histoire d’un livre, la genèse d’une enquête journalistique menée par Amaury Ribeiro Jr. Le livre s’intitule A Privataria Tucana. Le mot « privataria » est une invention du journaliste Elio Gaspari qui a su marier avec bonheur les mots « privatização » et « pirataria ». Nous pouvons le traduire par « privaterie » qui est le mariage de « privatisation » et de « piraterie ». Quant au toucan, c’est l’animal symbole du PSDB. Ce n’est pas une fiction, cela commence comme suit: 

« Dans les semaines qui ont précédé le tir, j’avais recueilli les témoignages de dizaines de personnes et consulté des documents et des procès-verbaux policiers dans la ville de Cidade Ocidental. Dans un premier temps, mon travail se bornait à décrire un crime barbare : l’assassinat de deux jeunes filles, Natália Oliveira Vieira, 14 ans, et Raiane Maia Moreira, 17 ans, ayant reçu des balles dans la bouche et dans la nuque. Photographiée par les enquêteurs, la scène du crime était choquante : les deux adolescentes de la classe moyenne avaient été trouvées enlacées et mortes dans des fourrés. À en juger par l’état de leurs vêtements, elles avaient été violées. Je n’ai pas tardé à réaliser que cette scène illustrait le vécu de nombreuses familles qui, poussées par la spéculation immobilière, s’étaient installées dans des villes dortoirs où la loi du crime régnait sans partage. En l’absence de parcs publics, de places ou de quelconques loisirs, la jeunesse passait des journées entières dans les cybercafés. C’était là qu’elles devenaient les proies faciles des trafiquants et autres voyous. » 

À partir de ce fait divers, Amaury Ribeiro Jr remonte un fil qui le conduit jusqu’à la P2 — écho fortuit de la sinistre loge P2 ? —, le service secret de la police militaire de Goiás, et à un certain João Carlos dos Santos, dit Negão, chef d’un réseau extrêmement bien organisé de trafic de drogue, responsable de plus de 150 assassinats de jeunes en l’espace de 6 mois. Sous la pression du reportage, le gouverneur du District Fédéral (Brasília), Roberto Arruda, obtient du ministère de la Justice l’envoi de 374 hommes de la Force de sécurité nationale. Cette intervention massive n’aura pas l’heur de plaire à la P2 et au gouverneur de Goiás (l’État voisin où se trouvent la plupart des villes de la périphérie de Brasília), Alcides Rodrigues. On tentera d’éliminer Amaury Ribeiro Jr. 

Pour la plupart des politiques locaux et pour la presse internationale, la tentative d’homicide ne fait aucun doute. En revanche, pour la police de Goiás, il n’en est rien, la balle reçue par le journaliste n’est que la malheureuse conclusion d’un braquage qui a mal tourné... 

Lorsqu’il quitte Brasília sous haute protection, Amaury, qui craint pour sa peau, décide de ne plus s’occuper de ce genre de sujet et de s’intéresser à la politique. Il ne se doute pas à quel point les chemins du crime organisé et ceux de la politique se croisent et se chevauchent. Dix ans d’investigations le mèneront jusqu’aux Îles Vierges et son paradis fiscal. De quoi rendre furieux nombre de politicards brésiliens et pas des moindres. De quoi lui valoir de solides inimitiés qui mettent sa vie en danger plus sûrement encore que dans le cadre de ses précédentes activités. 

Alors que le livre ne fait l’objet d’aucune recension dans la grande presse, il se vend à plusieurs dizaines de milliers d’exemplaires en quelques jours. Les directeurs des journaux ont de plus en plus de mal à l’ignorer et adoptent la même stratégie : la démolition des thèses de l’auteur. Si les documents présentés, font-ils écrire à l’unisson, confirment bel et bien l’existence d’argent ayant circulé par les paradis fiscaux, ils ne prouvent pas que cet argent était sale ! La plupart des lecteurs de ces critiques ne sont pas dupes et posent deux bonnes questions : pourquoi faire circuler cet argent par les Îles Vierges et autres paradis s’il est propre, pourquoi les personnes visées ne portent-elles pas plainte pour diffamation contre Amaury Ribeiro Jr ? 

Qui est visé justement ? Derrière des figures amies ou parentes, José Serra, finaliste de la récente élection présidentielle qui a vu la victoire de Dilma Rousseff. Autrement dit, la machine à laver du PSDB accusé d’avoir organisé des réseaux sophistiqués de détournement de l’argent public des privatisations opérées pendant la présidence de Fernando Henrique Cardoso (FHC). 

Si en Angleterre ou en France, les pouvoirs politiques ont, lors des grandes vagues de privatisation, fait mine d’y associer les citoyens en faisant la promotion d’un soi-disant capitalisme populaire — bien mal en point aujourd’hui, soit dit en passant —, au Brésil, FHC et son ministre du Plan, José Serra, n’ont pas eu ces pudeurs : les privatisations visaient sans vergogne la concentration du capital nouvellement créé entre quelques mains, au prix de bananes, selon l’expression brésilienne. Mais ce n’était pas tout : selon Amaury Ribeiro Jr, José Serra, sa famille et son parti, se sont eux-mêmes enrichis à la faveur de ces privatisations, en mettant en place de sophistiqués outils de détournement. 

Les exemples ne manquent pas, les circuits sont détaillés, les techniques expliquées, les condamnations — il y en a eu, malgré tout — rappelées. On voyage à New York, plaque tournante elle aussi, on visite les Îles Vierges, les Îles Caïmans, on passe par la Suisse et le Liechtenstein, on fait un crochet par l’Uruguay, tous pays où les officines de blanchiment d’argent pullulent. Cela va si vite que l’on en aurait presque la nausée. On aurait bien tort : au bout du compte, cet argent n’a pas d’odeur, c’est l’argent d’entreprises à succès. Des succès parfois étonnants qui feraient rêver l’immense majorité des entrepreneurs habitués à se battre pour se maintenir à flot. Les hommes derrière les jeux d’écriture, des jeux de piste, nous deviennent familiers. D’ailleurs, pour vivre au Brésil, on a l’impression d’avoir croisé certains de leurs semblables. Ce sont des hommes habiles, qui mènent grande vie, qui ont le don de dribbler la législation, une législation qui leur est parfois favorable. 

Pour certains, ce livre ne serait qu’une entreprise de dénigrement du principal parti d’opposition. L’argument ne tient pas. En effet, si le PSDB est le principal parti visé, les autres ne sont pas épargnés pour autant. L’auteur rappelle les accords tacites entre le PT et le PSDB qui ont permis d’étouffer certaines enquêtes : je te tiens, tu me tiens par la barbichette. « Rabo preso », dit-on au Brésil. Il est aussi question des caciques du PT ayant comploté contre Dilma Rousseff, qui ne sortent pas non plus grandis. Ricardo Teixeira, le président de la Confédération brésilienne du football, souvent soupçonné d’actes de corruption, est aussi épinglé. À dire vrai, c’est un vaste coup de projecteur sur les mœurs politiques locales, tous partis confondus. Reste à savoir quel sera l’impact de ce livre. Permettra-t-il de relancer des enquêtes trop vite enterrées, d’ouvrir de nouveaux dossiers ?

José Serra et les siens annoncent, après quelques jours d’hésitation, qu’ils vont porter plainte. Chiche ! Quant au député Protógenes Queiroz (PC do B), il prétend avoir recueilli plus de signatures qu’il n’en faut pour mettre sur pied une commission parlementaire d’enquête. Chiche ! Nous n’avons pas fini de compter les points...
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