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07 décembre 2018

Parler français rend crétin

Je me marre. Un journaliste wallon s’est enhardi en Flandres afin d’interroger la population locale sur l’absence de gilets jaunes chez eux contrairement à la Wallonie. L’une des personnes interrogées a eu cette réponse surprenante : « Parler français rend crétin ». Sur le coup je me suis marré, mais je me suis demandé la raison de cette étrange réponse. Un linguiste, croisé sur Twitter, m’a apporté quelques éléments. La plupart des langues possèdent des articulations inter-dentales inconnues du français. De même, les voyelles du français ne contiennent que des monophtongues, alors que les voyelles de la plupart des langues contiennent des diphtongues (voyelles à double timbre). Impressionné par tant de science, j’ai fini par comprendre la difficulté que nous éprouvons à parler d’autres langues, pauvres Français que nous sommes. Mais cela va bien plus profond encore. Non seulement acquérir une autre langue constitue pour nous une souffrance, mais l’étroitesse du spectre phonétique français nous handicape dans la plupart des domaines de la connaissance. D’où la justification de la remarque de notre ami flamand. Et dire que je croyais que la langue française était la plus belle des langues, comme mon père, mes professeurs et même des locuteurs télévisuels me l’ont inculqué tout au long de ma vie, de la même façon qu’on gave les oies et les canards. Le caneton que je suis est triste, sinon désespéré. Et, surtout, je ne me marre plus.

30 avril 2014

Les cent ans de Dorival Caymmi

Il y a cent ans aujourd'hui naissait Dorival Caymmi. Le lendemain, 1er mai, date prédestinée puisque pas encore consacrée, il se remettait du travail de parturiente de sa mère bahianaise. Y a-t-il meilleure manière de se reposer que de se reposer du travail des autres ? Sous le signe de la légendaire paresse bahianaise, le destin de Dorival était tout tracé. Et c'est ainsi qu'en 93 ans de vie, Dorival Caymmi n'a écrit qu'un peu plus d'une centaine de chansons. Mais quantité faisant rarement bon ménage avec qualité, cette faible production constitue sans doute une condition nécessaire sinon suffisante pour expliquer pourquoi presque toutes les chansons du maître sont devenues des classiques de la chanson brésilienne, des standards dit-on ailleurs, repris et réenregistrés par des centaines d'interprètes de toutes les générations.

Le plus étonnant est la lenteur avec laquelle le maître a écrit certains de ses joyaux. Au point que, selon Danilo, l'un des enfants de Dorival, on dit qu'à Bahia il y a trois vitesses, le lent, le très lent et le Dorival Caymmi. Étonnant car si l'on prête attention aux textes, l'on remarquera à chaque fois leur extrême simplicité, comme s'il avait fallu chaque fois laissé du temps au temps pour ne garder d'une idée que la substantifique moelle, en l’occurrence une accumulation de clichés (la jeune et jolie mulâtresse, la plage, les charmes et les pièges de la mer, les pêcheurs et leurs filets, le samba et la cachaça, etc.), dits avec les mots les plus simples, que l'on ne pardonnerait pas à tant d'autres chanteurs. Qu'on en juge avec la chanson Maricotinha qui lui a pris plusieurs années :
Se fizer bom tempo amanhã, eu vou,
Mas se por exemplo chover, não vou.

Ce qui fait la différence tient peut-être au personnage de Dorival Caymmi, sa corpulence, la rondeur de son visage, la chaleur de sa voix, un personnage tout droit sorti des romans de Jorge Amado, dont il était l'ami et avec qui il a un peu travaillé. Et même si certaines reprises de ses chansons sont de bonne facture, rien ne vaut les interprétations originales. Seul Dorival Caymmi donne à ses textes la profondeur qui touche sinon à la vérité, du moins à la sincérité. Une sincérité qui n'est, d'ailleurs, pas forcément dénuée de roublardise, car, ne l'oublions pas, nous sommes au Brésil, et même au cœur du Brésil, cet État de Bahia qui concentre à la fois toutes les beautés et toutes les misères. Inutile d'en dire plus car je risquerai d'accumuler à mon tour les clichés, ce que l'on ne me pardonnerait pas.

Maintenant que j'ai fait l'éloge du maître, il me faut poser la question qui fâche : que reste-t-il vraiment des chansons de Dorival ? Cela revient à se poser une autre question : que reste-t-il du Brésil chanté par notre héraut ? Au fond, ce Brésil était celui des années trente, même si Dorival a composé et écrit toute sa vie. Un Brésil un peu pétrifié, mythifié. Nous sommes loin des réalités d'aujourd'hui. Les jeunes et jolies mulâtresses se font rares maintenant que l'alimentation est pour une large part industrielle, les plages sont envahies de marchands ambulants et largement polluées, les pêcheurs ramènent chaque fois moins de poissons dans leurs filets, le samba a accouché d'une infinité de sous-genres pas toujours du meilleur effet...

Quoi qu'il en soit, compte tenu de leur simplicité, je conseille les textes de Dorival Caymmi aux élèves débutant l'étude de la langue brésilienne. Outre qu'ils reconnaîtront facilement le vocabulaire, ils se plongeront dans le Brésil d'autrefois et feront d'une pierre deux coups en travaillant langue et ethnographie historique.


27 juillet 2013

Dominguinhos, le raffinement de la simplicité

Qu'est-ce qui fait qu'une musique vous émeut ? On aurait beau y penser et y repenser, on n'arriverait à rien. On peut se dire que cela tient de notre (mal)heureuse enfance, de traces laissées au plus profond, d'images enchâssées dans un jeu de miroirs, un jeu où il est sans doute permis de tricher. Bref, on n'en sait rien.

Si l'on insiste, si l'on cherche des exemples, on se dira que tel vers ou telle strophe, a priori d'une grande banalité, ne devrait pas provoquer en nous des frissons. Ainsi de :

On dit qu' le ciel est bleu
Gagarine dit pas ça
Il dit qu' la terre est bleue
Allez savoir pourquoi?

Qu'est-ce qui, par un chemin tortueux, est associé à ce nom de Gagarine pour me mettre dans un curieux état d'émotion ? Bref, je n'en sais rien.

Et si l'on a connu, de très loin, Gagarine, qu'en est-il lorsque l'on n'a pas connu, pas même de très loin, dans le jardin, secret ou non, de son enfance un Dominguinhos, né dans le sertão du Pernambouc où l'on n'a jamais mis les pieds, même en imagination ?

Alors, que dire de Eu Só Quero Um Xodó, chanté par beaucoup, mais que j'ai entendu pour la première fois, il y a bien longtemps, de la gorge et la bouche de Gil ? Comment des paroles, que je ne comprenais d'ailleurs pas à l'époque, pouvaient-elles me parler ? Était-ce la magie du mot xodó, si mystérieux ? C'était leur musique, dira-t-on. Mais quand une musique est si éloignée de soi, que dire ?

Que falta eu sinto de um bem
Que falta me faz um xodó
Mas como eu não tenho ninguém
Eu levo a vida assim tão só...

Au lendemain de la mort de Dominguinhos, j'ai entendu Lenine dire, à propos de son aîné du Pernambouc, qu'il était le « raffinement de la simplicité ». Merveilleuse formule, si vraie, si j'ose dire. Et je l'ose en me rappelant une autre formule, mienne celle-ci, que j'aime rappeler à qui me parle de vérité : Não tem verdade, só tem sinceridade. Et si, justement, c'était tout simplement ça la clé : la sincérité ?

23 juin 2013

Bifurcation

Les lecteurs de ce blog qui trouveraient le temps long depuis le dernier article, peuvent bifurquer vers mon blog photo où ils pourront aussi lire quelques lignes de ma plume dactylographique.

10 mars 2013

Mariana Aydar, cavaleira selvagem

Avant le concert, on se pose des questions. Ou pas. Je m'en posais, je me demandais comment serait reçue Mariana Aydar à Vitória. Une chanteuse qui passe très rarement à la télé. Même chose à la radio. J'étais curieux de voir et écouter Mariana, de la voir confrontée à la scène, au live, au public. Est-ce qu'elle tiendrait la route ?
Pendant le show – comme on dit ici, influence nord-américaine oblige –, des tas d'idées ont surgi, des phrases et même des paragraphes à reporter sur le papier. Ou l'écran. Et puis quelques bières plus loin, une nuit chargée des échos de la veille et même un déjeuner argentin plus tard, je me dis qu'il faut que je m'assoie un moment pour tenter d'écrire quelques lignes sur la dame et ses trois musiciens.
Donc, dans le désordre et de manière très incomplète, qu'ai-je encore envie de dire ? Qu'ai-je retenu alors que je digère mon pavé de bœuf de la pampa ? D'abord que j'ai aimé autrement plus que les mp3 que j'avais écoutés avant coup. Ce n'est pas vraiment une surprise, la musique ao vivo est toujours préférable à la musique en conserve. Quitte à ce que le concert soit un naufrage. Ce qui n'a pas été le cas hier soir, disons-le tout de suite.
Mariana, enceinte d'une petite Brisa et en forme et formes, n'a pas peur de montrer ses jambes et de s'en servir. Il faut bien commencer par quelques chose. Et ce quelque chose n'est pas rien. Avoir les pieds sur scène vaut bien avoir les pieds sur terre. Mariana les a. Et efficacement. Mariana est accompagnée d'un power rock trio, un guitariste habile du manche à tisser des mélodies dérivant de rythmes nordestins comme à s'aventurer aux confins psychédéliques à la Kevin Ayers – in memoriam du moment, dans mon panthéon intime –, Mariana soutenue par un bassiste construisant les fondations de toutes les chansons avec son compagnon batteur, l'un et l'autre puissants et subtils – ce qui n'est pas à la portée de toutes les sections rythmiques –, précis et sûrs. De cela tu as déduit, ô lecteur et auditeur des disques de Mariana, que les arrangements sur scène sont bien différents de ceux figés en studio, qui sont plus dans la tradition de la MPB et ont permis entre autres d'inviter Dominguinhos – très malade en ce moment, comme nous l'a dit Mariana – ou Leci Brandão.
Et le public ? Le théâtre, certes petit, du SESI était archi-bondé, avec quelques spectateurs debout dans les escaliers. Et divine surprise, une partie non négligeable du public reprenant les paroles de la Mariana comme si elle était une amie de longue date. Un public plutôt jeune – j'étais le plus vieux, quel privilège ! – et en majorité féminin – des filles incroyablement jolies dont je me demandais d'où elles sortaient, que je ne rencontre jamais en ville le jour.
Côté répertoire, Mariana a puisé dans les trois albums de son patrimoine. Ce qui est la moindre des choses. Des choses que je ne vais pas détailler. Simplement, je voudrais m'arrêter un peu sur un titre : Zé do Caroço. Composé par Leci Brandão, avec qui Mariana a enregistré dans son premier opus. Une Mariana mille fois meilleure du Zé do Caroço sur scène que en studio. Et l'on se prend à rêver ce qu'aurait donné la présence de la compositrice sur scène, tant l'une et l'autre se complètent, le phrasé pauliste de Mariana faisant un heureux hiatus – eh oui, le hiatus heureux existe ! – avec celui de la carioca Leci. Au point que je ne pouvais m'empêcher de songer à ces propos de Wanda Jakob, traductrice allemande de romancières brésiliennes contemporaines :
“As estadias no exterior não são obrigatórias para tradutores, mas certamente ajudam. Pude observar a fala dos cariocas, as cadências, como e quando eles aplicam ironia, agressividade ou doçura. Isso não se encontra nos dicionários”
En un mot, poignant, ce Zé do Caroço dans la bouche et dans le cœur de Mariana, rendant justice à la qualité des paroles de Leci, un concentré de clichés cariocas, forgés dans la sincérité plutôt que dans la vérité vraie. Poignant, au point que, avouons-le, des larmes ont pointé au coin de mes yeux fatigués, expression d'une émotion irrépressible. Allez, je ne me retiens pas, voici les paroles de la chanson :

“No serviço de auto-falante
Do morro do Pau da Bandeira
Quem avisa é o Zé do Caroço
Que amanhã vai fazer alvoroço
Alertando a favela inteira
Aí como eu queria que fosse em Mangueira
Que existisse outro Zé do Caroço
Pra falar de uma vez pra esse moço
Carnaval não é esse colosso
Nossa escola é raiz, é madeira
Mas é o Morro do Pau da Bandeira
De uma Vila Isabel verdadeira
E o Zé do Caroço trabalha
E o Zé do Caroço batalha
E que malha o preço da feira
E na hora que a televisão brasileira
Destrói toda gente com a sua novela
É que o Zé bota a boca no mundo
Ele faz um discurso profundo
Ele quer ver o bem da favela
Está nascendo um novo líder
No morro do Pau da Bandeira
Está nascendo um novo líder
No morro do Pau da Bandeira
No morro do Pau da Bandeira
No morro do Pau da Bandeira
Lelelelê Lelelelelelelelelê
Lelelelê Lelelelelelelelelê”

Cette chanson – tu le sais, lecteur connaisseur des choses du Brésil – a aussi été interprétée par Seu Jorge. Une interprétation différente mais tout aussi poignante. Et tu sais quoi, après Mariana, Seu Jorge l'a chantée deux heures plus tard sur une autre scène dans un autre quartier de Vitória. Après Mariana et son power trio, après Seu Jorge, il y avait encore hier soir le Barão Vermelho, groupe veuf de son Cazuza, sur une troisième scène, dans un autre quartier. Et dire qu'il y a de mauvaises langues pour se plaindre qu'il n'y a rien à se mettre dans les oreilles et les yeux à Vitória !

26 novembre 2012

Tropicália

J'ai enfin vu Tropicália, le documentaire de Marcelo Machado sur le mouvement tropicaliste. Dans la voiture, sur le chemin du retour sous une pluie diluvienne, nous commentons les images émouvantes de la manifestation dite des 100.000 à Rio et de l'enterrement d'Edson Luís. Ce sont des images que je viens sans doute de voir pour la première fois et mes covoiturés ne se rappellent pas les avoir toutes vues auparavant. Edson a été le premier étudiant assassiné par la dictature. C'était le 28 mars 1968, soit 6 jours après des troubles provoqués dans un dortoir de filles à Nanterre qui allaient, eux, déboucher sur un joyeux désordre au mois de mai. 68, année héroïque. Héroïque certainement au Brésil ou en Tchécoslovaquie ou encore au Mexique. Ou même aux États-Unis. Folklorique, en France.

Beaucoup disent que c'était l'air du temps qui voulait ça. Soufflait un vent de révolte. Les métaphores météorologiques ne manquaient pas. En tout cas, c'était comme ça, 68 n'a pas été une année ordinaire. De même que le mouvement tropicaliste n'a pas été un mouvement ordinaire. À la sortie d'une précédente séance de cinéma, on a vu des spectateurs danser et d'autres avec une larme au coin de l’œil. C'est qu'on pleure facilement sa jeunesse perdue. Je ne vivais pas au Brésil à la fin des années 60 mais, pourtant, moi aussi j'ai laissé remonter les images tremblantes en noir et blanc d’événements que je n'ai pas vécu en direct, mais avec quelque distance dans l'espace et dans le temps. Ainsi que les images tremblantes en noir et blanc, floues aussi, d'autres événements de ma petite histoire personnelle.

Et donc, tandis que nous repassons en voiture les séquences du film, aidés en cela par la pluie qui est la meilleure alliée des nostalgies, je m'interroge sur l'extrait du Discorama de Denise Glaser où l'on voit Caetano, exilé à Londres et de passage à Paris, reprendre le Asa Branca de Luiz Gonzaga. Une Denise Glaser très en forme ce jour-là... Le film laisse accroire que ce programme a été diffusé en 1969, quand il semblerait que ce fut en 1972. Le 10 septembre 1972, précisément. Ai-je vu ce programme au moment de sa diffusion ? Je n'en sais rien. Ce n'est pas impossible. Et même s'il m'avait alors marqué, le fait est que 40 ans après, je n'en gardais aucune trace dans ma médiathèque cérébrale.

Arrêtons-nous un instant sur cet Asa Branca. Pour ceux qui n'auraient pas vu le film, il peut paraître curieux que Caetano ait choisi de chanter Asa Branca, s'accompagnant simplement à la guitare sèche, à l'occasion de ce Discorama. Et plus encore que Marcelo Machado l'ait inscrit au sommaire de son documentaire. C'est que le mouvement tropicaliste est déjà mort, comme le disent eux-mêmes Caetano et Gil lors d'une autre émission de télévision, portugaise celle-là qui fait l'ouverture du film et que l'on revoit vers la fin. Reste alors la saudade, une immense saudade qui ramène à Luiz Gonzaga, l'antithèse du tropicalisme, et à son Asa Branca. Quant à l'interprétation par Caetano, elle est toute de retenue, tout le contraire des envolées débridées qui ont secoué les scènes brésiliennes pendant les années tropicalistes.



Encore une chose, la chanson Asa Branca commence ainsi :
Quando olhei a terra ardendo
Qual fogueira de São João
Eu perguntei a Deus do céu, ai
Por que tamanha judiação
Le dernier vers de la première strophe contient le mot « judiação ». Un mot qui en dit long sur la haute estime en laquelle les Portugais, puis les Brésiliens, tenaient les Juifs. Cela vient de très loin, certes, mais il reste tout à fait étonnant pour moi d'entendre de temps en temps conjuguer le verbe « judiar ».

21 juillet 2012

Préférence nationale

Lorsqu'au Brésil on évoque la préférence nationale, il n'est pas question d'un équivalent auriverde du bleu marine français. La préférence nationale – a preferência nacional – fait référence à une protubérance anatomique qui, selon diverses enquêtes d'opinion des meilleurs instituts brésiliens, attire en premier lieu le regard des Brésiliens sur les plages.

À en croire les experts en la matière, que les fesses de la femme brésilienne focalisent à ce point les regards masculins, serait l'indéfectible marque de l'héritage de l'esclavage. Les maîtres avaient l'habitude, nous disent-ils, de jouir de leurs possessions, mais de manière à s'épargner les désagréments de successions non désirées. On peut toutefois en douter et se demander si pareille approche de la femme noire ne répondait pas plus prosaïquement à une attirance plus profonde. D'ailleurs, d'autres experts nous expliquent tout aussi doctement que l'esclavage a servi de catalyseur au métissage.

Quoiqu'il en soit, la préférence nationale ne cesse de marquer les esprits brésiliens. On écoutera et déchiffrera avec attention le très parlant Nádegas A Declarar de Gabriel o Pensador, en duo avec Fernanda Abreu.

29 janvier 2012

Fisssurado : déjà trente ans d'addictions brésiliennes

Soudain, elle m'avait dit être « menos fissurada ». Je l'avais regardée avec étonnement. Elle m'avait répondu que je n'aurais pas dû lui dire qu'elle était grosse. C'était il y a trente ans, c'était mon premier séjour au Brésil. Je voyageais avec Mademoiselle de Beaufort qui, dès notre arrivée à Rio, était montée sur ses grands chevaux, Sept et Neuf de Beaufort. Je m'étais alors rappelé ses grands principes, sa revendication dès le début de notre relation d'une totale liberté guidant nos sexes avides, forcément avides.

Nous étions à Teresina et j'étais sorti acheter du papier et un crayon, ayant en tête de m'essayer à quelques nus. Finalement, j'avais suivi la papetière et j'avais changé de modèle. Cela avait duré deux jours et surtout deux nuits. Puis Maria das Graças avait fini par s'avouer « menos fissurada » par moi. J'étais revenu vers Mademoiselle de Beaufort et lui avais conté cette historiette, au nom de ses grands principes que je m'efforçais d'appliquer à la lettre. Puis je lui avais avoué être « menos fissurado » par elle et qu'elle avait le choix entre me supporter jusqu'à notre retour à Paris ou suivre un autre chemin. Elle était restée et j'ai toujours dans mes cartons mes esquisses.

Hier après-midi, alors que je conduisais, mon épouse m'a soudain dit qu'elle était « menos fissurada ». Sur le coup, ça m'a fait un choc. Puis j'ai retrouvé mes esprits et je me suis aperçu que le contexte était différent. Ma chère et tendre était en train de me parler de riz complet. Pas trop sûr quant à la façon d'interpréter sa confidence, j'ai demandé des explications.

En argot, « fissurado » signifie trois choses différentes, mais du même ordre. Cela veut d'abord dire « anxieux ». De là, sans doute, le corollaire de « dingue de » quand on se réfère à quelqu'un dont on s'est amouraché ou de quelque chose qui ne sort plus de la tête. Enfin, c'est être « dépendant » d'une drogue.

08 janvier 2012

Je me suis ennuyé chez Fantasia

Si je ne recherche pas la compagnie de mes compatriotes, je ne l'évite pas non plus. Au bonheur la chance, telle est en la matière, comme en bien d'autres, ma devise. C'est ainsi que je me suis ennuyé l'autre jour en acceptant l'invitation à dîner d'un couple franco-brésilien, l'un linguiste qui se croyait distingué, l'autre tout autant masculin qui a longtemps été cuistot au Lapin toqué, le restaurant de la clinique de La Borde.

J'ai très vite fait connaissance avec le premier, en sirotant un breuvage exotique fait d'une eau dans laquelle avaient macéré diverses plantes et à laquelle avaient été ajoutées quelques gouttes de Martini blanc, cet alcool frelaté haut placé dans l'échelle des apéritifs vulgaires. Ce premier est donc un linguiste français égaré, par amour, sur le campus de l'université locale et néanmoins fédérale. Sans cet appel de l'amour, sans doute n'aurait-il jamais mis les pieds à Vitória, pas plus que son compagnon brésilien, soit dit en passant. Grand bien lui aurait fait puisque, à peine avions-nous engagé la conversation, notre linguiste, piqué par je ne sais quelle mouche tropicale, qualifiait les Capixabas de ploucs ! Notre linguiste – je l'appellerai désormais Fantasia – devrait pourtant savoir que, comme pour les intellectuels, il n'y a de ploucs que français, et que, par conséquent, de même qu'il ne saurait y avoir de traduction en français du signifiant « saudade » comme de son signifié, il ne saurait y avoir de traduction en portugais du signifiant « plouc » comme de son signifié. Mais qu'importe, je me suis risqué à traduire en mon for intérieur « plouc » par « pé de cachorro ». Pés de cachorro, les Capixabas ? Je lui ai fait remarquer qu'il y avait, sans doute permis, la même proportion de ploucs à Vitória qu'à Rio de Janeiro et à São Paulo. Que nenni ! croyait-il devoir rétorquer, argumentant qu'il n'en avait pas vu autant dans les deux métropoles susdites. Il m'a été facile d'ironiser qu'il ne connaissait pas très bien ces deux villes. Il a alors essayé de dribbler : comment pouvais-je dire ça alors que nous ne nous connaissions que depuis cinq minutes ? Je l'ai aussitôt contré, en lui faisant remarquer que son opinion démontrait qu'il ne connaissait que des territoires assez exigus de Rio et São Paulo.

Le bec cloué, Fantasia s'est levé et a fait mine de s'intéresser à ce qui se passait du côté de la cuisine. Quant à moi, je me suis promis de ne plus perdre mon temps en arguties avec cet énergumène pendant le reste de la soirée, ce qui ne m'empêchait pas de le guetter du coin de l’œil de temps à autre.

Entre la salade de crevettes sur son lit de potage marin et les confits de canard, la conversation a soudain dévié vers Rio. Quelqu'un a évoqué les macabres parties de football qui se jouent dans certaines favelas et cours de prison. Règle du jeu : on trucide un compagnon d'infortune et on lui tranche la tête pour en faire un ballon. Puis c'est chacun pour soi et Dieu pour tous ! De ce jeu qui tient autant du polo afghan que de la balle au pied, d'autres convives sont passés à évoquer les mille maux de la société brésilienne, la diabolique trinité médiatique (le foot encore, la corruption, les homicides), le trafic de drogues alimenté par ses riches clients et l'ignorance crasse des élites, « pé de cachorro demais ». Quelqu'un a commencé à balancer des noms d'artiste sous perfusion cocaïnée. Ah oui ? s'est étranglé Fantasia, manifestement pas franchement déniaisé. Puis, clou de la conversation, un autre a voulu le rassurer : même les pés de cachorro qui courent les rues de Rio, mais aussi de plus en plus souvent celles de Vitória, ont une fâcheuse tendance à abandonner la bière et la maconha pour adopter le crack et le Coca, y compris dans les pagodes, des pagodes qui risquent de se transformer petit à petit en cimetières du samba où ne rôderaient plus que des zombies armés de guitares et cavaquinhos en lambeaux de bois putréfiés. Pour enfoncer le clou, ma chère et tendre a cru devoir en rajouter en déchiffrant pour notre linguiste ces funestes propos dont il ne maîtrisait pas tous les sens.

Notre nouvel ami s'est levé, est allé chercher une nouvelle bouteille de vin et s'en est servi un grand verre. J'ai attaqué ma cuisse de canard, délicieuse au demeurant, et me suis pourléché goulûment les babines. Et, pour marquer le point, j'ai trinqué avec Fantasia.

Un pagode n'ayant pas encore muté - Photo : PixeLuz / Francis Juif

10 novembre 2011

Apprendre à compter en portugais

Habitué(e) de De Vitória, Brésil, le blog, ce blog, tu sais sans doute comment apprendre en musique l’alphabet portugais ou, plus exactement, brésilien. Eh bien, désormais, est disponible une application pour apprendre à compter dans la même langue.

Il paraît qu’en moyenne nous embrassons nos amoureuses ou nos amours 24.000 fois au cours d’une vie. 24 Mil Beijos est le titre du court métrage que je te propose, amie, ami, un film que j’ai découvert hier soir lors de la 18ème édition du Festival Cine Vídeo de Vitória. 



Allez, un petit bisou !

09 novembre 2011

Guaraná

C’est l’histoire d’un gamin appelé Alupá, un gosse surdoué de la tribu des Maué qui croyait qu’elle lui devait son bien-être. Non seulement le garçon était intelligent, mais il était aussi du bon côté des sentiments. L’intelligence et la bonté, il n’en fallait pas plus pour susciter l’envie et la haine de Jurupari, entité maléfique. Jurupari se transforma en serpent et, d’un coup de poignard, envoya Alupá ad patres.

L’histoire d’Alupá ne prenait pas fin. Intervint alors Tupã, le tonnerre, manifestation divine, qui demanda à la tribu de planter les deux yeux du jeune homme encore chaud : de la terre où seraient enterrés les deux yeux sortirait une plante dont les fruits ramèneraient le bonheur aux Maué. Surgit alors un pied de guaraná.

La suite est connue. Capitalisme aidant, le guaraná est désormais en vente dans tous les débits de boisson du Brésil. Et a lentement mais sûrement commencé sa conquête du monde. Un jour viendra, le capitalisme ne sera plus qu’un chapitre des livres d’histoire et les Indiens reprendront le dessus. Et le contrôle des arbres à guaraná.

Je vais de ce pas m’en servir un verre. Allez, santé !

Pour plus de détails, se rendre samedi 12 à 14h au Musée de la langue portugaise de São Paulo.

06 novembre 2011

Mon pompiste parle français

Frentista, c’est le nom qu’on donne au Brésil à ceux qui exercent la profession de pompiste. Curieux substantif, qui a d’ailleurs d’autres significations, que motive le fait que le frentista se trouve en première ligne face aux clients ? Mais pompiste — le mot — ne vaut guère mieux : est-ce que le pompiste pompe encore ? Il y a belle lurette que le shadok en lui est à la retraite. D’autant qu’en France, dans la plupart des essenceries — mot franco-wolof de meilleur effet que station-service qui ne veut plus rien dire — c’est l’automobiliste qui fait le boulot lui-même. Une aberration quand on y réfléchit deux secondes : ne vaudrait-il pas mieux (re)mettre au travail des hommes et des femmes ?

Ce long préambule, qui sera peut-être plus long que la suite qui vient, c’est pour vous dire que mon frentista parle français. Je l’ai découvert ce matin en faisant le plein, en complétant comme on dit ici. Ayant remarqué mon accent à la Claude Troisgros, le pompiste me parlait en français de la plus naturelle des façons. Au point que ce n’est qu’après quelques phrases échangées que je me suis aperçu que nous devisions dans la langue de Voltaire — ras le cul des unanimes allusions à Molière, même si je n’ai rien contre Jean-Baptiste Poquelin.

La conversation étant ainsi amorcée, ainsi que le remplissage du réservoir de ma petite auto, je n’ai pu m’empêcher de lui demander où et comment il en était venu à maîtriser la langue de Guy Debord — rendons hommage à ce maître de la langue ! C’est que Nelson, mon ami le pompiste, a travaillé pour l’armée française et qu’il a crapahuté sur bien des terrains d’opération de notre force d’intervention néo-coloniale. Hélas, un mauvais jour, il s’est mis dans une sale embrouille et a fini par déserter, je ne donnerai pas plus de détails.

Nelson m’a confirmé qu’il gagnait le salaire minimum (moins de 250 euros). Ce qui l’obligeait à cumuler avec un autre boulot, celui de serveur dans un restaurant plus ou moins français le soir. À la colle avec une fille qui faisait des ménages, il s’en sortait à peu près. C’est du moins ce qu’il me disait. Quoiqu’il en soit, sauver sa peau justifiait largement changer l’uniforme de légionnaire pour celui de pompiste d’un grand réseau multinational.

Moi, je le verrais bien professeur à l’Alliance française, mon ami Nelson. Après tout, j’ai connu à l’inverse un Français qui, de directeur de l’Alliance dans une ville du Nordeste, s’est retrouvé contraint de poser sa valise en carton dans une favela d’un État limitrophe et de gagner son riz et ses haricots en restaurant de mauvaises toiles des églises locales...

15 septembre 2011

Saudade

Tous les Brésiliens que je connais un tant soit peu me demandent un jour ou l’autre si je ressens de la « saudade » pour mon fils vivant au loin, pour la France, pour je ne sais quoi encore. La plupart du temps, je leur réponds que non, que seuls les Brésiliens et les Portugais connaissent la « saudade ». Ma réponse me semble on ne peut plus logique et devoir les flatter puisque d’après ces mêmes Brésiliens ou Portugais, le mot « saudade » est intraduisible, ce que je suis tout à fait prêt à admettre. Et pourtant, ils ne s’en satisfont pas.

Que faut-il en conclure ? Sans doute rien, car la logique, du moins celle que j’ai étudiée en France, ne m’est d’aucun secours ou presque ici. Car, de même que la « saudade » paraît intraduisible, la « logique » française n’a, me semble-t-il, pas d’équivalent au Brésil, hors les cours de mathématique, voire de philosophie.
Est-il permis de supposer que, bien que ressentant les mêmes sentiments que les Brésiliens et les Portugais, les Français, les Turkmènes, les Bantous ou les Japonais n’ont pas su trouver un mot pour définir dans leur langue maternelle la « saudade » ? Certes, tout est possible en notre tour de Babel, et en matière de vocabulaire l’étude des lexiques montre d’étonnantes disparités. Umberto Eco en donne des exemples souvent surprenants dans son excellent et distrayant livre consacré à la traduction : Dire quasi la stessa cosa. Esperienze di traduzione.

Puisqu’il n’y aurait pas d’équivalent parfait à « saudade » en aucune langue et que, malgré tout, les Brésiliens et les Portugais veulent qu’il nous arrive de la ressentir, il faut chercher des mots s’en approchant. Beaucoup d’auteurs français se sont employés à cette tâche, avec plus ou moins de bonheur. Et certains, les plus habiles à mon goût, ont trouvé une porte de sortie qui a bien des avantages. Pour ces derniers, c’est à chacun de proposer sa propre définition. Selon moi, le plus grand mérite de cette pirouette est qu’elle permet d’accorder notre traduction à notre propre palette émotionnelle, ce qui dans le cas du mot « saudade » me semble on ne peut plus approprié.

Alors, me dira-t-on, quelle est ta traduction du mot « saudade » ? Laisse-moi te conter une anecdote, te faire une confidence. C’était en 1975, j’étais au Portugal pour vivre d’un peu plus près les suites de la révolution des Œillets. J’avais fait connaissance dans un village en face de Lisbonne d’une étudiante en médecine dont je m’étais entiché. Je me souviens qu’elle avait de très beaux yeux qui changeaient de couleur, passant du gris au vert au gré de la lumière. Pour elle, j’avais bravé les taureaux qu’on avait lâchés dans la rue ! Je l’avais retrouvée en 1976 pour quelques jours. Et puis il avait fallu prendre le bateau et traverser le Tage. Installé à la poupe, je regardais les lumières de son village s’éloigner. Pour la première fois de ma vie, sans le moindre doute, je ressentais cette « saudade » dont parlaient les poètes et les romanciers portugais dans leurs œuvres. C’est alors que, sans un effort, une traduction, ma traduction m’est apparue : la nostalgie d’un futur que je ne connaîtrai pas.

02 septembre 2011

Guarani, tu ne parleras pas

Ils sont trois Indiens, trois Caiuás, qui apprennent à lire et à écrire. Ils ont la quarantaine, ils étudient le soir. Rien que pour ça, ils ont du mérite. Et vient un jour où on leur demande de signer un registre dans lequel serait écrite la loi : guarani, tu ne parleras pas. Ils signent. Et puis c’est la confusion.

L’un en parle autour de lui, ça finit par arriver aux oreilles des députés de l’assemblée législative de l’État du Mato Grosso. Mato Grosso, décidément tu as tout pour plaire, ton agro-business, ton interdiction de parler les langues indigènes, j’en passe et des meilleures de cet acabit.

Malgré tout, le député Pedro Kemp (PT) rappelle que cette prétendue loi est contraire à la constitution et aux droits de l’homme. Mais à la mairie de Água Bonita, on a la tête dure : c’est pas pour rien qu’on a interdit à ces trois Caiuás de parler leur sabir, rendez-vous compte, c’était pour eux le moyen de dire du mal de leurs petits camarades non indigènes, croyant qu’ils ne seraient pas compris.

Tu y crois, toi, à cette histoire ? Qu’il y aurait là des disciples de Claude Lévi-Strauss habiles dans le maniement du guarani et plus précisément du guarani parlé par les Caiuás. Ce doit être un préjugé de ma part, mais j’aurais plutôt tendance à croire la version des trois Caiuás, interrogés par un journaliste de la Folha de São Paulo : « Tout ça c’est des mensonges. C’est nous qui souffrons des mauvaises blagues que les autres racontent sur notre dos ».

Ça me rappelle l’excellent texte de l’ami Marco, que je vous invite à lire en cliquant ici.

16 août 2011

Puxa vida

C’est une de ces expressions qui ponctuent une phrase, voire un récit. C’est, sous sa forme brève — « puxa » ou encore « poxa » — ou sous sa forme longue — puxa vida —, épanouie sous l’emprise d’un lyrisme qui confine à l’oxymore compte tenu du signifié, une interjection qui, selon le contexte, marque la surprise, l’impatience, la déception, la fâcherie, le malaise. Des sentiments divers et variés, comme l’est notre nationale — quoique avant tout méridionale — « putain », dont l’usage intensif avait fort étonné l’enfant que j’étais encore, lorsque mes parents avaient emménagé en Occitanie. Putain, que c’est loin tout ça et que c’est frais dans ma mémoire, celle du cœur mieux encore que dans celle du cerveau...

Ce rapprochement avec « putain » ne tient pas du hasard, puisque le « puxa » brésilien que certains, dans un élan de paradoxal purisme, voudraient voir écrire « pucha », n’est qu’un euphémisme du mot « puta », que je ne crois pas nécessaire de traduire.

« J’ai lu le journal aujourd’hui, puxa vida, 4.000 trous à Blackburn, Lancashire. » Étonnant, non ? Je me demande pourquoi il me faut citer ce vers traduit d’une chanson des Beatles. D’autant que des trous, nous en avons des milliers aujourd’hui encore à Vitória et dans tout le Brésil. Des millions même. Mais revenons à d’autres trous, plus petits : « j’ai lu le journal ce matin, puxa vida, 6 homicides la nuit dernière dans le grand Vitória ».

Et comme tout finit par des chansons, je laisse le soin à Arrigo Barnabé d'en pousser une :

“Uma fera, uma fada, uma bruxa
Uga Uga, Uga, Uga-uga
Me avisaram que era cilada
Puxa vida, eu não sei quem me disse
Se a Xuxa, a Chita ou Alice”

12 août 2011

Des mots revenus des morts, l’archéologie d’un passé récent

C’était en 1959, on construisait Brasília, capitale inutile d’un paysage inutile. Et l’on avait fait venir les ouvriers des régions les plus pauvres, du Nordeste pour la plupart. Quand on se balade aujourd’hui à Brasília, si toutefois l’on peut s’y balader — mais je puis vous le garantir, je l’ai fait ! —, on aurait plutôt tendance à l’oublier. Restent toutefois quelques bars, quelques restaurants qui le rappellent. Et puis des imprévus qui remettent à jour ce passé laborieux, souvent douloureux.

C’est ce qui vient d’arriver à des ouvriers d’aujourd’hui, chargés de colmater une fuite d’eau au Parlement. Il leur a fallu casser des parois et se faufiler dans ce qui ressemble à une espèce de caisson, pour ne pas dire cercueil, où dormaient depuis plus de 50 ans des graffitis.

L’un d’eux, paradoxal à son étrange façon, reprend une maxime latine, donc savante : « Duraleques Ce De Lequis ». Vous avez décrypté ? « Dura Lex, Sed Lex », ni plus ni moins. Me fascine le voyage de ces mots qui, nés à Rome, ont échoué après des siècles et des milliers de milles marins sur les rivages de l’Amérique et qui, d’un port du littoral, ont entrepris de pousser jusqu’à l’utopique capitale, la capitale d’un non-lieu, au prix de quelque arrangement avec les règles de l’orthographe. Et comme cet ouvrier a signé de son propre nom cette citation, il mérite bien qu’on lui rende un hommage ici : merci José Silva Guerra.

Un autre s’intéresse à l’amour. « Amor, palavra sublime que domina qualquer ser humano », nous dit Nelson Nilson. « Amour, mot sublime qui domine n’importe quel être humain », voilà une opinion qui ne serait pas loin de faire l’unanimité pourvu qu'on prenne le mot « amour » dans son acception la plus large et qu'on laisse ouvert à tous les vents ce dont il est l’objet.

Le même Guerra, décidément travaillé par la sévère question de la loi, a aussi écrit : « Que les hommes de demain qui viendront un jour ici aient de la compassion pour nos enfants et que la loi s’accomplisse ! » Les députés ont-ils répondu à son attente ? Vous connaissez la réponse aussi bien que moi.

Et enfin, un autre encore a remué le couteau dans une plaie du Brésil qui ne semble jamais devoir cicatriser : « Si tous les Brésiliens étaient dignes d’honneur et d’honnêteté, nous aurions un Brésil bien meilleur ! » Sans doute n’y avait-il pas meilleur endroit que la Chambre des députés pour tracer ces mots aux accents de vérité.


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En écho à ce billet, voici un bref extrait du Dictionnaire amoureux du Brésil de Gilles Lapouge, à l’entrée Seringueiros :

« C’est une loi de l’histoire : sur les vainqueurs, nous savons beaucoup de choses — la marque de leurs chemises, l’état de leurs âmes, leurs orgies, leurs tristesses et leurs saudades —, mais les peuples vaincus sont des peuples abolis. Des peuples sans langue. Ils travaillent, ils souffrent et puis ils meurent. Les stèles des cimetières où gisent leurs guenilles sont muettes.

« De loin en loin, et par chance, il arrive qu’un des vaincus fasse un peu de bruit et qu’il nous envoie un message. Sur des vieux papiers d’écolier ou sur des écorces d’arbre, dans le sable ou sur le mur de leurs prisons, ils nous font savoir qu’un être a vécu comme on meurt et de quelles noirceurs étaient ses jours. »


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Et puisque j’évoque Brasília, je publie depuis quelques jours quelques photos en noir et blanc sur cette ville, des lignes et des courbes saisies dans le détail pour mieux souligner l’architecture qu’elles supportent. C’est ici.

26 janvier 2011

Toda vida

Parmi les expressions qui m’ont intrigué lors de mon arrivée au Brésil, il y a « toda vida ». Non pas le « toda vida » qui signifie que c’est pour la vie, le « toda vida » que les chanteurs s’essoufflent à roucouler pour prétendre aimer pour la vie, la vie entière, la même personne, mais le « toda vida » qui vous indique qu’il vous faut suivre tout droit jusqu’à votre destination ou, du moins, vers un croisement important où vous aurez à changer de rue, de route.

La métaphore est certes claire, mais elle est tellement exagérée qu’elle en devient caricaturale. À moins de considérer que l’aventure est au coin de la route, que la mort peut nous surprendre là, à l’horizon de la rue, de la route où vous circulez.

21 janvier 2011

Frango

Le « frango », bien sûr c’est du poulet, mais ce n’est pas sur cela que je voudrais m’étendre, un tout petit peu, ici. Non, un « frango », c’est quand un gardien de but laisse échapper un ballon, qui finit au fond des filets.

Quel rapport avec le poulet, me direz-vous ? Je dois avouer que je n’en vois pas. Sauf peut-être que la position, souvent ridicule, du gardien lorsqu’un ballon lui glisse entre les jambes ou sous le bras peut faire penser aux mouvements désordonnés d’un poulet quand on tente de l’attraper...

Si vous avez un avis, n’hésitez pas !

14 janvier 2011

Pé de alface

Un « pied de laitue », voilà une curieuse expression pour désigner certaines femmes. Mais ne parle-t-on pas en français de « belles plantes » ?

J’ai trouvé cette perle dans la Folha de São Paulo à propos de Marcela Temer, la jeune épouse du fringant nouveau vice-président. Au journaliste qui s’étonnait de l’expression, un certain Chiquinho dos Pisos en expliquait le sens : « C’est une manière de parler d’une femme jeune, belle et délicieuse ».

« Délicieuse », pour ne pas dire « goûteuse ». En portugais, « gostosona ». Encore faut-il dire que l’un des sens du verbe « comer », outre « manger », est « baiser »...

22 août 2010

Alphabet portugais (du Brésil)

Pour débuter l'apprentissage d'une langue, il peut être utile de commencer par l'alphabet. Avec, en prime, un exemple d'humour très populaire ici. Les lecteurs apprécieront... ou pas.



Ou encore :

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